Comme ça s'écrit…


Où est Charlie ?

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 8 janvier, 2015
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Hier j’élaguais un noyer au fond du jardin à l’heure où douze personnes se faisaient assassiner à Paris.
Jean Cabut, dit Cabu, Georges Wolinski, Bernard Verlhac, dit Tignous, Stéphane Charbonnier, dit Charb, Philippe Honoré, dit Honoré, Bernard Maris, Elsa Caya, Mustapha Ourrad, Michel Renaud, Frédéric Boisseau, Ahmed Merabe, Franck Brinsolaro.
Après la sidération, la peine, la compassion, une comparaison sans doute idiote : alors que le 11 septembre a blessé les USA dans le symbole de l’économie mondiale, le 7 janvier a touché la France dans la liberté d’expression. Merci aux flingueurs d’avoir aussi clairement identifié ce qui compte pour nous. A nuancer toutefois : massacre perpétré le premier jour des soldes.
J’avais une dizaine d’années lorsque j’ai croisé mes premiers dessins de Cabu et Wollinski à la bibliothèque de la MJC d’Annecy. Rire mêlé de gêne : et si on me voyait lire ça ?
J’en avais une quarantaine quand je me suis offert la Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles, de Bernard Maris, ainsi que son Antimanuel d’économie.
Aujourd’hui, je me sens amputé de tout ce temps, de tous ces gens qui faisaient partie de mon paysage mental.
On pouvait ne pas être d’accord, on pouvait s’insurger ou rire jaune, mais il y avait quelqu’un à qui parler.
Nous avons perdu douze interlocuteurs pour un réveil de conscience.
Grâce aux flingueurs de Charlie Hebdo, la provocation retrouve peut-être ses lettres de noblesse. Oui, il est maintenant aussi dangereux de faire rire en France que de danser ou d’écouter de la musique dans certaines contrées.
Qu’est-ce qui compte après le massacre ? Exprimer tous notre liberté.
La liberté ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Parler, dire ce qu’on pense – et donc penser quelque chose – accepter qu’on nous réponde, qu’on nous contredise. Frotter nos mots aux mots des autres. Se retenir d’en venir aux mains.
Aujourd’hui, ce qui coule c’est un sang d’encre : comme dit le dessin de Boulet, les canards volent plus haut que les balles. Soutenir une presse libre sera sans doute le meilleur usage à faire de son porte-monnaie, par chacun, selon ses convictions.
Et puis apprendre à nous moquer de nous-mêmes. Ne pas déléguer aux journalistes et dessinateurs spécialisés. Appliquer la satire à ce que l’on croit, soi, profondément. Éprouver sa croyance en essayant d’en rire.
Rire publiquement, chacun de sa religion, de sa culture, de son idéologie, aussi pour faire cible. Pour que tous les outrecroyants prêts à tirer se sachent submergés par le nombre des cibles.
Où est Charlie ? En chacun de nous, maintenant.

(c) Boulet

————–

Qu’ai-je lu pendant qu’on flinguait ? Terminus radieux, de Volodine. Bon titre, de circonstance.

4 Réponses to 'Où est Charlie ?'

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  1. Silk said,

    A cette heure-là, j’étais au ciné, en séance matinale devant le INVINCIBLE de Angelina Jolie.
    Quand j’ai appris, tard dans l’après-midi, ce qui s’était produit, ça m’a fait d’autant plus bizarre que le film, qui parle d’atrocités commises durant la seconde guerre mondiale, mais aussi de pardon, en nous laissant nous poser la question perpétuelle du « Qu’est-ce que j’aurai fait, moi ? » m’a profondément touché…
    Je ne chercherais pas à me venger : j’ai compris depuis longtemps que rien de bon n’en ressort jamais, mais je crois que je ne pourrais jamais pardonner certains actes.
    Etre libre de penser librement et de s’exprimer de même est une des plus belles choses qui soit, même pour exprimer des conneries, car l’avis contraire et le débat est ce qui permet à l’esprit d’évoluer, en espérant que ce soit toujours pour le meilleur.
    Mêmes les pires tyrans l’ont compris et c’est pourquoi une des premières choses qu’ils combattent est toujours la Liberté d’Expression : c’est dire si elle est importante !
    Ces abrutis croient avoir tué CHARLIE ? Ils n’ont fait que répandre son esprit encore plus largement !
    Mais Cabu, Wolinski, Charb et les autres nous manqueront…


    • Oui, ça va manquer.
      J’ai lu quelque part « Et si ça avait été chez Minute, qui aurait dit « Je suis Minute » ? »
      Et je me suis demandé à quel point la question se pose.
      Quant au pardon, je pense un truc depuis quelque temps : on ne pardonne pas aux autres, mais pour soi. Pardonner, c’est se libérer soi-même du mal qui a été fait. Ce n’est pas oublier, mais pouvoir avancer.

      • Silk said,

        Je n’ai jamais lu Minute.
        Mais tu connais sans doute cette citation attribuée à Voltaire :
        « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire. »

  2. Yunette said,

    Je découvre ton message sur ce sujet qui nous a tous plus ou moins touchés. J’ai été effondrée. Charlie, c’est… mon adolescence, je les suivais toujours, de loin en loin…
    Il faut continuer d’écrire, oui, ne pas se laisser abattre.
    Personnellement, j’ai vécu ce massacre comme l’éclatement de la bulle dans laquelle je vis, celle où je ferme les yeux pour ne pas voir les atrocités ici et là. Je resterai optimiste, mais les yeux ouverts.


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