Comme ça s'écrit…


Au généreux encombrement des éléphants

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 12 août, 2015
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© Yann Rabanier pour Télérama

En lisant une interview de Paul Watson – fondateur de Sea Shepherd – j’ai eu envie de lire ou relire Les racines du ciel de Romain Gary. Ce livre a été publié en 1956, mais dès la note de l’auteur en avant-propos je comprends pourquoi Watson le cite comme une des lectures fondatrices de son combat.
Cette adresse au lecteur de 1956 est d’ailleurs d’une telle actualité que je m’empresse de vous en proposer cet extrait :

« Un seul aspect de mon livre est donc inscrit dans les faits : l’extermination de la grande faune africaine, et en particulier des éléphants…
Quant au problème plus général de la protection de la nature, il n’a, bien entendu, rien de spécifiquement africain : il y a belle lurette que nous hurlons comme des écorchés.
À ceux qui s’étonneraient de ma sollicitude, qu’ils jugeront peut-être « exquise », ou excessive, pour les beautés de la terre, à un moment où nous devons défendre notre œuvre humaine menacée par ses plus anciens démons, je répondrai que je nous crois assez généreux pour accepter de nous encombrer des éléphants, quelles que soient les difficultés de notre lutte et les cruelles exigences de notre marche en avant.
Les hommes ont toujours donné le meilleur d’eux-mêmes pour essayer de conserver une certaine beauté à la vie.
Une certaine beauté naturelle.
Enfin, comme la question du nationalisme est évoquée indirectement dans ce roman, aux lecteurs qui désirent connaître la position personnelle de l’auteur sur ce point, je tiens à dire ceci : mon livre traite du problème, essentiel pour nous, de la protection de la nature, et cette tâche est si immense, dans toutes ses implications, à l’époque du travail forcé, de la bombe à hydrogène, de la misère, de la pensée asservie, du cancer et de la fin qui justifie les moyens, que seul un effort prodigieux de notre génie et toute la fraternité dont nous sommes capables peuvent en venir à bout. Je ne vois en tout cas guère comment on saurait laisser la responsabilité de cette œuvre généreuse à ceux qui puisent leur force politique aux sources primitives de la haine raciale et religieuse et de la mystique tribale. L’histoire de ce siècle a prouvé d’une manière sanglante et définitive […] que l’alibi du nationalisme est toujours invoqué par les fossoyeurs de la liberté, qu’aucun droit de la personne n’est toléré sur les voies triomphales des « bâtisseurs pour milles ans », des « géniaux pères des peuples », et des « épées de l’Islam », et qu’avec un peu d’habileté, un bon Parti au départ, une bonne police à l’arrivée et un rien de lâcheté chez l’adversaire, il n’est que trop facile de disposer d’un peuple au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Je crois à la liberté individuelle, à la tolérance et aux droits de l’homme. Ils se peut qu’il s’agisse là aussi d’éléphants démodés et anachroniques, survivants encombrants d’une époque géologique révolue : celle de l’humanisme. Je ne le pense pas, parce que je crois au progrès et que le progrès véritable porte en lui les conditions indispensables à leur survie. Il est possible, bien entendu, que je me trompe et que ma confiance est une simple ruse que me joue mon instinct de conservation. J’espère bien disparaître alors avec eux. Mais non sans les avoir défendus jusqu’au bout contre les déchaînements totalitaires, nationalistes, racistes, mystiques et idéomaniaques, et aucune imposture, aucune théorie, aucune dialectique, aucun camouflage idéologique ne me feront oublier leur souveraine simplicité. »

S’il fallait résumer, je retiendrais

que je nous crois assez généreux pour accepter de nous encombrer des éléphants
l’alibi du nationalisme est toujours invoqué par les fossoyeurs de la liberté
le progrès véritable porte en lui les conditions indispensables à leur survie
(celle des éléphants et de l’humanisme)

Bientôt soixante ans que ce texte a été publié. Comment en retirer une ligne aujourd’hui ?
Comment faire pour ne pas avoir à le citer encore intégralement dans soixante ans ?

——————-

Parallèlement à Romain Gary, je lis Brooklyn de Colm Tóibín.

