Comme ça s'écrit…


Un livre sans humain

Posted in Lecture,Réflexitude par Laurent Gidon sur 23 avril, 2014

C’est l’histoire d’une tour HLM dont les habitants se réveillent, un matin de fin d’été, entourés de brume et hors du temps commun.
Que va-t-il s’y passer ? Après une lente description du quotidien sordide de quelques locataires, la plupart d’entre eux va disparaître dans les pires souffrances.
La cause ? Multiple, issue d’un environnement parallèle ou des œuvres de leurs colocataires.
La raison de tout cela n’étant qu’une blague, comme on l’apprendra à la fin. Avant d’en arriver là, le sang va gicler, les viscères se répandre, les hurlements résonner à n’en plus finir. Cinq cents pages d’horreurs, de noirceur crasse ou de simple glauque morbide.
Que peuvent faire les survivants en nombre toujours décroissant ? Rien. Toute tentative semble vouée par l’auteur à un échec sanglant.
Se rapprocher, se réchauffer les uns les autres ? Vous rêvez, très Cher ! Même faire l’amour n’est plus qu’un étalage de pratiques bestiales baignant dans la frustration et les humeurs corporelles les plus glaireuses. Non, ce livre semble faire profession de tuer l’espoir et salir tout ce qui peut s’en approcher. C’est en tout cas ce que j’ai ressenti à sa lecture.
L’auteur y met-il du style ? Disons que son écriture est descriptive. On voit ce qui se passe, pas plus. Ce n’est pas fait pour sonner, ou alors pour sonner le lecteur.
Comme les situations se répètent, l’écriture se fait répétitive. Au troisième personnage qui se réveille en chassant les phosphènes de ses yeux, on aura compris que l’auteur ne cherche pas à nous épater avec son dictionnaire des synonymes. Quand on lit des phrases comme « La bête, dont les traces des coups de feu se perdaient dans l’efflorescence de ses plumes, devait bien peser dans les cent cinquante kilos » on comprend que l’éditeur n’a pas osé remettre en cause le talent de l’auteur.
Car l’auteur a du talent, une carrière, un légende presque, c’est prouvé : plus de quatre-vingt romans au compteur, ainsi que l’annonce la quatrième de couverture.
Alors, qu’est-ce que c’est que cette histoire de tour dans la brume ? Un message, sans doute : ne cherchez pas l’humanité dans les livres, elle est ailleurs. En tout cas, pas dans ce livre.
D’ordinaire, je ne donne pas mon avis détaillé sur mes lectures, sachant qu’on reprochera toujours à un écriveur ses enthousiasmes (s’il dit du bien c’est pour qu’on lui renvoie l’ascenseur) ou ses critiques (il est juste jaloux et n’aurait pas pu faire aussi bien). En l’occurrence, je me suis rappelé cette phrase d’une lettre de Joé Bousquet : « L’écrivain qui cherche à faire désespérer l’homme de lui-même est un médiocre et un salaud ». Et je me suis dit que le lecteur révulsé qui n’exprime pas son aversion est un planqué ou un complice.
Alors voici : j’ai eu le sentiment profond d’être sali par cette lecture, durablement. Ce n’est que mon avis. Je ne fait pas là de critique littéraire, même pas de critique morale, encore que… Il s’agit plutôt d’une nécessaire expression émotionnelle, et tant pis si on me prend encore pour un père la pudeur ou un Bisounours.
Ce livre m’a heurté, blessé, autant par ce qu’il décrit que par le fait que cela soit écrit et publié. Je ne conteste pas la liberté d’écrire et publier. On ne me contestera pas le droit d’exprimer ce que j’en ressens. D’autres lecteurs y ont sans doute trouvé le même plaisir que dans les nombreux romans d’horreurs à succès, comme peut en publier Stephen King. L’auteur d’ailleurs s’en réclame, admettant que son livre est inspiré de The Mist. Son œuvre, aussi importante soit-elle en terme de quantité que de qualité, n’est donc qu’une goutte d’eau dans cet océan fictionnel morbide qui nous baigne. Ce livre n’est pas si grave, mais l’ensemble peut l’être.
Je pense que les horreurs fictives dont on nous gave, et qui, à l’inverse des actualités sanglantes, n’existeraient pas si personne ne les avait imaginées, écrites et publiées, ces horreurs nous colonisent l’esprit aussi durement qu’un fait divers réel dont nous aurions été témoin. Pire, dans la plupart des fictions l’horreur a son explication, la violence est justifiée, toute autre approche est masquée au point d’en paraître inconcevable. La fiction nous dit « prépare-toi à te battre, c’est la seule façon de triompher ». On frissonne et on cherche une arme, pour s’engager aux côtés du héros dans une violence juste. J’ai l’impression que les lynchages ne commencent pas autrement.
Le fait de raconter une histoire semble autoriser, voire exiger, ce frisson empathique pour entretenir l’intérêt, faire tourner les pages. Ce n’est pas neutre. La répétition du coup finit par creuser l’impact. Mais aussi le cadre dans lequel le coup est reçu. Des livres, des films, des jeux vidéo, ce sont des moments de détente où l’on cherche à se ressourcer, à s’évader. Je pense que leur impact se produit au moment où nous sommes les plus réceptifs, avec certes une prise de recul consciente – ce ne sont que des histoires – mais aussi un perméabilité inconsciente aux ressorts narratifs auxquels nous sommes soumis. Le fameux talent de l’auteur à tricoter son intrigue.
Ce ne sont pas que des histoires qu’on lit et oublie. Il me semble que l’image que chacun se fait du monde est façonnée par ces lectures, ces justifications au combat, ces flots de sang et de colère qui appellent la vengeance, cette justice féroce qui justifie tout, jusqu’à l’anéantissement de la menace perçue. Se méfier, se craindre les uns les autres et se combattre devient la solution unique à toute situation : cela ne se passe jamais autrement dans les histoires. Alors cela se passe ainsi dans le monde.
Nombre d’auteurs se défendent en affirmant qu’ils écrivent des trucs moches parce que le monde est comme ça. Il ont raison, je crois, mais se trompent de sens dans la relation de cause à d’effet. Le monde est tel qu’on nous l’écrit, parce que la fiction conflictuelle répétée nous pousse à le voir ainsi au détriment de toute autre vision. À force d’histoires dégueulasses, ont nous restreint le regard. Même quand nous croyons choisir nos indignations, nos combats, nos dégoûts, ce sont souvent les auteurs qui tiennent le crayon et orientent nos jugements ou nos actes.
Ce qui devrait inciter à ne pas écrire n’importe quoi. L’humain ne se limite pas à une blague posée en page 504.

