Comme ça s'écrit…


Logique

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 11 octobre, 2013

Lorsque j’étais étudiant, il m’a été souvent et longuement expliqué qu’une entreprise, un magasin, un agence bancaire ou un atelier de cordonnier n’étaient pas des unités de production ou de services, mais des centres de profit. On pouvait y faire n’importe quoi ou même rien, tant que ça rapportait plus que ça coûtait on avait bon. En même temps, j’étais sur les bancs d’une école de bizness, alors j’avais payé pour entendre ça (l’école elle-même est un centre de profit).
Lorsque j’étais gamin, mon village s’enorgueillissait du magasin de Solange : une épicerie à l’ancienne où Solange nous attendait derrière son comptoir. Il n’était pas question de fureter dans les rayons, toucher la marchandise, ni même espérer choisir.
Non, il fallait s’exprimer.
Dire ce dont on avait besoin… et donc le savoir.
Solange, qui connaissait bien ses produits et ne tardait pas à bien vous connaître aussi, vous conseillait ce qui pouvait le mieux vous convenir.
On en parlait avec elle, il nous arrivait de ne pas être d’accord et Solange s’engageait alors à nous rembourser ou à nous offrir le produit que nous aurions choisi si celui qu’elle avait sélectionné pour nous ne donnait finalement pas satisfaction. Il lui arrivait aussi de nous réponde d’un violent « Là, j’ai rien pour vous ! » alors que nous demandions juste un des reblochons qui s’affinaient patiemment dans son présentoir. Car selon Solange, et selon l’idée qu’elle se faisait de nous, aucun de ces reblochons ne nous conviendrait. On pouvait toujours insister, elle se braquait : « J’vous l’vend pas, c’est du plâtre, c’est pas pour vous, vous allez revenir en râlant, ça va se savoir que je ne satisfait pas le client, et ça va couler le magasin ! »
Parce que Solange tenait un magasin, et pas un centre de profit.
Aujourd’hui, Solange a fermé depuis longtemps, elle a même pris sa retraite au cimetière et plus personne ne tient le magasin. Il faut aller au supermarché.
Les rayons du supermarché sont conçus pour flatter nos envies et nous soumettre à la tentation.
Chacun de nos pas, de nos gestes, de nos regards même, a été ausculté en laboratoire, disséqué et remonté de façon à optimiser le parcours, inciter à remplir le caddie, faire acheter le plus possible. Il faut une volonté de bénédictin, un détachement de Bouddha ou un porte-monnaie d’écrivain crève la faim pour résister.
Que nous soyons satisfait ou pas de nos achats importe peu : seule la quantité compte.
Le supermarché sait que nous reviendrons et qu’il refera des profits sur nos envies. De toute façon, il a tué le magasin de Solange.
Nous sommes passé d’une philosophie de comptoir à un une excitation des pulsions.
Derrière le comptoir de Solange, il y avait la reconnaissance de mes besoins pour conduire à leur satisfaction.
Dans les rayons du supermarché, il n’y a que la stimulation de mes envies et une systématisation de l’insatisfaction. Me rendre accro pour que je revienne consommer plus.
C’est cela un centre de profit. La satisfaction du client n’y est qu’un argument marketing de façade. Ce qui compte, c’est le cash, et il faut que ça rentre !
Mais nous avons choisi de passer d’une philosophie de comptoir à cette excitation des pulsions.
Personne ne nous y a obligé. Cela flattait quelque chose en nous.
Au lieu de nous centrer sur nos besoins – les cerner, les creuser, chercher les solutions pour les satisfaire – nous avons choisi de nous disperser sur nos envies. Nous savons qu’elles ne sont jamais satisfaites, mais justement : nous sommes devenus accros à cette insatisfaction chronique. Nous appelons confort cette possibilité de perdre du temps et de l’argent dans des grandes surfaces aux néons criards au lieu de confier nos besoins à quelqu’un qui les respecte et sait les satisfaire.
Quelles conclusions tirer de tout ça ?
Parmi toutes les possibilités, il y en a une qui m’a frappé au réveil : à partir du moment où l’on admet que l’activité économique est uniquement motivée par le profit, l’ultra libéralisme s’impose face à toute autre approche.
Ce n’est pas une question de valeur ou de morale, mais de logique.
Le boulanger ne se lève pas à 3 heures du matin pour nourrir le village, mais parce qu’il estime que c’est le meilleur moyen de faire rentrer du cash dès l’ouverture, à 6 heures. Sinon, les clients vont à la boulangerie industrielle voisine dont les employés ne peuvent fournir qu’après 8 heures. Logique.
D’une manière plus générale, si on laisse les agents économiques supposés rationnels libres de contribuer rationnellement à leur bien-être comme à celui de leurs contemporains, il faudra s’attendre à ce que chacun se contente du minimum.
Si l’on cherche à les contraindre à suivre un plan de bien-être établi par une autorité quelconque, on s’attendra alors à ce qu’ils se rebellent ou sabotent le plan en douce (ça s’est vu de par le monde…).
En revanche, il suffira d’évoquer la possibilité d’un profit maximal pour voir les plus entreprenants se ruer dessus, puis les moins entreprenants se contenter des miettes. Ensuite, la seule régulation efficace viendra du marché : s’il y a profit, on continue. Et s’il n’y a pas profit, on arrête, ou on fait autrement. Par exemple en passant des ententes entre gens très entreprenants, pour éviter de se couler les uns les autres par une concurrence trop féroce. Et on torpillera les initiatives bien-pensantes qui chercheront à réduire nos profits au nom d’une morale désuète.
On le voit bien dans le système de santé étasunien. C’est le plus coûteux au monde et le moins efficace en termes de santé publique. Mais les profits sont là, alors on continue et toute tentative de régulation est combattue par ceux-là même qui pourraient en bénéficier.
Pourquoi ? Peut-être parce qu’ils sont plus attachés à leur liberté de faire des profits – même lointains et hypothétiques – qu’à la satisfaction de leur besoin de santé.
Cette logique qui implique le libéralisme, nous l’avons admise depuis au moins 50 ans.
Nous votons régulièrement pour des représentants politiques qui nous promettent d’en combattre les excès, mais il n’y a pas d’excès. Seulement de la logique. Nous ne pouvons pas troquer la liberté contre la sécurité. Ni satisfaire nos besoins avec des profits.
En revanche, nous pouvons revenir à l’expression de nos besoins.
Connaissant nos vrais besoins, les laissant s’exprimer, puis les ayant satisfaits, nous pourrons écouter nos envies avec gourmandise et compassion… avant de les faire taire. J’y vois comme une sorte de liberté, plus grande que la liberté du serial shopper déambulant dans les rayons.
Un détail encore : si chacun a des envies bien à lui, nous sommes tous égaux devant les besoins.
Les vrais besoins, simples ou complexes, sont présents et vivants chez le papou en pagne comme chez le pétrolier texan.
D’ici que cette égalité et cette liberté se mette à éveiller une sorte de fraternité, il n’y a qu’un pas…

————————-

Cela n’a rien à voir, mais je viens de finir le formidable Hymne de Lydie Salvayre, et j’ai presque envie de le reprendre au début, comme on se remet un disque sur la platine parce que le plaisir de l’écoute était trop fort et que ça ne peut quand même pas s’arrêter là et repartir sur une étagère. Je sais que tout le monde n’a pas aimé et qu’on a même parlé de « farandole d’inepties »… Ben tant pis, moi j’ai aimé.

4 Réponses to 'Logique'

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  1. Silk said,

    Dans une société où une large majorité dit vouloir pouvoir acheter le dimanche de quoi bricoler le même jour ou du parfum en plein milieu de la nuit mais aussi surtout pas être celui qui travaillera pour vendre le matériel ou le flacon à ce moment-là, la « logique » a encore de beaux jours devant elle…😦


    • Je reste persuadé que, quelle que soit notre imprégnation de cette logique, chacun d’entre nous a le choix de s’y plier ou d’en suivre une autre.
      Un peu comme nous avons le choix (c’est un coq à l’âne, mais je suis chez moi, j’ai le droit) de nous repaître ou pas des spectacles violents que l’on nous assène sous forme de séries, films ou livres…
      En fait, je crois que tout se tient, jusqu’à nos choix de « distractions » qui ne me semblent être que des stratégies évasives pour mieux supporter le fait que nos vrais besoins ne sont pas satisfaits.

  2. Syl-marre said,

    Salut,

    Je passe souvent par ici (aussi souvent qu’il y a de nouveaux articles 😉 ) et ne laisse jamais aucun commentaire …

    Pour une fois, donc, mais sans faire tourner davantage le schmilbick, hein … j’aime beaucoup ton billet, et je te suis d’ailleurs jusque dans ce fameux coq à l’âne, qui pour moi n’en est pas un. C’est qu’il FAUT se distraire, monsieur, oui ! La distraction, c’est un peu LE mot d’ordre. On n’est pas obligés de suivre, mais n’importe qui est plus « utile » au bien commun en allant dépenser son argent, non ? C’est bien admis, tout ça. Et puis si on ne se distrait pas, on pense, on pense, Dieu sait à quoi.

    Distrayons-nous, donc ! Distrayons-les ! Peu importe avec quoi, d’ailleurs … y compris si c’est en trouvant qu’un beau dimanche est un jour idéal, l’occasion d’aller s’acheter de quoi poser une belle étagère.🙂

    (je dois avoir moins peur que toi des coqs à l’âne, peut-être …)

    (voilà pourquoi je ne laisse jamais de commentaires, finalement … 🙂 )


    • Les coqs à l’âne ne font peur à personne ici, rassure-toi. Et l’étymologie de ton « distraire » nous rappelle bien qu’il s’agit là de nous détourner de ce qui pourrait avoir une réelle importance pour nous. En fait, exacerber nos envies nous distrait de nos besoins, c’est très juste ce que tu dis.
      Repasse donc quand tu veux, merci.


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