Comme ça s'écrit…


Violence en salle

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 28 mai, 2015
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La sortie médiatiquement saluée, analysée, contextualisée, du nouveau Mad Max m’amène à m’interroger sur le goût public pour la violence et la façon dont les cinéastes ont pu flatter ou critiquer cette addiction.

Pas besoin de s’étendre sur l’ensemble des films qui offrent une spectacularisation de la violence. On a pu parler de pornographie, mais ce n’est pas le cas : les acteurs simulent, les effets spéciaux distancient. Le public le sait, il kiffe le transfert sans se sentir coupable de non-assistance à personne ne danger. Sinon, c’est du snuff.

Intéressons-nous plutôt aux cinéastes qui veulent dénoncer le spectacle de la violence. J’en vois au moins quatre : Stanley Kubrick, George Miller, Martin Scorsese et Oliver Stone.
A mon humble avis, Stone a raté son coup avec Tueurs Nés : copycats en pagaille, et toujours plus de sensationnalisme dans le traitement par les médias (de Daesh à Charlie/Casher, choisissez votre affaire). Avec Platoon il avait déjà fait de la guerre du Vietnam une ode aux grandes valeurs maquillée sous le sang, la peur et la drogue. Un trip finalement agréable au spectateur, pas une épreuve. La sincérité du propos n’atténue pas l’erreur de traitement.
Miller avait joliment joué avec son premier Mad Max : on y perçoit l’impact de la violence sur les esprits alors que l’essentiel du gore reste hors champ. Dénonciation réussie, film anti-spectaculaire (revoyez-le) qui ne fait pas plaisir à voir, morale suivie par le réalisateur et non exposée comme un badge de scout pour mieux s’autoriser à la trahir en images. Hélas, dès l’opus II tout se renverse et jusqu’au IV la franchise du Guerrier de la Route n’est qu’une longue trahison du propos initial : on montre ce qu’on dénonce, en flattant le goût du sang tout en préservant une fausse morale (ah, ce regard dégoûté du Gyro Captain pendant le viol de la blonde…).
Scorsese, dès Mean Streets, semble avoir toujours montré la violence pour la dénoncer. Sa plus grande réussite dans ce domaine me paraît être Les Affranchis, tant la violence consubstantielle des personnages est présentée comme une drogue dont il faudrait à tout prix s’extraire. Quand Joe Pesci s’énerve, même le spectateur supplie pour que cela cesse.
Hélas, de Casino à Gangs of New York ou Les Infiltrés, Scorsese étale aussi sa fascination pour ce qui frappe, coupe, brise, désosse, tue… On voit ses films comme on prend un shoot, en se disant que c’est le dernier tout en sachant qu’on va replonger.

Reste Kubrick. Le seul qui à mon sens n’a jamais trahi sa position morale.
Si on remonte à Fear and Desire, on comprend que pour lui toute violence présentée comme un spectacle se retourne contre celui qui y prend plaisir. Rien ne la justifie jamais, pas même le scénario.
Le sommet est atteint avec Orange Mécanique : censé dénoncer l’ultraviolence, le film s’attaque en fait à en dégoûter le spectateur. Tout, du son au montage, en passant par les couleurs, le physique des acteurs et le traitement de la musique, est organisé pour agresser les sens. Jusqu’à cette mauvaise blague du dentier dans le verre d’eau que boit l’agent de probation, insérée sans doute pour nous rappeler que le film doit nous faire vomir. Cette mise en abîme du traitement Ludovico peut paraître aujourd’hui très douce en regard de ce que le cinéma a osé montrer depuis 1971, mais l’intention est là. Elle restera.
Jusqu’à Eyes Wide Shut, en passant par Full Metal Jacket et bien sûr Shining, Kubrick enfoncera le clou : la violence peut être une pulsion irrationnelle, mais n’est jamais un spectacle que justifie le scénario.

Quelqu’un l’a bien compris. Dans There Will Be Blood, Paul Thomas Anderson reprend l’approche de Kubrick et réalise un grand film sur la violence sans qu’aucune scène ne soit là pour plaire au spectateur, l’exciter, le soulager de sa pulsion.

