Comme ça s'écrit…


On fait son bois

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 4 janvier, 2016

BûchesS’il fait bon chaud dans la maison c’est grâce au cognassier abattu l’hiver dernier. Il n’en finissait plus de mourir, il a fallu l’aider. C’était la première fois que je m’attaquais seul à un arbre de cette taille.
Un peu avant j’avais participé à l’élagage d’un vieil érable plane et d’un hêtre pourpre ainsi qu’à l’abattage d’un arbre indéterminé (probablement de l’érable aussi, mais en boule) étouffé par le lierre. Une journée de travail, à deux et sous la pluie, pour tout mettre en billons de trente centimètres. Je n’avais fait que l’arpette de l’élagueur professionnel. Nous avions laissé le terrain couvert de chutes.
Il m’avait fallu ensuite plusieurs semaines pour tout refendre, deux heures par-ci par-là, au coin et à la masse, avant de mettre à sécher.
Abattu au bon moment, dans le creux froid de l’hiver, le bois restreint de sève et stocké en plein vent peut brûler dès l’an suivant. On en gave le poêle depuis que le thermomètre s’est mis en automne.
Il peut y avoir une sorte de fierté à faire son bois quand l’époque est à tout acheter, livraison comprise. Dans notre idée de civilisation, il faut plutôt se consacrer à ce qu’on sait faire de rentable pour déléguer tout le reste à d’autres, moins bien payés de leur temps. On y gagne, forcément, au moins de l’argent. Mais ce qu’on gagne à faire son bois est tout autre.
On croit d’abord à un sentiment d’autosuffisance qui vous grandit l’âme… un peu, avant d’avouer son caractère trompeur. On ne se suffit de rien, à part peut-être de respirer.
Le cognassier, il a d’abord fallu le planter. Certes, j’aurais pu, mais il se trouve que non. Et puis, le terrain, hein ? D’où me vient le terrain ?
Une fois l’abattage décidé, j’ai eu besoin d’une recherche Internet pour savoir comment m’y prendre en étant sûr de l’envoyer du bon côté.
La tronçonneuse, je ne l’ai pas fabriquée. Et même si j’avais usé d’une scie ou d’une cognée, il aurait bien fallu que je me les procure.
Jusqu’au pétrole qui l’a alimentée et que d’autres, tant d’autres, ont prospecté, foré, raffiné, transporté, stocké, débité jusqu’à mon petit réservoir.
Non, l’autosuffisance n’est que de la suffisance.
Pas de fierté, mais alors quoi ? Peut-être la satisfaction d’avoir porté une marque de respect à la nature. Entretenir ce qui demande du soin. Prendre ce qui nous est donné au lieu de laisser par terre. Et s’en servir, même si ce n’est que pour finir en cendres.
Faire son bois quand on le peut, c’est prendre une place honnête dans la ronde sans fin de notre humanité, voire de la vie en général. On y met un tour de manivelle pour payer son passage. On salue l’héritage.
Et puis, ça chauffe à la sueur.
Il faudra replanter.
Ce sera encore une bonne année.

—————–

Pendant que chauffe le poêle, j’ai lu distraitement Les Eaux troubles du Mojito, de Philippe Delerm, d’abord séduit par son sous-titre (et autres belles raisons d’habiter sur terre). Maintenant je me jette goulument sur Les Prépondérants, d’Hédi Kaddour et je me permets de rappeler le très excellent Chez Soi, une odyssée de l’espace domestique, de Mona Chollet. Une bonne année, vous dis-je !

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