Comme ça s'écrit…


Ante mortem : Neil Young

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 7 février, 2016
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L’apparente hécatombe qui, fin 2015 début 2016, semble avoir fauché d’un coup trop d’artistes et déclenché une avalanche nécrologique, après m’avoir bien attristé me donne au moins une envie : rendre hommage à ceux dont l’art a compté pour moi avant qu’ils disparaissent. Après, c’est trop tard. L’idée est venu hier soir, en entendant une chanson de Neil Young joliment placé dans un film à succès. L’émotion qui dépasse les images, parce que c’est Neil Young, et qu’il compte. Et de me dire : ce n’est pas seulement lorsqu’il sort un disque ou lorsqu’il sera mort que je peux parler de lui, tenter d’exprimer ce qui me touche chez lui.
Donc Neil Young, pour commencer.
J’aurais pu tomber dedans quand j’étais petit au début des années 70, et d’ailleurs mon premier contact avec Uncle Neil s’est fait – comme pour beaucoup d’oreilles de ma génération – à travers Harvest. Mais non, j’ai pris du retard et n’ai découvert Harvest en CD que longtemps après le succès du vinyle. J’avais la bonne trentaine, une famille, des enfants, des vacances à l’autre bout du pays. Je l’ai acheté comme ça, sans savoir, parce que j’avais l’impression de connaître le nom du chanteur. C’est immédiatement devenu mon disque de voiture, spécial grands espaces et autoroutes sans fin. Oui, même en France.
Voilà que je succombe à la maladie qui touche la plupart des hommages : raconter ma propre histoire, parler de moi sous prétexte d’évoquer l’Autre, le grand, celui dont le talent me touche et donc m’autorise – crois-je – à prendre la parole. Stop. Place à Mr. Young.
Photo C. Diltz

Photo H. Diltz

Neil Young, d’abord une voix. Il fallait oser, bâti comme il est avec sa gueule de chaffouin, il fallait oser, venant du Canada et donc chargé d’emblée d’une image de tapette aux yeux de l’étasunien de base (lequel étasunien s’était probablement déjà fait souffler pas mal de jolies filles par l’autre Canadien Leonard Cohen, dans une tessiture il est vrai diamétralement opposée), il fallait oser donc, monter si haut dans les aigus, afficher autant de fragilité funambule, de douceur contraltesque, de préciosité presque, sous la dégaine de bûcheron. Et sans un sourire, en plus. Est-ce pour cela que la Young touch touche immédiatement ? Sur moi en tout cas, ça marche, j’ai envie de dire « bravo, c’est gonflé, continue ! »
Mais il semble que ça n’ait pas marché tout de suite, le vrai succès a mis du temps à venir. Et s’il s’est maintenu après Harvest et jusqu’à aujourd’hui, c’est dans une interzone entre star planétaire et artiste local. Peut-être que, où qu’il se produise, Neil Young est un peu tout de suite du coin, le mec qui chante et qui joue de la guitare avec ses potes, qui semble avoir toujours été là sans pour autant faire la une des magazines.

Il faut le suivre, le chanteur perché, avec électricité ou sans, avec groupe ou sans groupe, voire avec encore un autre groupe, en apparition dans un festival ou sur une scène rien que pour lui, dans les bacs des disquaires (ça existe encore ?) pour une nouveauté ou un fond de tiroir. On le suit pour lui, tout entier, avec ses virages à 90° et son noise, parce que, où qu’il aille, c’est lui.
Attention, voici quelques considérations oiseuses et ouvertes à polémique, mais tant pis. Buffalo Springfield, c’est Neil Young, point. Crosby, Stills, Nash, c’est joli, mais avec Neil Young ça donne tout de suite Ohio (entre autres) et d’un coup ça décoince. Quand Pearl Jam joue du Young avec Young, c’est du Young, et où est passé Pearl Jam ? (j’aime bien Pearl Jam, je ferai un hommage à Eddie Vedder un jour, mais là, c’est Young) Quant à Crazy Horse, c’est quatre Young autour de Young. Et même les petits jeunes de Promise of the Real font très Young. Partout, le mec fait ce qu’il veut, ce qu’il sent, et tout le reste suit, se met à sonner autour de lui, comme lui.
On peut même le suivre en librairie. J’ai lu son autobiographie, et franchement elle vaut le coup. Peut-être pas pour la littérature, ni pour les révélations qui croustillent, mais pour la présence du bonhomme. À travers ses obsessions sur le rendu du son, ses bagnoles, sa façon d’y revenir plusieurs fois, ses digressions hors musique, on sent qu’il est là, que c’est lui qui parle et pas un ghost writer en train de tapiner dans l’ombre. Keith Richards avait eu l’élégance d’afficher la collaboration de James Fox pour son Life, et il avait sans doute eu raison de prendre de l’aide et livrer ce bon bouquin, bien balancé, comme une succession de riffs calibrés. Neil Young passe par d’autres chemins, buissonniers, comme sa musique, son doigté à la guitare, si simple quand on décortique, mais dur à trouver sur les cordes. Il écrit à sa façon, c’est bien lui qu’on lit, il est dans la maison, ça fait chaud.
S’il fallait choisir une chanson hommage, j’aurais du mal. Mais je prendrais quand même Driftin’ Back, sur Psychedelic Pill, pour son virage du folk acoustique au rugissement tout électrique, parce que chaque fois que je l’écoute j’imagine les vieux briscards du Crazy Horse en train balancer ces deux accords ad lib avec un sourire de connivence, et surtout parce qu’elle dépasse les vingt-cinq minutes, même en version studio. Quand on invite Neil Young dans ses oreilles, autant le laisser s’y installer un certain temps.
Voilà, merci monsieur Young. Mon hommage est rendu, pas besoin de mourir, vous pouvez rester encore un moment, il y aura toujours de la place pour vous.
——————
Pendant que j’écoute du Neil Young, je lis Va et poste une sentinelle de Harper Lee, et je retrouve avec plaisir le petite musique de la tueuse du Mocking Bird. Mais je reste aussi sous le charme du très impressionnant Les Prépondérants, en me demandant pourquoi on n’en a pas plus parlé pendant la période des prix. Trop d’altitude ?
Young Autobio

5 Réponses to 'Ante mortem : Neil Young'

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  1. malyloup said,

    merci laurent pour cette bonne idée qui me permet de voir et d’entendre que neil est toujours *vivant*🙂
    bel hommage pendant qu’il en est temps……


    • Not dead, still young !

      • malyloup said,

        yesssssssssss!!!!!


  2. Il faudra que je le lise ! Bien bel article pour un artiste hors norme.


  3. […] Graaf, et surtout son leader, Peter Hammill. Respect aux morts, hommage aux vivants ! (comme pour Neil Young). Pour moi, la plus belle formation de Van der Graaf Generator repose sur le saxo de David Jackson, […]


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