En me remémorant ces films et leur ambition, je me demande s’il n’y a pas un unique message dans le nouveau Mad Max. Pas un message féministe (Oh my god, une femme forte ? !) ni écolo survivor, non. Un message qui nous dit que nous sommes prêts à payer notre dose de violence factice pour mieux supporter la violence réelle, un peu comme on frotterait la peau autour de la blessure pour en diluer la douleur.
Et cette idée me fait mal.

Fausse violence, vrais dégâts

————

Et pendant que je ne vais pas voir Mad Max : Fury Road, je lis Le Ciel nous appartient de Katherine Rundell, paru chez un éditeur dont j’aime beaucoup le nom : Les Grandes Personnes.

7 Réponses to 'Violence en salle'

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  1. Silk said,

    Donc, lu ta dernière phrase, tu nous parles là de FURY ROAD sans l’avoir vu ? Ou bien me trompe-je ?

    Sur le sujet : as-tu vu OUTRAGES de Brian De Palma ? J’ai toujours vu dans ce film une sorte de réponse au Oliver Stone de PLATOON.


    • Alors : oui, et oui.
      Pas vu le Mad IV et je ne le verrai pas, mais note bien que je ne dis rien du film lui-même, je parle seulement de ce qu’on en a dit (spectaculairement violent + message féministe). Je me suis quand même fadé les bandes annonces, ce qui m’a permis de vérifier la parenté putassière avec le 2.
      Oui, vu Outrages, et j’en était sorti écœuré, si je me souviens bien à cause de l’approche moralisante fondée sur des images dégueulasses. Mais De Palma est un showman : il réfléchit beaucoup à l’impact de ses images, pas à leur justesse. Tu peux essayer de revoir Body Double pour vérifier qu’il a bien le cul entre deux chaises, citant Hitchcock pour nous montrer du Roméro.
      S’il faut trouver un autre grand cinéaste de l’écœurement par opposition à la spectacularisation bien pensante, c’est plutôt vers le Cronenberg première période qu’il me semble falloir chercher.

      • Silk said,

        Pourtant Cronenberg ne faisait pas dans la dentelle dans ses premières oeuvres…

        Traiter de la violence et de l’horreur humaine au cinéma posera sans doute toujours problème. Dans certains cas, en parler sans la montrer choquera une partie du public : c’est ce qui a aussi été reproché à Spielberg sur LA LISTE DE SCHINDLER par certains critiques..
        Et après la sortie en vidéo de LA HAINE, combien de fois ai-je entendu, dans le vidéoclub où je travaillais alors, que la scène préférée de certains ados était « celle où le flic se fait buter », alors qu’on ne peut dire du film qu’il fait une apologie de la violence !

        Prenons la chose à l’envers : comment un réalisateur pourra-t-il bien faire comprendre dans une génération ou deux toute l’horreur de ce qui est en train de se passer en ce moment en Afrique et au Moyen-Orient avec des fous fanatiques quand certains ados d’aujourd’hui ne comprennent déjà plus vraiment l’horreur que fut la première Guerre Mondiale et ses tranchées ?
        As-tu vu L’ECHANGE de Clint Eastwood ?
        La bande-annonce « vendait » le combat d’une femme face aux autorités policières californiennes des années 30 pour retrouver son fils disparu. Mais le vrai sujet du film était – est – ailleurs.
        Une des scènes du film montre comment un gamin est amené à en tuer d’autres à la hache. Eastwood ne montre bien sûr rien directement face caméra et laisse faire les ombres et la bande son, reprenant à son compte le travail de Tobe Hopper sur le MASSACRE A LA TRONCONNEUSE original qui, contrairement à la croyance populaire, ne contient pas un seul plan gore.
        Crois-le ou pas, certains spectateurs n’ont alors pas compris ce qu’ils avaient vraiment vu ! Le gamin avait-il tué les autres ou pas…?
        Il faut croire que notre époque a encore besoin qu’on lui mette les points sur les i et les faits en face des yeux…
        Mais je t’accorde aussi que tout cela montre que l’humanité n’a guère évolué dans le bon sens depuis les jeux du cirque antique.

