Comme ça s'écrit…


Des miettes sauvées

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 18 décembre, 2015

Chez SoiQuand la famille s’est dispersée il ne reste sur la table du petit-déjeuner que la planche à pain, le couteau et des miettes. D’une main en coupe on racle doucement pour les rassembler au bord et les faire tomber sur la planche tenue juste en dessous. Le tranchant de la paume sera blanc de farine.
On pourrait parler de la planche, cet ancien plateau à fromage taillé dans de l’olivier aujourd’hui creusé de stries et encore percé du trou qui retenait sa poignée en sarment de vigne, mais ce qui accroche le regard ce matin ce sont les miettes.
Pourquoi ramasser les plus grosses avec les doigts en pince pour les croquer rêveusement ? Une habitude de ne pas gâcher, mais pas seulement. Les autres plus petites et la farine vont être rendues à la Terre, dehors, dans ce bout de pelouse labouré par les lombrics que le retard de l’hiver a rendus fous. L’air est vif sous les dernières étoiles, mais on s’attendrait à plus de piquant une fois passé mi-décembre. Les toits autour n’ont pas de givre, ni les voitures. Les matins de glace ordinaire les moteurs tournent et les grattoirs grattent avec rage, mais aujourd’hui la brume reste humide, le silence pèse. On ne pense pas au climat qui change, mais on pourrait. En rentrant, on emporte un peu de cet air marécageux qui se brasse à la chaleur sèche du poêle.
Non, ce n’est pas seulement l’économie qui nous fait sauver les plus grosses miettes. Plutôt la conscience d’être en bout de chaîne, et que notre mépris des choses en fragiliserait chaque maillon.
Il y a eu de la terre labourée, du blé – pas n’importe lequel – semé poussé et récolté, de la farine meulée, de l’eau et du sel dans le pétrin, du levain de l’avant-veille, une miche formée et reposée, des électrons en folie changés en chaleur de four, et du pain donc, qui a fini à pied ce long trajet jusqu’au bord de la table.
Christina, notre boulangère tout juste distinguée par la région pour son engagement au féminin (?), a choisi de travailler en circuit court sur d’anciennes variétés de blés cultivées probablement par d’anciennes variétés de paysans avant d’être broyées par d’anciennes variétés de minotiers. Des miettes sur le bord de l’industrie mondialisée.
Si je les jette sans les croquer, qui suis-je ?

————-

Après la vaisselle, je lis Chez soi, Une odyssée de l’espace domestique de Mona CHOLLET et je vous le conseille si vous aimez être ravi par un peu plus d’intelligence et de style que d’ordinaire.

3 Réponses to 'Des miettes sauvées'

Subscribe to comments with RSS ou TrackBack to 'Des miettes sauvées'.

  1. Silk said,

    Jetées dans la poubelle, c’est du bête gâchis.
    Jetées dans le jardin, tes miettes deviennent du partage car elles ne seront pas perdues pour certains animaux.
    Ne pas utiliser soi-même quelque chose d’utile n’est pas un problème si d’autres en profitent à notre place.
    Maintenant, les points de vue sur cet exemple précis peuvent être variables selon comment « on » regarde les animaux non humains…


    • D’accord, ça se tient. J’exprime ici ma position perso par rapport au respect que j’estime devoir à chacun de ceux qui ont fait leur travail sur ces miettes, pas un principe universel, hein ?

      • Silk said,

        C’est bien ainsi que je t’ai compris, mais ta question sur les miettes m’a permis une réponse plus générale.😉
        Passez, toi, ta famille et tes amis, les meilleures fêtes possibles ! Et à la prochaine…!


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :