Comme ça s'écrit…


Suivez l’argent

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 16 octobre, 2014

Dans le désert du Sinaï, des migrants érythréens sont détenus dans des maisons de torture après avoir été revendus plusieurs fois jusqu’à atteindre une « valeur » de quelque 10 000 dollars. Là, ils sont supplicié devant un téléphone pour que leur famille à l’autre bout de la ligne entende bien leurs appels à l’aide et leurs hurlements. On leur demande jusqu’à 30 000 dollars de rançon : plus l’otage crie fort, plus aussi les photos de son corps meurtri seront abjectes, et plus l’argent arrivera vite. C’est horrible, c’est loin, mais cela nous touche : nous sommes tous liés par l’argent.
Plusieurs médias (une série sur Le Monde, Swiss Info, un documentaire samedi sur Public Sénat) se font cette semaine l’écho de ces pratiques. Souvent sous un titre évoquant la barbarie. De tout temps on a essayé de justifier la torture. On la pratiquait pour obéir aux dieux, pour punir, pour se venger, pour soutirer des informations. Aujourd’hui on torture pour gagner de l’argent, parce que c’est rentable. Est-ce barbare ? Je ne sais pas. Je ne veux pas faire de rapprochement hasardeux avec nos propres pratiques économiques, bien que nous soyons tous liés par l’argent.
L’argent des rançons payées dans la douleur, d’où vient-il ? Sur quels marchés des familles de migrants venus d’Érythrée – l’un des pays les plus pauvres du monde – trouvent-elles de quoi payer le prix ? Vente de bijoux, endettement, collecte dans la communauté, intervention d’associations humanitaires, elles trouvent. L’argent vient rarement d’Érythrée même – il y en a si peu là-bas – mais parfois d’Europe. De commerces en trafics, les circuits se croisent, se chevauchent, se ramifient, peut-être jusqu’à nous. Sûrement jusqu’à nous, puisque nous sommes tous liés par l’argent. De même que se baigner dans l’Atlantique nous met en contact avec tous les autres océans, nous pouvons ressentir la douleur liée à la rançon chaque fois que nous sortons un billet. L’argent est un fluide qui baigne la planète entière, indifférent au meilleur comme au pire.
Suivre les dollars de la rançon nous rattache aussi forcément, de près ou de loin, à cette activité d’extorsion. Que feront les tortionnaires du Sinaï des quelques 600 millions captés depuis des années dans leur pratique sordide, sinon acheter ce que nous produisons et vendons. Dans ce marché globalisé, payer et être payé implique de participer à une mécanique planétaire qui produit aussi bien les conditions du bonheur que l’horreur. Nous sommes tous liés par l’argent.
En conséquence, je ne crois pas qu’il nous faille renoncer à l’argent pour nous draper de vertu, nous ne pouvons pas briser ce lien. Cependant, nous pouvons mettre plus de conscience dans l’usage que nous faisons de nos capacités monétaires. Reconnaître la violence de l’argent, son pouvoir de domination, dans la prostitution comme sur le marché du travail. Le fait de pouvoir payer ne justifie pas tout, ou alors il justifie aussi les maisons de torture du Sinaï.

 

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Bien que pétrifié par le reflet du monde, j’ai pu lire Globalia, de Jean-Christophe Ruffin sans y retrouver la verve et la finesse qui m’avaient séduit dans l’Abyssin.

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