        Maintenant, est-ce que ce qui te gène est la violence en elle-même ou le côté graphique qu’elle peut prendre ?
        Le gore gratuit au cinéma ne m’intéresse pas, mais la violence graphique me gène beaucoup moins que celle induite dans certains jeux télévisés qui font pourtant de fortes audiences et où sous prétexte de « survie » un candidat doit gagner après avoir éliminer tous les autres, même ceux de sa propre équipe, alors que le même principe d’émission pourrait permettre de montrer que pour survivre, il faut savoir rester soudé les uns aux autres et s’entraider.

        La violence à l’écran ne fait que répondre, en s’y opposant ou en s’y complaisant, à la violence de la société, elle ne la crée pas.
        Si les films avaient vraiment le pouvoir d’influencer leurs spectateurs comme les médias, et certains avocats, ont souvent tenté de le faire croire, il y aurait dû y avoir beaucoup plus « d’affaires » après la sortie de TUEURS-NES !
        Et dans ce cas, ne devrait-il pas y avoir eu plus de jeunes partis à l’aventure après avoir vu INTO THE WILD ? Plus de femmes faisant le trottoir dans l’espoir de rencontrer un beau milliardaire comme dans PRETTY WOMAN ? Plus de jeunes gens gays à vouloir entrer dans l’Armée de l’Air ? Bon… Ce dernier cas est peut-être un contre-exemple…😉


      • Ah, Silk, tu as sans doute raison sur tout ce que tu dis. Je répondrai donc uniquement à « est-ce que ce qui te gène est la violence en elle-même ou le côté graphique qu’elle peut prendre ? » avec un « ni l’un ni l’autre ». La violence ne me gêne pas – il ne tient qu’à moi de ne pas m’infliger des spectacles qui me heurteraient – mais un certain discours sur la représentation mercantile de la violence : à partir du moment où on met du trash ou du gore dans un film pour faire des entrées (ce qui est l’objectif in fine du film, au moins celui du producteur), je préfère que ce soit frontal et non maquillé sous une forme de message moralisateur. C’est là, dans ce « c’est violent, mais juste pour dénoncer la violence » que je trouve le côté putassier, comme une fille de joie qui te fait croire à l’amour. Non ?

      • Silk said,

        Mais si il ne tient qu’à toi de ne pas t’infliger des spectacles qui te heurteraient, c’est bien que la violence te gène, non ?
        Et là on entre sans doute dans un autre domaine : celui de la sensibilité de chacun.
        Il m’est venu en tête l’exemple des campagnes annuelles contre la violence routière avant les vacances d’été supposées faire baisser le nombre d’accidents de la route chaque année. Des campagnes qui depuis plusieurs décennies tentent différentes approches, plus ou moins violentes, sans grands changements sur les mentalités ou les comportements : pas assez crues et elles ne brusquent pas assez pour provoquer une réaction autre que « Passe-moi, le sel », plus violentes elles ne font que faire tourner les têtes aux plus sensibles qui se plaignent alors des images qu’on leur inflige pendant les repas.
        Au final, des campagnes ministérielles qui ne changent que l’état des comptes en banques des agences qui les ont imaginées et réalisées mais qui ne font guère plus d’effets sur les routes que les images répugnantes collées sur les paquets de cigarettes et sensées dissuader les fumeurs d’en acheter…
        Je ne sais pas du tout si j’ai raison ou pas mais mon impression est que le débat sur la violence des images est sans doute un débat qui n’apportera jamais de véritable réponse aux problèmes qu’elles peuvent poser, parce que selon le contexte de leur présentation et la sensibilité de chacun, leur impact ne sera jamais le même.
        Et c’est un ancien gamin traumatisé par quelques épisodes de AU-DELA DU REEL et COSMOS 1999 dans les années 70 qui te parle.🙂


      • Comme tu le dis, le débat sur la représentation de la violence n’apportera sans doute jamais de solution (à quel problème, en fait ?)
        Avec ce billet, je m’interroge plutôt sur la position de ceux qui fabriquent ces images, peut-être pour inviter au débat. parce que, nulle part, à la sortie de Mad Max Fury Route je n’ai vu de remarque ou d’interrogation sur la violence représentée. On la prend comme un fait, et on commence à discuter sur le second plan, le style ou le message. A la trappe, la question de la violence !

  2. Silk said,

    … Plus de jeunes gens gays à vouloir entrer dans l’Armée de l’Air… « après avoir vu TOP GUN » manque à ma phrase dans le post précédent. Oups.


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