Comme ça s'écrit…


Qualité d’homme

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 22 juin, 2014

Je regarde une musaraigne ramper sur les dalles pour traverser la terrasse et disparaître dans les herbes pas trop rases. Elle est plate comme une peluche vidée de son crin et voudrait s’aplatir encore, sans doute pour échapper au regard du chat qui pourtant dort profond sur mes genoux. Ses quelques grammes couleur cendre écartent les brins de pelouse sauvage, ce qui me permet de suivre son tracé à couvert. On dirait un peu le vol hésitant d’un papillon ramené à deux dimensions. Elle cherche quelque chose, suit des pistes dans cette jungle à son échelle, et sans savoir pourquoi j’éprouve une bouffée de gratitude pour sa présence.
Je crois qu’en étant là, stressée mais vivante, elle prouve que mon jardin est vivable. Ce n’est pas un environnement désincarné, une sorte de parc d’attraction vidé de toute présence sauvage. Il y a des insectes, des chats de passage, des merles siffleurs, des pipistrelles dont j’aime le vol silencieux à la tombée du jour, des vers de terre qui feraient mieux de ne pas sortir parce que des becs avides finissent de les tirer du sol, des tas de plantes inutiles qui n’ont jamais senti la brûlure du désherbant, des fraises des bois probablement transgéniques puisqu’elles atteignent cette année des diamètres dépassant deux centimètres, des plants de tomates sous différents ensoleillements pour voir ceux qui donneront le mieux, du basilic, de la menthe, des groseilles, quelques patates qui avaient germé dans le garage et que j’ai enfouies pour voir. C’est vivable, puisque ça vit, ça pousse, et que je le vois. D’où ma gratitude : j’aime qu’on me rassure naturellement sur la qualité de ce qui est.
J’éprouve la même gratitude pour pas mal de gens qui me rassurent sur la qualité d’homme. Des voisins qui vivent de peu et nous ont quand même donné les plants de tomates. Une boulangère récente qui a quitté un poste rémunérateur dans une grande entreprise pour venir nous faire du pain au village, à partir des ingrédients bio les plus locaux possible. L’ostéopathe qui me remet en ligne avec le sourire. Ce copain avec qui je grimpe parfois, toujours sourire, qui te fait sentir que te revoir depuis la veille le met dans un état de pure joie. Et puis des gens plus lointains, mais la qualité n’a que faire des kilomètres, comme les Bourguignon, Eva Joly, Philippe Meyer ou Pierre Rabhi. Des gens que je ne rencontrerai sans doute jamais, comme Luis Sepulveda, Erri De Luca, David Graeber, Marshal Rosenberg, et tant d’autres qui voient, parlent et font l’avenir avec bienveillance et beauté. Ce ne sont que les quelques noms qui me viennent à l’esprit, et je m’aperçois qu’il y manque beaucoup de femmes (jusque dans le titre du billet) alors que la voix de Callas résonne toujours quelque part dans ma mémoire. Ils et elles sont tous là avec moi, tout le temps. Des gens que je lis, que j’écoute, que je suis, qui me grandissent et surtout me permettent d’affirmer encore que rien n’est perdu, non, rien. Ils me sont précieux et je voulais les remercier ici, non pour les flatter mais pour qu’ils sachent ce qu’ils m’apportent et de quelle façon ils me sont indispensables.
Pourquoi pensé-je à eux juste en suivant une musaraigne ? Peut-être à cause du caractère rhizomique, cumulatif et contagieux de la gratitude. Elle pousse et se nourrit d’elle-même, comme la colère, la haine ou la jalousie, mais en mieux.

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Ma lecture actuelle, Cinq Méditations sur la mort (autrement dit sur la vie), de François Cheng, n’a pas dicté ce billet (puisque je vous dis que c’est une musaraigne) mais elle ne le contredit pas, oh non !

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