Comme ça s'écrit…


Marche doucement

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 14 mai, 2014

Quelques minutes d’un film – cinq, peut-être six, pas plus – m’ont fait toucher du doigt en profondeur ce que j’attendais de l’écriture, d’être écrivain, de moi-même.
Janet Frame est en voiture avec un couple d’amis qui lui indiquent la maison de Frank Sargeson, présenté comme « l’écrivain ». Ils lui proposent de s’arrêter pour lui parler. Elle répond, effrayée « Mais… je ne le connais pas ! » Après avoir brièvement frappé à la porte, elle veut s’enfuir, entre panique et soulagement : « Il n’est manifestement pas à la maison ». Mais Sargeson apparaît, sort de la maison, néglige la femme qui le salue, fonce sur Janet et la rattrape par le bras : « Vous êtes Janet Frame ?! (autant une affirmation qu’une question) Entrez, entrez ! »
Vous allez rire, mais j’en ai eu les larmes aux yeux. En trois plans, Jane Campion illustre parfaitement qu’on ne peut pas être écrivain tout seul, qu’il y faut la reconnaissance d’un autre. De la reconnaissance. Sans cela, rien.
Sargeson propose à Janet Frame d’habiter chez lui, pour écrire.
« Mais, je dois trouver un boulot !
— Pourquoi ? Vous êtes écrivain ! »
Reconnaissance encore, mais plus forte, plus profonde, plus opérante pour utiliser un mot à la mode : vous n’avez pas à justifier votre existence autrement, écrivain vous l’êtes et cela suffit.
Une ellipse plus tard, envoi du premier manuscrit de la jeune auteure, attentive à la confection du document, angoissée peut-être. Sargeson encore : « Ne t’en fais pas s’il est refusé. Ce n’est que le premier essai. Il y a toujours un autre éditeur… »
Oui, il y a toujours un autre éditeur, alors qu’il n’y a qu’un seul écrivain sous chaque plume. Exactement ce que j’avais besoin d’entendre, ce que j’aurais eu besoin d’entendre lorsqu’un éditeur pourtant talentueux m’a dit que mon manuscrit (qu’il admettait pourtant n’avoir pas pu s’empêcher de lire deux fois de suite) n’était pas publiable. Non pas impubliable en l’état, mais impubliable tout court, dans sa démarche même, irrattrapable. Il y a toujours un autre éditeur.
Larmes encore lorsque Janet serre sur son cœur la lettre lui annonçant la publication de son roman, lorsque sa gestuelle heurtée hésite entre danse de victoire et action de grâce. Larmes de joie empathique parce que j’ai déjà vécu cela et que cela adviendra encore.
L’émotion tirée de ces quelques minutes du film de Jane Campion, ce bouleversement intense, rattaché à quelque chose de très personnel, m’a rappelé… non, mieux : a conforté en moi ce que je suis et ce que je cherche.
Il y a toujours un autre éditeur. Et je le trouverai.
Un éditeur sous les pieds duquel dérouler mes rêves en lui rappelant
Marche doucement car tu marches sur mes rêves.
———-
He Wishes for the Cloths of Heaven
from « The Wind Among the Reeds »

Had I the heavens’ embroidered cloths,
Enwrought with golden and silver light,
The blue and the dim and the dark cloths
Of night and light and the half-light,
I would spread the cloths under your feet:
But I, being poor, have only my dreams;
I have spread my dreams under your feet;
Tread softly because you tread on my dreams.

W.B. Yeats, 1888

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