 

5 Réponses to 'Au généreux encombrement des éléphants'

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  1. Silk said,

    Les éléphants, les rhinocéros en Afrique.
    Les tigres en Asie.
    Les ours blancs en Amérique du nord.
    Les baleines, les requins, les dauphins sous les mers pour les palais « gastronomique » de certains.
    Les ours, les loups et les renards dans nos contrées.
    Et j’en passe…
    Pour une finalité ou une autre, tant qu’il y aura plus d’intérêts commerciaux à massacrer des animaux, ils seront massacrés, avec l’autorisation des autorités « compétentes » ou par braconnage.
    J’ai 47 ans et j’ai l’impression d’avoir toujours entendu parler de guerres et de massacres entre humains ou contre la Nature partout tout le temps toute ma vie.
    Si la Nature compte sur l’Humain pour réparer les dégâts qu’il lui inflige depuis si longtemps, elle est mal barrée la pauvre !
    Comment faire pour ne pas avoir à citer Gary encore dans soixante ans ?
    Peut-être rien justement…
    Car à l’allure où va notre monde dans la direction où il va, il ne restera peut-être personne pour citer qui que ce soit à qui que ce soit d’ici-là…
    Pessimiste ? Non : au final la Nature reprendra ses droits d’une façon ou d’une autre, comme la Science a montré qu’elle l’a fait de nombreuses fois par le passé.
    Juste tristement réaliste sur notre espèce en général et nos contemporains en particulier.
    Mais peut-être que je suis seulement dans un de mes très mauvais jours…?
    Ce qui demeure certain, c’est que même si les dinosaures n’étaient pas les plus intelligentes créatures de l’Univers, en plusieurs centaines de millions d’années, ils n’ont pas été stupides au point de détruire eux-mêmes leur monde.
    L’Humain a les clés de la Maison depuis à peine quelques millénaires et la seule solution à laquelle pensent certains de nos plus brillants cerveaux pour résoudre nos erreurs est d’aller en commettre d’autres sur une autre planète…!
    Comme le disait régulièrement un de mes ex-collègues : « Il ne faut pas s’étonner que les Extraterrestres n’ont pas envie qu’on les trouve ! »
    Les éléphants et les autres ont pour le moment encore bien du souci à se faire… 😦


    • C’est un peu la tentation du désespoir, mais on peut aussi espérer. Se dire qu’on n’a pas besoin de tout cramer pour profiter de ce qui reste.
      Je crois que le plus efficace sera de donner d’autres motivations que la compétition à ceux qui débordent d’énergie.

    • Silk said,

      Le truc, c’est qu’une fois que tout aura été cramé, comme tu dis, aucun de nous ne sera sans doute plus là pour profiter de quoi que ce soit. Mais une autre espèce en profitera… Avec plus de sagesse espérons-le.
      Mais je garde un brin d’espoir tant qu’il reste de la vie.
      Je doute cependant fort qu’une autre motivation que la compétition, surtout économique, puisse être trouvée pour changer les mentalités générales, car tout est constante compétition d’une façon ou d’une autre, de la conception à la mort.
      Pour paraphraser Jessica🙂 : « Le monde n’est pas mauvais, il a juste été dessiné comme ça » avec les belles qualités et les gros défauts qui vont avec. Car au final, on peut faire voter toutes les lois qu’on veut au niveau international, personne ne pourra jamais complètement empêcher qui que ce soit qui le souhaite d’aller contre. Si cela était possible, les prisons ne seraient pas surpeuplées, loin de là même !
      Alors que faire ? Promettre plus d’argent aux contrebandiers que ce que les receleurs et trafiquants en tous genres leur proposeraient ? En théorie, ça pourrait être la solution car une « ‘belle » motivation, mais en pratique, c’est du domaine du parfaitement impossible à faire.
      Et il restera toujours le problème des humains se répandant partout et rognant de plus en plus sur les terres sauvages…


      • Alors je répondrais à Jessica que le monde n’a pas « été dessiné », en tout cas par personne d’autre que nos prédécesseurs et nous-mêmes, et qu’il nous revient de le « dessiner » comme nous le souhaitons.
        A ce sujet, je ne crois pas au « parfaitement impossible » en ce qui concerne l’humain et sa capacité de changement. Je crois plus à une réflexion sur nos réels besoins – ce qui à la fois nous manque pour vivre et nous pousse à vivre – et à une recherche des vraies sources de satisfaction de ces besoins, avec pour premier objectif d’appliquer le fruit de ces réflexions à soi-même.
        J’ai l’impression de radoter, non ?😉

      • Silk said,

        Non, tu ne radotes pas : on ne peut « radoter » que sur des sujets inintéressants.
        Le « parfaitement impossible » ne s’appliquait pas à la capacité de changement de l’humain (Qui est toujours possible, à condition de ne pas croire que « changement » est forcément un synonyme de « amélioration » comme certains l’imaginent trop souvent), mais à la possibilité de donner un max de fric aux contrebandiers et autres truands pour les dissuader de continuer leurs crimes, vu que la répression et la pénalisation ne fonctionnent pas.

        Et puis… Comment être sûr que le monde n’a vraiment pas été dessiné ? Et sûrement même par un psychopathe quand on réalise que fondamentalement la vie ne peut exister qu’à travers la destruction…😦
        J’aimerais bien pouvoir changer et vivre d’amour et d’eau fraiche, mais mon médecin de famille m’a affirmé que c’était scientifiquement impossible car nous n’avons pas été conçu ainsi… :$


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