Comme ça s'écrit…


Hommage ante mortem 2 : Peter Hammill

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 14 mars, 2016
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Voilà que ça recommence : Keith Emerson vient de mourir et partout les hommages se multiplient. C’est gentil pour ceux qui l’aimaient, utile pour ceux qui le découvrent sur le tard, mais lui n’en profitera plus.
J’ai entendu parler de Keith Emerson pour la première fois quand j’avais 11 ou 12 ans (ceci n’étant pas un hommage de plus, je peux parler de moi autant que de lui). Un vieux – au moins 30 ans – à qui je tentais de transmettre ma passion pour Van der Graaf Generator m’avait répondu qu’il connaissait mais qu’il préférait Emerson Lake and Palmer. Dont je n’avais jamais entendu parler. La honte.
En revanche, j’avais beaucoup écouté Van der Graaf, et surtout son leader, Peter Hammill. Respect aux morts, hommage aux vivants ! (comme pour Neil Young).
Pour moi, la plus belle formation de Van der Graaf Generator repose sur le saxo de David Jackson, les roulements à 5 temps de Guy Evans, les grandes orgues de Hugh Banton, et surtout le feulement de Peter Hammill. Non content de composer à partir de quintes augmentées, l’énergumène est capable de passer du minaudage prépubère au hurlement fou furieux juste parce que son texte le justifie.
Oui, Peter écrit les textes, en plus de jouer de la guitare sursaturée et marteler du clavier. Je me souviens avoir croisé dans mes jeunes année un Anglais à qui j’avais fait écouter Sill Life dans l’espoir de négocier une traduction des paroles. Il m’avait répondu, embarrassé : « c’est pas facile, c’est de la poésie, un peu ».
Non, beaucoup. Et comme toute poésie ça se murmure ou ça se hurle à décrocher les enceintes de la petite chaîne stéréo familiale. Car à l’époque la musique se déchaînait. Maintenant, elle s’acronymise en MP3…
Les disques de Van der Graaf et de Peter Hammill solo étaient arrivés sur la platine par l’entremise d’un copain de classe que je ne remercierai jamais assez (Thierry, encore merci). Fan de la première heure (et d’Alice Cooper) il m’avait quasi forcé à écouter Pawn Heart en affirmant que je n’en reviendrais pas.
Évidemment, je n’en suis pas revenu. Après Thierry, c’est Peter Hammill que je dois remercier aujourd’hui d’avoir été à la source de mes émerveillements.
Moisson VDGGIl avait fallu que je monte à Paris pour m’acheter mes premiers disques introuvables à Annecy. C’était dans un tout nouveau magasin au fond d’un trou, aux Halles. Là et nulle part ailleurs on trouvait, on fond d’un bac tiroir, du Van der Graaf et du Peter Hammill en import. J’y avais claqué ma tirelire, pressé de retourner dans ma province pour enfin écouter ma moisson. Dans le train, j’admirais seulement le Mad Hatter du Famous Charisma Label, anticipant les plaisirs à venir.
Pawn Heart et son explosion radicale (longtemps avant celle du Wall des Floyd), World Record et le fugato de Murglys III, Still Life, l’Arrow tirée toute droite de Godbluff, et l’abri contre toute tempête que constituera toujours My Room.
My Room, justement, complètement à part dans les compositions de Peter Hammill. Une balade qui ne semble suspendue qu’aux variations saxistes de David Jackson, soutenue par une basse et une batterie aussi discrètes qu’indispensables, et surtout dessinée par la voix de Peter, donnant dans les graves retenus avant de monter jusqu’à des cieux que seul le saxo ténor peut encore percer. Ce saxo… Jamais je n’ai entendu un tel son, si moelleux et rond au début qu’on croirait une clarinette. Mais c’est bien un saxo, nous rappelle Jackson, lorsqu’il lui prend l’envie brutale de le faire couiner comme un canard à l’agonie avant de le ramener au murmure velouté. Cette chanson toute simple, avec ses méandres et l’alternance de joie et de larmes qu’elle balance au cœur, m’a toujours servi de spot de repli quand ça chahutait trop dur. Essayez, ça marche. Faites attention, c’est addictif. Quand on y trempe, on reste longtemps mouillé.
Chez Peter Hammill, la complexité n’est pas rebutante, l’intelligence musicale se partage, elle ne se sépare jamais de l’émotion, elle la fait grandir.
Longtemps j’ai cru compter parmi les rares à aimer cette musique que j’avais l’impression de reconnaître par bribe chez Bowie (mais on peut reconnaître toute l’histoire de la musique chez Bowie), chez Genesis, chez Pink Floyd, parfois, et donc chez Emerson Lake And Palmer. Et puis j’ai assisté à un concert de Peter Hammill.
PH2C’était dans les années 90, au Passage du Nord-Ouest à Paris. J’avais dans les 25 ans et Peter déjà des cheveux blancs. J’ai vu, dans cette petite salle à boire et à fumer, des Papis de 50 ans se marcher dessus et s’écraser contre le bord de la scène pour réussir à effleurer la chaussure du maître. Je les ai entendus hurler leur passion entre chaque morceau. J’ai senti la ferveur quasi religieuse qui accompagnait la prestation, guitare sèche et voix ravageuse, jeu de scène limité à un tabouret de bar. Je me suis presque senti jaloux, trahi par ce succès bruyant, ces ventres à bière capables de déclamer des textes d’albums que je croyais réservés à mon seul usage. Je me trompais, bien sûr, mais je l’ai vu et entendu, en vrai. Ça compte.
Voilà, Peter Hammill c’est ça : un gars inconnu du grand public qui, à près de 70 ans, se pointe encore sur scène avec une guitare et un tabouret pour y déclencher des trucs qui vous ramonent de fond en comble.
Il compose encore (plus de 30 albums solo), se renouvelle, continue d’être une star adulée en Italie mais ignorée dans son pays, et souvent encore il réchauffe mon cœur.
Je reviens brièvement à Emerson pour conclure. Écouter Pawn Heart de Van Der Graaf et Tarkus d’ELP est une expérience troublante : la même année de production (1971), la même complexité musicale, les mêmes accords étranges, les mêmes progressions qui tiennent lieu de riffs sans fin… Et pourtant les uns ont connu le succès et rempli des stades alors que les autres n’ont fait que toucher quelques cœurs. Mais en profondeur. Peut-être parce qu’il y a chez Van der Graaf la palette vocale de Peter Hammill. Ce quelque chose en plus qui vous berce au plus près de l’humain. Une voix unique qui vit encore et j’en remercie tous ce que l’univers compte de dieux ou d’astres favorables.
Parce que, se donner la chance de rendre hommage à un artiste vivant, c’est quand même se dire qu’il va continuer à vous embellir le quotidien avec des trucs dont vous – et lui – n’avez pas encore idée. Ça crée, Peter, merci !

PH3

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Pendant que Peter Hammill chante encore et qu’au gouvernement on tente de nous faire croire que l’entreprise a plus de droits que l’humain (il faudrait un billet sur ce projet de loi dite « travail »), j’ai abandonné la lecture du nouveau Joël Dicker (j’avais déjà parlé du précédent) pour me consacrer à L’Amour sans visage de Hélène Waysbord.

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