Comme ça s'écrit…


Giron sauvage

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 21 janvier, 2016
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Photo Michel Lamarche

Photo Michel Lamarche

L’autoradio envoie les premières mesures roulantes d’un concerto pour piano. Sur la droite, quelque chose m’attire l’œil dans un fourré chargé de neige. Un grand oiseau déploie ses ailes couleur café au lait pour se dégager de la broussaille gelée. Il bat comme au ralenti et s’élève dans le ciel gris. Fasciné, je n’ai pas freiné : il passe devant moi, au ras du pare-brise. Je distingue son ventre velouté, ses grandes ailes toutes blanches dessous, je ressens presque son poids appuyé sur l’air vif. Et il s’éloigne dans le froid brumeux.
C’est peu de chose, mais cette vision associée à la mélancolie exacerbée de Rachmaninov me déclenche une onde de gratitude.
Je ne sais pas quelle espèce d’oiseau vient de me frôler. Un rapace, certainement, qui se nourrit en prédateur. Et qui trouve donc dans notre environnement rurbanisé – un fourré, quelques prés enclavés, des maisons tout autour – de quoi poursuivre son existence. Il n’a pas eu peur de moi, il avait juste quelque chose à faire, ailleurs, maintenant, sans que mon passage automobile le détourne de son chemin.
Peut-être vient-elle de là, cette gratitude. Du message que m’envoie cette bête sauvage de taille respectable : « vous, les humains, n’avez pas tout bousillé, nous sommes encore là, nous pouvons vivre à vos côtés. »
Je suis dans ma bulle rapide et polluante, avec ma musique tonitruante, et finalement je ne dérange pas tant que ça. Et puis, disons que j’ai gardé assez de contact avec le monde naturel pour m’émerveiller du spectacle qui m’est offert.
J’éprouve la même note d’espoir lorsque je remarque un héron en chasse sur le triangle en friche d’un échangeur routier, ou quand une parcelle ravagée signale le repas d’une harde de sangliers descendue de la montagne. Ce ne sont pas des insectes ou des mulots, la taille compte. Ces grands animaux auraient pu s’écarter, refuser la compétition avec l’humain. Mais non, ils sont restés ou sont revenus, malgré nous, sans faire débat – ce ne sont pas des loups ou des ours qu’il faudrait se mettre d’accord protéger ou contrôler –, ils tolèrent nos excès agricoles, routiers, industriels ou architecturaux. J’ai envie de les remercier pour ça.
J’ai l’impression que quelque chose de sauvage est passé entre les dents de notre herse civilisationnelle, et que cela survit, discrètement, sous le radar. Comme si la nature attendait notre départ, ou notre évolution. Notre retour dans son giron.
C’est patient, la nature. Plus que nous.

 

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Tant que la nature nous tolère j’en profite pour lire, notamment Nous serons des Héros, de Brigitte Giraud. Et je reste longuement dans Les Prépondérants, ainsi que dans Tant que nous sommes vivants, comme chaque fois que j’aime le ton et l’environnement d’un livre.

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