5 Réponses to 'Un livre sans humain'

Subscribe to comments with RSS ou TrackBack to 'Un livre sans humain'.

  1. Kirawea said,

    C’est un peu le même effet que dans beaucoup de films : on cherche à impressionner le spectateur sans s’encombrer de fond et sans trop non plus se fouler sur la forme, par une réutilisation paresseuse des recettes qui « marchent ».
    Comme d’habitude je suis d’accord avec toi : le monde est comme on le fait, et tous les cyniques qui se contentent de l’accompagner sur la mauvaise pente ne font que réveiller mon syndrome de Peter Pan. En d’autres temps on se serait révoltés ; actuellement on est probablement trop anesthésiés par nos écrans, mais j’espère toujours apprendre à lutter paisiblement comme tu le prônes régulièrement sur ce blog.


    • C’est ça le truc : ne pas « lutter », même paisiblement. Le réflexe conditionné par la fiction qui nous entoure nous pousse à réagir contre. Il y a d’autres façons de faire : proposer des approches alternatives, s’écarter sans juger, comprendre les besoins qui s’expriment sous la révolte ou la colère et trouver d’autres moyens de les satisfaire… Pour ma part, j’ai l’impression que la lutte ne fait que des victimes.

      • Kirawea said,

        C’est bien cette recherche d’alternatives que j’appelle « lutte paisible », mais peut-être vaut-il mieux effectivement s’affranchir de toute sémantique évoquant le combat pour ne pas troubler l’esprit qui souhaite suivre cette voie.
        Il y aurait cependant débat sur le rapprochement entre lutte et victime(s). Par exemple, lorsque je lutte contre ma tendance à la procrastination (ou contre n’importe quel trait de mon caractère que je considère comme un défaut), c’est probablement une partie de moi-même (l’éventuelle victime) que je tente de maîtriser sans forcément l’annihiler ; penses-tu alors qu’il y a victime ?


      • C’est intéressant comme question, cette idée de lutte contre soi-même, comme si on pouvait se partager en deux et mettre en compétition deux versions de son être, ou deux niveaux. Cela revient pour moi à la notion de choix et de responsabilité. Ce truc, le choix, qui me semble être à la base de l’expérience humaine, que chacun pratique sans cesse, mais que l’on tend à oublier (« c’est pas ma faute » ou « j’y peux rien ») ou à surinvestir (« il FAUT que je prenne la bonne décision »). Ce que tu nommes lutte contre une tendance ou maîtrise d’une partie de toi-même revient pour moi à une succession de choix dont le critère-curseur se déplace au gré de ce qui apparaît comme une lutte mais peut aussi se voir comme une évolution de ton harmonie intérieure. Personne ne gagne, personne ne perd, mais tu choisis à chaque instant ce qui te permet de te sentir globalement mieux.

      • Kirawea said,

        C’est tout à fait ça. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on a à peu près les mêmes idées mais pas la même façon de les formaliser et que ça influence nos manières respectives de les mettre en application.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :