Comme ça s'écrit…


Derniers feux

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 21 novembre, 2013

J’arrive au bout de Mélodie du temps ordinaire. J’ai traîné. Il m’a fallu plusieurs jours pour finir les vingt dernières pages sur 660 que compte le livre.
D’ailleurs, que nous conte-t-il, ce livre ? Une histoire de diable – le bien nommé Duvall, à la prononciation anglaise si proche de Devil mais que le traducteur n’a pas cherché à rendre – qui s’ingénie à mettre en branle les pires travers de plusieurs personnages en flattant leurs rêves secrets par la tromperie permanente.
Et nous, que voulons nous, de quoi rêvons-nous ? Et surtout, quel diable vient nous tromper sur ce à quoi nous aspirons vraiment ?
Bien que ce roman raconte de pures horreurs, j’ai eu du mal à le refermer. J’ai traîné, étiré le dénouement, refusé l’obstacle de la dernière page qui m’aurait rendu à la réalité du temps ordinaire. Qu’est-ce qui m’a poussé à freiner ainsi ma lecture, alors que les exactions décrites (de même que les réactions stupides mais ô combien réalistes des personnages) me faisaient bouillir de rage ?
Sans doute le même sentiment qui nous pousse tous à prolonger le plus longtemps possible nos modes de vie, nos systèmes de valeur, nos façons d’interagir, alors même que nous savons intimement n’avoir plus rien à y gagner.
Ce matin, trois petits centimètres de neige ont bloqué des centaines de voitures sur la route qui traverse le village. Chaque chute de flocons donne le même résultat, on le sait. Pourtant, les gens d’ici se sont rués sur leurs véhicules pour s’agglutiner dans ce bouchon prévisible. Je les vois râler ou se résigner, hurler dans leur portable… Il faut aller bosser, c’est nécessaire.
Partout, on se ruine la santé et on massacre l’environnement pour préserver des emplois et faire perdurer un système économique qui a prouvé son incapacité à faire notre bonheur.
Nous arrivons aux dernière pages de ce livre-là, le livre de la surproduction et du gaspillage, le livre de la compétition et du mépris de l’autre, le livre des rêves tordus par la publicité et les jeux du stade, le livre du pouvoir corrompu et incapable, le livre de la justice par les armes, le livre de la honte et du délabrement. Nous arrivons aux dernière pages, mais nous ne voulons pas le refermer.
Par peur de l’autre livre, celui qui n’est pas encore écrit.
Nous nous crispons de plus en plus. Nous crions, nous descendons dans la rue, nous invectivons, nous bloquons tout, nous cherchons des responsables en fonction de leur origine ou de leur couleur. Tout pétrifiés de trouille, nous gesticulons pour prolonger notre malheur.
C’est normal, le changement fait peur. Une peur qui passera.
Derniers feux du vieux monde, dernières pages du vieux livre, dernières crispations avant la fluidification. Derniers sourires enjôleurs de Duvall avant que nous lui tournions enfin le dos.

Un billet de Bernard Maris dans Charlie Hebdo me semble coller à cette question : combien de temps allons-nous encore rêver du diable habillé en sponsor ?

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Vu qu’il serait dommage de changer d’ambiance, je lis maintenant Dolorès Claiborne, parce qu’on m’a dit que c’était un des meilleurs du King.

Une Réponse to 'Derniers feux'

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  1. Yu-lan Tsien said,

    Dolorès Claiborne, j’aime beaucoup ! Je crois que c’est le premier King que j’ai lu, d’ailleurs !


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