Comme ça s'écrit…


L’art par intermittence, ou le coût de la vie

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 23 juin, 2014

Dans Télérama, Joël Pommerat dit quand on l’interroge sur la révolte des intermittents du spectacle : « Ce qui est en train de se passer est déplorable. Pour autant, devoir justifier l’intérêt de la création artistique parce que c’est bon pour la croissance économique me déplaît. »
Cela m’agace aussi. Le débat sur à quoi sert l’art est une vieille scie édentée. On nous le reboot chaque fois que quelqu’un estime judicieux d’affirmer que l’art coûte trop cher. Mais c’est la vie qui coûte cher, mon bon monsieur, elle n’a pas de prix, rien ne vaut la vie et tutti quanti. L’art, c’est la vie ! Tout le reste n’est que commerce et artisanat, choses utiles mais sans fondement autre que la vie. Manger, s’habiller, se déplacer, échanger des trucs, se battre… ce n’est pas vivre, cela sert juste à ne pas mourir. La vie commence dans le jeu, le plaisir, la fantaisie, la manière d’être, et ça, c’est de l’art. C’est clair ? Sinon, je développe.
Dans un billet titré C’est beau mais ça ne se mange pas, j’avais déjà écrit (entre autres choses géniales et méconnues) que « Nous devrions avoir une attitude plus révérencieuse vis-à-vis de l’art. Montrer plus de respect à l’artiste – même s’il faut parfois le débusquer sous l’artisan ou le commerçant – ou au moins à son œuvre. Nous pourrions trouver ainsi un allié utile dans celui qui tente de dire quelque chose de l’être. »
Mais être n’est pas un verbe d’état, ni même un verbe d’action. Être est un verbe de transition, de projection, de tension relâchée. Être n’est pas, il devient. Être est un luxe à la portée de tous, et on voudrait nous faire croire que l’art est un luxe inaccessible. Que nous n’avons plus les moyens de vivre. C’est criminel. Heureusement, personne ne le croit vraiment.
On peut aussi se tromper sur l’art. En faire un paravent derrière lequel cacher sa vacuité. La vie ne s’y trompe pas. « L’art, c’est ce qui m’aide à vivre », ainsi que l’affirme une certaine catégorie de cuistres cultivés, comme s’il y avait une classe inférieure et populeuse qui pouvait, l’imbécile utile, se contenter de vivre sans art. Non, l’art n’aide pas à vivre, ce n’est pas une béquille pour soutenir l’insupportable. L’art, c’est un cadeau, une inestimable occasion de dire merci. Dans un autre billet, j’avais émis l’idée que l’art était un défibrillateur, qu’il mettait donc un coup au cœur pour l’aider à ressentir, avec l’artiste comme secouriste. Chaque émotion, chaque interrogation peut s’accompagner de gratitude pour celui qui l’a suscitée. Et pour soi-même aussi, pour s’être autorisé à l’éprouver, pour avoir tendu l’oreille, posé les yeux, ouvert son cœur. Merci !
L’art, c’est la vie, c’est ce qui vit en nous lorsque nous prenons de l’intérêt pour ce qui se passe hors de nous, ou même à l’intérieur, mais inattendu. L’artiste est celui qui nous révèle à ce possible jusqu’ici inconnu, cette émotion qui sommeillait, cette vie qui demandait à naître. L’artiste nous ouvre les yeux sur ce Ah oui, c’est donc possible d’être humain et d’accomplir cela, de réussir ceci, je ne savais pas, ou alors j’avais oublié, je n’y croyais plus. Il était d’ailleurs écrit dans le même billet : « L’art peut prendre par surprise, mais avec un esprit assez affûté il est plus facile de s’y préparer et de se sensibiliser aux chocs qui tapotent parfois notre quotidien en toute discrétion. Car, pour étouffer les cris de l’art, nous avons inventé le vacarme de la distraction. L’océan de la vie est agité de tempêtes factices, toujours prêtes à nous rejeter au rivage. Alors que le vent vrai va bien plus loin. » J’avais peut-être été un peu loin, mais il est vrai que nous refusons parfois la vie, et donc l’art, par peur de quitter le port et nous laisser porter par le vent.
L’art, c’est la vie, c’est donc multiple, ton art n’est pas le même que le mien, cela n’entre pas dans des cases, cela cherche, cela se trompe parfois, mais au moins ça essaye, cela peut rester confidentiel ou connaître des succès planétaires, c’est la vie, je vous dis, ne cherchons pas à le limiter. Dire « ce n’est pas de l’art » revient à dire d’un enfant sautant dans les vagues « ce n’est pas de la vie ». Ce qui implique que le commerce, l’artisanat, peuvent être interprétés comme de l’art, mais oui ! Tout est peut-être question d’intention, tant que la vie y gagne. L’art, c’est ce qui me pousse à faire mieux pour que ma vie ait un sens. L’art c’est ce qu’on ne comprend pas encore, ce qu’on ne pensait pas possible, parce qu’on n’a pas encore tout vu, et c’est tant mieux, c’est la vie.
L’art peut distraire, pourquoi pas ? Après une sublime représentation de La Flûte enchantée, ma tantine m’a dit d’un air pénétré que ça lui avait fait oublier ses soucis. Merci Mozart, et merci Jean-Marc (Brouze, co-initiateur de ce projet hérétique et magnifique mêlant artistes professionnels – donc payés – amateurs bénévoles et lycéens en formation professionnelle) ! Oublier des soucis, c’est ramener la vie sur le devant de la scène, lui donner toute sa place au lieu de la laisser réduire par des contingences. Nous parlons bien de la distraction qui tire vers autre chose, qui ouvre, pas celle qui endort. L’art n’est pas un anesthésique, puisqu’il nous pousse à penser « Moi aussi, je voudrais, mois aussi, je pourrais… » L’art est participatif, on ne peut pas le laisser dehors, il s’impose jusque dans les camps, au goulag, jusque là où la vie s’éteint. Les barbus et les boutiquiers l’ont bien compris, eux qui sont les rares ennemis déclarés de la vie. Et partout, ils se battent pour convaincre que Dieu hait l’art, ou que l’art et les artistes sont hors de nos moyens. Les pauvres ! Ces gens-là ne sont pas méchants. Ils se sont juste trompé de vie. Et ils voudraient masquer cette petite erreur personnelle sous une bien plus grosse qui nous touche tous.
Est-ce qu’on peut vivre par intermittence ? Oui. Il le faut. Ce n’est pas une question de coût. En matière de vie, la comptabilité ne compte pas, elle n’est qu’un artifice pour se désintéresser du vrai et céder à ses peurs. L’art n’a pas peur pour sa vie.

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Pendant ce temps, j’ai lu Ingrédients pour une vie de passions formidables, de Luis Sepulveda, ainsi que Désaccords Imparfaits, de Jonathan Coe. Et j’ai eu le temps d’achever le premier jet de Quelque chose d’autre, roman de SF divergente dont le point d’inflexion est le 3 septembre 2012, date à laquelle les extraterrestres ont atterri en masse sur Terre, comme chacun sait…

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