Comme ça s'écrit…


Au naturel

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 4 juin, 2015
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Train – presque vide – de 6h00 entre Annecy et Lyon. Je suis seul dans un compartiment. Quelques secondes avant le départ une jeune femme entre et s’assied juste en face de moi alors qu’il y a six autres sièges libres. Je comprends vite pourquoi : elle sort un nécessaire de maquillage et pose un miroir sur pied orientable sur l’unique tablette étroite qui nous sépare. Elle va mettre trente minutes – l’horloge de mon PC faisant foi – à obtenir satisfaction par une succession d’opérations complexes que j’observe discrètement et note au fur et à mesure au clavier (oui, je fais semblant d’écrire, mais j’espionne).
D’abord un engin en pince qui recourbe les cils, opération longue au petit bruit croustillant. Puis un mascara en tube, un fond de teint appliqué à l’éponge, un stylo correcteur qui gomme les imperfections (veinules, petits boutons…), un rouge à lèvres presque indiscernable de sa carnation naturelle, une poudre invisible estompée au pinceau large… Tout ce patient travail aura pour résultat de lui rendre son visage d’origine, le même qu’avant, sans la moindre trace de maquillage apparent. Un visage naturel. Mais parfait. Quel talent !

Peut-être y a-t-il au moins deux façons de tracer sa route.
L’une consisterait à s’agiter, accumuler, réussir de façon mesurable, publique… Une sorte de maquillage voyant pour cacher le vide. Il faut recommencer chaque jour. Replâtrer. En rajouter toujours plus. Ça occupe, mais ça épuise. Et puis, que faire quand on a oublié sa trousse à maquillage ou pas eu le temps (l’énergie ?) de jeter de la poudre aux yeux ?
L’autre chercherait plutôt, par un long travail sur soi, à retrouver le naturel, ce vide cher aux bouddhistes. Ce n’est pas facile, mais les patients efforts sont récompensés : on donne la plus belle image de soi, une vérité juste un peu arrangée, un naturel idéal qui flatte l’œil sans l’agresser. Un maquillage, certes, mais qui ne ment pas (un peu comme le truc imparable que j’enseigne à mes enfants pour tricher aux examens sans se faire prendre : tu apprends tout par cœur, tu bosses, tu t’entraînes, et tu passes tranquille sans que personne s’en aperçoive).
Il est possible aussi qu’un encore plus long travail conduise à s’accepter sans maquillage.
Quitte à laisser voir les imperfections, le temps de les corriger par en-dessous, en profondeur. Et en gardant à l’esprit que ceux qui nous entourent, eux, n’ont pas le choix et ont bien dû nous accepter tels que nous leur apparaissons, maquillés ou pas, naturels ou pas. Toujours visibles sous les couches de fond de teint ou de réussite sociale. Quoi que nous fassions pour améliorer notre image, ils nous voient tels qu’ils veulent bien nous voir.

J’ai l’impression de redécouvrir l’eau tiède et la psychologie deuxballistique du new age dans ce wagon silencieux.
Je ne vous aurais pas ennuyés avec ces considérations peut-être banales si je ne finissais par leur trouver un fond de vérité exploitable. Retrouver le naturel, le fond de soi non négociable, ce qui nous permettra de dire, face à d’éventuelles critiques « désolé, c’est moi, je peux changer ma façon d’agir, mais pas ma façon d’être, ou en tout cas pas dans l’immédiat ». C’est du boulot, mais c’est utile.
Il est 7h00, le train passe devant le lac du Bourget. Sans une ride. Sans maquillage.

Photo Philippe Schaller

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En sortant du train je me suis acheté Le Degré zéro de l’écriture, de Roland Barthe. Je vais le lire.

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