Comme ça s'écrit…


De l’écriture comme d’une exploration

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 14 juin, 2014

J’écris en arpentant le paysage de mon histoire. Je l’explore comme un continent dont je ne verrai qu’un mince ruban au fil des pas. En éprouvant littéralement la sensation physique du randonneur.
J’ai très rarement en vue l’objectif final. Je m’en fais peut-être une idée, mais je ne le vois pas, ou alors seulement au tout début, lorsque j’attaque sur le plat et que le sommet visé est encore visible. Ensuite, le chemin se perdra sous les arbres, ou la perspective changeante me masquera le but sous des incidents de parcours.
Il faut avancer au juger, s’abandonner au chemin. Suivre ses détours ou ses percées inattendues. Parfois, je regarde en arrière pour m’y retrouver, et je suis surpris du changement d’axe. Oui, oui, je suis bien passé par ce sentier sinueux, j’ai bien traversé ce pierrier. Il m’a alors fallu changer de démarche, peut-être même de chaussures. Peut-être que j’ai un peu oublié, mais c’est bien moi qui ai déroulé cet itinéraire. Le seul qui m’ait amené jusqu’ici.
Et maintenant ? Je ne sais toujours pas ce qui se cache derrière ce prochain virage sombre. Une clairière ? Un précipice ? Une falaise infranchissable ? Et même… ça passera !
C’est une chose que j’ai apprise de mes explorations précédentes : quoiqu’il se présente devant moi, j’en viendrai à bout. Peut-être pas avec toute l’élégance que je me plais d’ordinaire à m’accorder. La difficulté m’imposera peut-être d’abandonner le style et faire acte de sueur en serrant les dents. Mais cela va passer.
Pourtant, la première fois il n’y avait rien de sûr. Un peu comme Lewis et Clark, partis traverser l’Amérique du Nord sans savoir si la piste les mènerait jusqu’au Pacifique. Chaque jour les rapprochait, mais chaque jour dressait aussi de nouveaux obstacles. Il leur a fallu y croire. Ils ont réussi. Mon premier roman s’est écrit dans cet état d’esprit, en me mettant devant le clavier avec l’impression que je pouvais buter, m’arrêter, ne pas aller au bout. Je ne savais pas si ça passerait. J’étais souvent prêt à renoncer. Bien près…
Être allé au bout une première fois permet de repartir. Cela ne rend pas les choses plus faciles, mais on sait qu’on peut, on l’a déjà fait. On croit en soi. Le reste suit.

Et les éditeurs, en quoi croient-ils ? Qui suivent-ils ?

———-

J’ai lu coup sur coup Le Tort du soldat, de erri De Luca et S’Abandonner à vivre de Sylvain Tesson, tous deux chez Gallimard. Et je ne regrette pas le voyage. En guise de récompense, j’enchaîne avec un autre De Luca, un El Aswany et un Sepulveda. Je m’en remercie d’avance…

8 Réponses to 'De l’écriture comme d’une exploration'

Subscribe to comments with RSS ou TrackBack to 'De l’écriture comme d’une exploration'.

  1. Tom B said,

    Intéressant, je comptais justement écrire un billet sur ma propre méthode de travail, prochainement. Tu as donc tendance à te laisser porter par l’histoire. C’est un truc que je pouvais faire plus jeune mais qui m’est devenu impossible en vieillissant. Enfin, je pourrais, mais je sais que ce ne serait pas sans beaucoup de retravail une fois venu le point final.
    Jusqu’à très récemment j’écrivais sans méthode satisfaisante. Mais je crois que je l’ai enfin trouvée.


    • C’est bien d’avoir trouvé ta méthode, félicitations. En ce qui me concerne, c’est plus une constatation a posteriori qu’une démarche volontaire.

  2. Silk said,

    Je n’ai, contrairement à toi, encore rien de terminé. En tous cas aucun « long ». Mais je retrouve totalement dans ta description ce que j’ai tenté d’expliquer un jour à un ami sur ce qui se passe quand j’écris et invente une histoire : je sais où ça va, mais je ne connais pas tous les obstacles du chemin et, souvent, il en arrive avec des rencontres que je n’imaginais même pas du tout au départ.
    Je dois avouer que, quelque part, ça me rassure de voir que je ne suis pas le seul à fonctionner ainsi, à se laisser en partie porter par un univers et une histoire qui défile et se crée par nos doigts sur la feuille ou l’écran mais qui par moment a sa vie propre dont on devient alors seulement les témoins-conteurs surpris.


    • Courage pour le « long » : tu verras que tu peux !

      • Silk said,

        Merci.🙂

  3. Syl-mar said,

    Je passe par chez toi de temps à autre (sans laisser de commentaire), et je suis toujours content de lire ce genre de billets. Cela en dit plus long sur « la démarche » que sur « la méthode » d’ailleurs. Pour moi la démarche, où la façon de « vivre » la chose vaut beaucoup/est la clé pour écrire quelque chose de valable.

    L’impression qu’on ne peut pas aller au bout, qu’on risque de ne pas y parvenir, est peut-être même davantage une alliée qu’un ennemi.

    (pour ce que je sais de mes propres trucs inachevés …)


    • Oui, une alliée, parce qu’elle laisse place à l’inconnu. C’est comme de partir vers le pôle Nord ou le cœur de la forêt amazonienne : on peut consulter toutes les photos satellite et les relevés GPS qu’on veut pour se rassurer avant, et même pendant, mais quand on marche on ne voit pas où on va, on peut se tromper, se tordre une cheville ou perdre son équipement, et s’arrêter…
      En revanche, je ne vois pas de « trucs inachevés » comme toi, seulement des projets retardés. Ils reviendront !


  4. Bonjour !
    Voilà qui est joliment dit !
    Je me retrouve dans ce texte. J’avance moi aussi avec une vague idée de la destination et j’adore les imprévus.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :