Comme ça s'écrit…


Inertie manifestante

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 7 septembre, 2017
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Hier, lors de la collation après le don du sang, un type costaud d’une presque cinquantaine d’années s’enflamme lorsque je lui parle de la boulangère bio locale qui offre une énorme brioche à partager aux donneurs : pour lui, même si c’est plus cher chez l’artisan du coin, on a vraiment intérêt à acheter ce qui améliore les choses, ici et maintenant, et pas à chercher le plus bas prix qui nous conduit forcément à des saloperies polluant autant l’environnement que le social. Et puis, il enchaîne et se lâche.
Je lui laisse la parole, parce que je l’ai entendu clamer ce que je défends, ici ou ailleurs, depuis des années :
« Si on ne va pas acheter au supermarché le dimanche, ils n’ouvriront pas le dimanche.
Si on n’achète pas des merdes industrielles, ils arrêteront de les fabriquer.
Si on veut arrêter les saloperies, c’est facile, pas la peine de sortir casser dans la rue.
On peut tout bloquer et les obliger à réfléchir rien qu’en restant chez soi.
On reste chez soi, sans rien acheter, rien consommer, pas d’électricité, de médias, d’Internet, pas d’eau, pas de voiture bien sûr, on ne bouge plus, on s’arrête.
C’est facile. En deux jours on bloque tout, sans risquer de se faire cogner.
En une semaine on force les choses à changer. »
Voilà ce qu’il disait, en substance et de mémoire, pendant que les autres donneurs sanguins plongeaient le nez dans leur café ou leur sandwich, feignant de ne pas se sentir interpellés pour ne pas avoir à se positionner sur le sujet.
Pour ma part, je suis entré dans la discussion, passionné.
À cette idée de blocage passif que j’avais déjà défendue, j’ajoutai l’impératif de solidarité, parce que nous ne sommes pas égaux face à la consommation.
Certains ont besoin d’acheter – des produits ou des services – pour simplement survivre.
L’objectif de blocage convoque alors la nécessité, pour ceux qui ont – du temps, des réserves, de l’espace, des savoir-faire (médicaux par exemples) – de partager avec ceux qui n’ont pas. Et ce sans autre contrepartie que le fait de peser, tous ensemble.
Ce partage ne peut être que local, indépendant de toute forme de communication technologique.
À chacun de faire le compte de ce dont il dispose, et d’être prêt à le partager avec ceux qui, autour de soi, ont les besoins correspondants. Ce qui implique de s’intéresser à ses voisins.
À chacun aussi de faire le compte des activités non-commerciales dont il peut faire bénéficier sa communauté locale.

Manif en cours

C’est tout, c’est simple, il n’y a pas besoin d’attendre de mot d’ordre général ou de provocation présidentielle, pas besoin d’autorisation de la préfecture, pas de risque de débordements violents. Et un retour à l’action réelle.
Car bloquer en restant chez soi ne signifie pas ne rien faire.
Le temps dégagé permet de faire ensemble ce qui avant ne trouvait place que dans les rares loisirs que nous laisse la consommation systématique. Ne rien acheter, mais bouger ensemble, danser, jardiner, écrire, chanter, apprendre, enseigner ce qu’on sait, discuter, échanger, écouter… Peut-être se demander ce qu’on fera après, et se mettre d’accord.
Bref, la base d’une société qui s’est dégagée de la course factice imposée par nos modes de vie actuels.
La rue déserte, la plus efficace des manifestations.
Avec mon collègue donneur, nous sommes convenus de ne rien faire et mettre à disposition tout ce que nous avons.
Les autres ont terminé leur sandwich et leur café sans oser nous regarder. Nous étions dangereux, sans doute.

——————–

Pendant que je manifeste par inertie, je relis toute ma collection de Valérian Agent Spatio-Temporel (qui ne s’appelle « Valérian et Laureline » que depuis L’ordre des Pierres paru en 2007, tant pis pour la polémique bessonosexiste) et je passe regarder le blog tout neuf de Valérie dont je suis l’époux admiratif.

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6 Réponses to 'Inertie manifestante'

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  1. malyloup said,

    alors je suis aussi dangereuse que toi et ton costaud donneur de sang …. 😉

  2. Cléa Cassia said,

    Fille de syndicaliste, je vois dans les manifestations un moyen d’expression parfois nécessaire. Se retrouver dans une foule de milliers de personnes venues défendre la même cause, c’est une sensation vraiment particulière, voire grisante.
    Cela dit j’aime aussi cette idée de blocage totalement passif, redécouvrir le temps qui passe et les loisirs réels.
    Avant d’en arriver à cela, je pense qu’on peut prendre des paliers dans la réduction de sa consommation.
    Je ne vais plus au supermarché que pour les produits que je ne peux trouver ailleurs, et je les achète en gros, pour être sûre de ne pas avoir à y retourner sous peu -c’est des vrais gouffres à pognon ces enfers-là. (et un cauchemar pour le zéro déchet). Mon père m’a aussi appris à ne jamais y aller le dimanche, pour le même raisonnement présenté par le monsieur, et à utiliser toujours les caisses « humaines » même s’il y a plus de queue qu’aux caisses automatiques.

    Ce que je déplore, c’est que les autres personnes de la pièce ne se soient senties impliquées, et c’est là qu’on découvre la toute puissance du jeu des médias et des politiques, qui oeuvrent pour que le peuple ne sente pas concerné par tout cela, qu’ils se contentent de vivre leurs vies sans se poser trop de questions, laissant ainsi les puissants tout diriger à leur guise. Mais si l’on se mettait tou·te·s au blocage, ah, qui seraient les puissants alors ?


    • J’ai aussi ressenti ce côté grisant de la foule en marche, mais cette griserie m’inquiète : le jugement abdique parfois devant le mouvement.

      • Cléa Cassia said,

        Parfois, c’est vrai, mais derrière chaque grande manifestation se cache une organisation très pointue, les syndicats ont leur propre groupe de sécurité qui veille à ce que tout se passe bien 🙂

    • malyloup said,

      je suis contente de te lire ici, cléa 🙂
      tes mots me font penser à ce que je me suis dit très tôt dans ma vie: « ah si tous les gars du monde voulaient bien se donner la main…. »
      mais j’avoue que, comme laurent, l’idée d’un blocage par l’inertie me séduit énormément et je ne doute pas de son effet!
      aussi je crois et encourage le plus possible cette utopie tout à fait réalisable……..


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