Comme ça s'écrit…


Un temps de chat

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 7 avril, 2019

Dehors il neige des cabochons d’avril. En quelques heures nous sommes passés de 19 à 2 degrés.
Il a fallu refaire du feu. Le bois débroussaillé hier – en short et T-shirt – dans le champ de l’ami Jean-Christophe crépite dans le poêle.
Le canapé accueille profondément ma lecture de Christian Bobin.
Le chat miaule à mes pieds. Il cherche à monter me rejoindre.
Il a l’habitude de se coucher en plein sur mon livre et de me pétrir les cuisses de ses griffes. D’un doigt façon Dark Vador je lui intime de rester en bas. Le tapis devra lui suffire.
Une frimousse de chat n’arbore aucune expression. C’est moi qui y cherche et y trouve cet air désolé qui me fait culpabiliser. Bobin attendra. Je fais signe au chat de monter en me tapotant le ventre. Il hésite. Encore de l’anthropocentrisme de ma part. J’insiste « Allez, c’est bon, je te dis que tu peux ! » Il finit par prendre son élan.
J’ai remis ma chemise molletonnée polaire d’hiver. Le chat la teste du museau fureteur. Sa douceur lui convient. Mieux que cela : il y trouve quelque chose de plus, qui remonte à ses premiers émois de chaton. Il presse le tissu alternativement de ses deux pattes avant, les yeux perdus dans le vague, un ronronnement réflexe au fond de la gorge.
Je ne l’ai pas connu chaton, il a choisi notre maison lorsqu’il avait déjà au moins deux ans. Mais j’ai connu plein de chatons et je les ai tous vus faire ce geste de pétrir autour de la mamelle de leur mère en tétant. Tous.
Sur ma chemise polaire le chat s’offre un trip sans filtre vers le temps de son enfance heureuse. Je ne suis pas dans sa tête mais j’ai envie de croire qu’il vit un moment de bonheur parfait. Je le caresse doucement.
Voilà sans doute l’origine de ma culpabilité lorsque je l’avais empêché de monter. Sans raison valable – oui, même Bobin n’est pas une raison valable quand un chat veut un câlin – je l’aurais privé de ce moment. Je nous en aurais privés. Lui n’en aurait pas eu conscience, et peut-être moi non plus, sur le moment.
Mais maintenant je le sais et je suis content de ne pas avoir suivi la pente de mon premier agacement.
Combien de moments ai-je ainsi perdus pour cause d’autre chose à faire, ou simplement parce que je n’envisageais pas la possibilité de cette perfection imprévue ?
Je ne les regrette pas, je tente de me couler dans le temps du chat : ce qui est est, et rien d’autre.

—————————-

Quand le chat a eu fini de pétrir j’ai repris La plus que Vive de Christian Bobin, avec une certaine gêne.

2 Réponses to 'Un temps de chat'

Subscribe to comments with RSS ou TrackBack to 'Un temps de chat'.

  1. malyloup said,

    je souris car ton trio table, chaise, transat est le même chez moi (sans la neige 😉 )….et ton expérience ‘non….mais oui au chat’ est aussi ce que j’ai souvent vécu….par contre mon oui venait du fait que tout à coup je sentais, savais qu’un jour je ne pourrais plus profiter de ses ronronnements-griffes et que ça me manquerait……


Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :