Comme ça s'écrit…


Au mérite (la Nation reconnaissante)

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 7 octobre, 2013

Aujourd’hui encore, les sauveteurs retrouvent des corps autour de Lampedusa. Des hommes, des femmes et des enfants (ont-ils eu le choix ?) qui ont tout risqué pour venir jusqu’à nous dans l’espoir de… de quoi exactement ? C’est sans doute propre à chacun d’eux, mais certainement pas dans l’espoir de mourir avant d’avoir touché terre, et peut-être pas même dans l’espoir de vivre de notre charité parcimonieuse.
Ils venaient poursuivre leur vie ici parce que, là d’où ils venaient, cela ne leur paraissait plus possible.
J’ai entendu à la radio le bref récit d’un sans papier bloqué en France, aux portes de l’Angleterre. Il vient de Syrie. Il a tout quitté, sa vie de là-bas, sa femme, ses enfants. Il les a laissés parce qu’il n’avait pas assez d’argent pour payer leur passage et compte les faire venir plus tard. On imagine tout de suite un miséreux incapable de réunir la menue monnaie qui payera son billet sur un cargo.
Erreur : il a payé 13 000 euros (treize mille !) aux passeurs. Puis il a parcouru plusieurs milliers de kilomètres à travers la Méditerranée (ces voyages clandestins se font rarement en ligne droite) avant de débarquer en Italie, puis de jouer à saute-frontières à travers l’espace Schengen pour enfin échouer au nord de la France.
Il a couru pour éviter les projecteurs, dormi dans des fossés, passé des jours et des nuits dans des camions bâchés, évité les efforts concertés des forces de police pour stopper son voyage, et surtout il a réussi à convaincre les passeurs qu’il était plus intéressant pour eux vivant que mort (oui, une fois le passage payé, pourquoi s’embarrasser du colis ?).
Et on ne veut pas de lui chez nous.
Cela tombe bien, puisque lui ne veut pas rester non plus : il veut atteindre l’Angleterre, là-haut, à une trentaine de kilomètres, les trente petits derniers après plusieurs milliers.
A priori nous serions donc d’accord et nous pourrions l’aider, lui filer le coup de pouce nécessaire pour qu’il poursuive sur son élan. Mais non, la loi s’y oppose. Il va rester sans élan, pas vraiment d’ici ni d’ailleurs. Inutile et sans espoir.
Et d’un seul coup, je me demande : combien d’être comme lui avons-nous en France ?
Combien d’êtres prêts à tout tenter, à risquer leur vie – et pas seulement un peu de leur temps – à risquer tout ce qu’ils ont pour s’en sortir ?
Combien d’êtres disposant d’assez d’énergie et de confiance pour affronter en quelques semaines plus de dangers que nous n’en affrontons en une vie ?
Combien d’être prêts à parier treize mille euros sur un espoir et tout faire pour le réaliser ? Pas un peu d’argent de côté, un héritage ou un prêt couvert par une banque, non : tout ce qu’ils ont !
Il n’est pas question ici de juger les décideurs, dirigeants ou entrepreneurs qui érigent le mérite en valeur cardinale et s’en servent pour justifier leur richesse ou leur pouvoir. Pas de jugement, non, bien au contraire : je les invite à poursuivre leur démarche et à voir le mérite là où il est vraiment.
Si j’étais chef d’entreprise ou directeur de haute école, si je devais recruter un employé ou un étudiant prometteur je crois que j’irais faire mon marché dans les centres de détention pour sans papier.
Oui, messieurs les gargaristes du mérite, pourquoi n’iriez-vous pas chercher les êtres méritants (selon vos critères) là où ils sont : dans les poubelles de notre société ?
En survivant dans leur voyage jusqu’à ce cloaque, ils ont fait la preuve  qu’ils méritent au moins votre curiosité. Ils survivent même dans cet enfer sans espoir visible. Ils ont la flamme et pas encore la haine.
Formez-les à nos pratiques technologiques, sociales ou administratives. Donnez-leur le peu qu’ils demandent : une chance.
Si, au lieu de les jeter dehors, nous savions accueillir et valoriser ici ceux qui ont traversé le monde dans les pires conditions, prouvant ainsi ce qu’ils valent, je pense que tous nos problèmes internes seraient rapidement résolus.
Ils nous faudra juste accepter que, bien vite, ces êtres de vraie valeur nous domineront… s’ils en ont encore l’envie.

—————————————————

Pendant ce temps, je lis Le Héros aux mille et un visages, de Joseph Campbell, en comptant bien y trouver le substrat théorique de ma réflexion sur la narration non-conflictuelle. Pour la mise en pratique, vous pouvez toujours essayer de lire Contrepoint, chez ActuSF.

3 Réponses to 'Au mérite (la Nation reconnaissante)'

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  1. Silk said,

    Si je puis me permettre un petite correction (la seule qui se soit jetée sur mes yeux) : es-tu sûr, sur la fin, de « je pensent » ? 😉
    A part ça, excellent texte qui mériterait, par les temps qui courent et pour remettre des millions de pendules à, l’heure, de pouvoir être lu ailleurs que seulement ici.


    • Pour qu’il soit lu ailleurs, n’hésite pas à le faire tourner, je t’en serai reconnaissant.
      (et merci pour le « je pensent », dont je ne suis pas très sûr, en effet)


  2. […] sentir fort. Parce que, de toute façon, notre intérêt est là, ainsi que je l’avais exprimé ici  voici plus d’un […]


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