Comme ça s'écrit…


De l’existence des gens

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 11 avril, 2016

facebook_reject
C’était une amie facebook. Je ne l’ai jamais rencontrée, mais j’ai suivi le début de sa carrière littéraire et ses statuts sur sa vie de prof. Elle poste souvent de jolies photos d’elle, prises par un photographe pro de ses amis. Ce n’est qu’une personne parmi les quelques 400 avec lesquelles facebook m’a mis en relation.
Pourquoi me suis-je demandé aujourd’hui ce qu’elle devenait ?
Ses statuts n’apparaissent plus sur mon fil d’actualité, il n’y a donc rien qui me fasse penser à elle. À partir de quel moment, de quelle durée, l’absence de quelqu’un se fait remarquer ?
Mon voisin d’en face, quitté par sa femme et abandonné par ses enfants, ne va pas bien. Si je ne le vois pas pendant deux ou trois jours alors que sa voiture reste sans bouger devant chez lui, je m’inquiète. Mais non, ouf, je le croise vers les boîtes aux lettres. Il ne va pas mieux, mais tout va bien.
Si un copain de grimpe ne vient pas à la salle pendant une semaine, je l’appelle. Ah, il était juste d’équipe de nuit, tout est normal.
Des amis proches se sont éloignés géographiquement mais passent de temps en temps, à l’improviste, sans que nous échangions ni mail ni coup de fil (une habitude gardée du temps où nous étions voisins). Il faut bien trois mois sans visite pour que je me demande ce qu’ils deviennent.
Mais un ami facebook ? Des gens qui sont entrés dans mon espace personnel par la seule grâce d’une demande sur laquelle j’ai cliqué « confirmer » et qui depuis apparaissent ou disparaissent selon le bon vouloir d’un algorithme, quand commencé-je à m’inquiéter de leur absence ?
Il se trouve que cette amie dont je n’avais plus de nouvelles m’a « désamiqué ».
Je ne fais plus partie de la liste de ses amis, et je n’en savais rien, facebook ne prévient pas. Quand nous étions en cours de récré nous disions « j’te cause plus » et les choses étaient claires. Mais là, il faut se renseigner, creuser, pour s’apercevoir qu’on ne nous cause plus.
Pourquoi ? Qu’ai-je pu dire ou montrer sur facebook (nous n’avions aucun autre contact) qui a incité cette personne à la fois connue et inconnue à faire l’effort de me rayer de la liste de ses contacts ? J’ai dû bien l’énerver.
Et même…
Je compte parmi mes amis facebook un trublion qui poste régulièrement des statuts xénophobes et d’autres pires encore, comprenez « à l’opposé de mes propres convictions ». Il est suivi et commenté par une clique de fachos trop heureux de pouvoir ainsi dégouliner de haine publique.
Même lui, je ne l’ai pas désamiqué. Ce type, je l’ai rencontré en vrai avant de le retrouver sur facebook : jovial, cultivé, bon vivant, et professant l’idée qu’il faut donner la parole à toutes les positions, même les plus étonnantes, parce que les étouffer est contre-productif, voire immoral. Il est auteur et éditeur, en situation donc de donner la parole à ceux qui pourraient en être privés. Je n’avais pas compris alors qu’il parlait de fascisme et de nazisme revival. Aujourd’hui je le sais, je le lis, je tente de comprendre et de trier entre la pure propagande et la conviction sincère.
Je n’ai pas cherché à l’éjecter de mon monde virtuel. Puisqu’il existe bel et bien dans le monde réel.
En un temps où aider les migrants en détresse veut surtout dire cliquer sur une pétition en ligne, où protester contre une loi consiste à suivre quelques gens debout la nuit sur Périscope, puis-je faire l’économie de ce qui me chagrine en lui interdisant mon fil d’actualité facebook ? Les gens existent, pour de vrai.

————————-

Pendant que l’existence virtuel de l’autre vacille, je lis le dernier Jean Echenoz, Envoyée Spéciale (non, Jean… sérieux ?)

6 Réponses to 'De l’existence des gens'

Subscribe to comments with RSS ou TrackBack to 'De l’existence des gens'.

  1. malyloup said,

    ton questionnement du jour rejoint le mien…..et je n’ai pas de réponse….je navigue à vue et essaie de faire au mieux….dans ce monde en perpétuelle évolution


    • Faire de son mieux, c’est déjà pas si mal. Continue !🙂

  2. Kirawea said,

    Ne s’intéresser qu’à ce(ux) qu’on apprécie est effectivement dangereux … En excluant ces gens de notre périmètre, on restreint le monde à une version étriquée de lui-même qui nous est confortable mais nous éloigne de la réalité, et on s’auto-conditionne à cette réalité restreinte jusqu’à ne plus être capable d’appréhender autre chose. Comme ces retraités qui ne voient plus le monde qu’à travers le prisme de la télévision, par exemple.
    J’allais écrire qu’intégrer tout ça fait partie de la lutte du quotidien, mais connaissant tes préférences j’utiliserai plutôt le mot « apprentissage » du quotidien.😉


    • Oui, apprentissage, bravo (tu me connais bien). Mais il y a un autre danger à la restriction du monde : l’effet d’écho. A force de ne s’enthousiasmer ou de s’indigner ensemble (un ensemble restreint à des parties d’accord entre elles) des mêmes choses on amplifie l’émotion jusqu’à l’adoration ou la haine pure.
      Et on part la fleur au fusil ou l’explosif en bandoulière corriger ces ordures qui nous indignent.

  3. Eve said,

    Le poste date un peu, mais l’explication est simple. Laurent n’avait rien fait, c’est moi qui (en changeant de compte) n’ai pas récupéré tous mes amis, perdus dans le flot des fils d’actu, Je le voyais toujours passer sans me rendre compte qu’on interagissait plus. Je l’ai réalisé seulement ce matin. Heureusement🙂


    • Merci d’être passée rectifier : je suis bien content de t’avoir retrouvée !


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :