Comme ça s'écrit…


Le temps de la blessure

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 9 juillet, 2015
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Le temps d’avant la blessure, qu’est-ce que c’est ? Rien. Autre chose. La blessure arrive sans prévenir.
Avant, personne n’a conscience d’être « avant ». Rares sont ceux qui se disent « dans cinq minutes – ou dans trois secondes – je vais avoir un accident ».
Il est possible d’être prudent, ou de bien se préparer, pour éviter la blessure. Mais comment éviter l’imprévisible ? Comment s’y préparer ? C’est une des thèses de Taleb : une grande préparation entraîne une faiblesse plus grande encore face à ce qui survient hors de la zone préparée. La seule certitude face au risque, c’est l’incertitude.
Mais ça, c’était avant.
La blessure intervient comme une douleur vive qui tranche le temps.
Une brève hébétude peut suivre. Cet instant suspendu où l’on se demande si c’est grave. On essaie de bouger, on tâte : est-ce qu’il y a du sang ?
Ou alors une bascule immédiate, nuit totale.
Mais si ça bouge encore, s’il n’y a que peu de sang, la bascule est plus lente.
Il faut se prendre en charge. Infléchir le temps, passer du mode normal – ce qu’on avait prévu de faire « avant » – au mode sauvetage ou évacuation. Faire des choix rationnels qui n’ont plus rien à voir avec nos envies ou nos plans : est-ce que je peux rentrer, appeler à l’aide, réduire les dégâts en urgence ? Est-ce que je peux continuer ce que je faisais en reportant les soins à plus tard ?
De toute façon, la bascule de temps se fera.
Une douleur s’installe, un signal qu’il y a quelque chose à faire. Un diagnostic à poser. Le temps de la blessure s’empare de la réalité et ne la lâche plus.
Attendre au poste de secours, aux urgences, sur place après avoir lancé l’alerte.
Attendre et gamberger. Qui va ramener ma voiture ? Qui va s’occuper des enfants après l’école ? Est-ce que je vais pouvoir assurer ce rendez-vous demain ? Et ce boulot à rendre pour vendredi ?
C’est la blessure qui donne le rythme.
Il faut se couler dans son temps et souvent dans celui des autres, puisque de toute façon on y tombe, pieds et poings liés.
Le temps des services de secours.
Le temps de la médecine.
Le temps de la cicatrisation.
Le temps de la convalescence.
Tentation permanente de négociation : aller plus vite, gagner du temps, voir le médecin, le radiologue, le chirurgien, le kiné, ôter les points, les pansements, le plâtre, marcher sans béquilles, sans attelle, espacer les soins… Reprendre la main !
Vouloir gagner ce temps conduit souvent à en perdre plus encore.
Soit en allant trop vite, ce qui ramène à la case départ : le corps et ses exigences mènent le bal.
Soit en cédant à la colère, l’impatience qui détruit le temps plus sûrement qu’un coma.
Alors qu’il suffirait d’écouter. Ramener le cri des douleurs à quelque chose d’audible, de compréhensible.
Occuper ce temps par un dialogue avec soi-même, laisser parler le corps. Lui donner ce temps, puisque de toute façon il se l’est approprié.
Le temps de la blessure, c’est avant tout un temps pour soi.

——————-
Pendant que je me répare, je replonge dans les romans Navajo de Tony Hillerman. Voleur de temps, d’abord, puis Coyote attend, qui fut ma première rencontre éblouie avec l’auteur, voici plus de vingt ans. Étrange : sans intention de ma part (choix de livres datant « d’avant »), ces deux titres parlent du temps et de ce qu’on en fait.

7 Réponses to 'Le temps de la blessure'

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  1. Silk said,

    L’avantage – Si je puis dire – de la blessure physique, c’est qu’elle est visible et que personne ne peut la nier, au contraire de l’accident qui ne laisse aucune trace autre que psychologique et qui est parfois bien plus long et difficile à réparer, surtout quand personne autour de l’accidenté ne sait en prendre conscience.
    En attendant, bonne et prompte réparation à toi !


    • Merci, c’est en cours (juste un peu de couture sur la tête) et sans séquelles psychologiques. Et puis… j’ai le temps.

  2. Syl-mar said,

    Bon rétablissement, oui.

  3. malyloup said,

    ta façon de *prendre* la blessure me convient à merveille, laurent et c’est ainsi que je les vis….pour mon plus grand bien🙂

    ton aventure ‘à l’abris des regards’ y est peut-être (sans doute…) pour beaucoup

    bon temps de récupération à toi🙂

    • malyloup said,

      oups ‘abri’ sans ‘s’ mais ‘bris’ des os peut-être……


      • Pas cette fois-ci (juste des points de suture)
        , mais merci quand même.


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