Comme ça s'écrit…


Quelque chose en nous de Vivaldi

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 15 août, 2019

Photo V. Gidon

Je trouve dans le deuxième mouvement du Nisi Dominus (clic pour écouter) de Vivaldi toutes les raisons de pleurer et toutes les raisons d’espérer.

La douceur langoureuse et obstinée des notes répétées qui semblent boiter d’un pied sur l’autre murmure que la tristesse est bien là, justifiée, qu’elle s’insinue et monte comme la mort jusqu’à couvrir toute pensée.

C’est peut-être ce que me dit aussi le premier thème, faussement léger, qui semble vouloir s’élever en sautillant avant de renoncer : à quoi bon ?

Et puis, la voix du contre-ténor s’impose lentement pour me rappeler l’évidence de la beauté, de sa force dans sa faiblesse. Une note tenue plus que les autres se lance dans l’inconnu, à peine heurtée par le rythme obsédant des pleurs.

Oui, il y a des horreurs, il y en a eu, il y en aura encore, et toutes de notre fait. Seulement voilà, ce chant est là, humain aussi. Si excellemment humain.

Sans un homme pour l’écrire, sans d’autres hommes pour qu’il traverse les siècles, sans qu’un interprète s’en empare et ressuscite son miracle afin qu’il soit gravé et se reproduise à l’infini chaque fois qu’un cœur fait le choix de l’écouter, sans tous ces hasards aussi magnifiques qu’improbables, cette beauté ne serait pas de ce monde.

Chacun peut avoir sa musique fétiche, son paysage magique, sa lumière dorée, son petit quelque chose qui ajoute au monde et fait entrer en vibration avec le meilleur du temps présent. Cela n’annule en rien ce qu’il a de pire, ça n’équilibre même pas. Mais c’est là.

Pour moi, ce Nisi Dominus chasse un instant les nuages, le temps de respirer, de savoir pourquoi.

Peut-être aussi le temps d’attendre la suite en veillant aux raisons de pleurer comme à celles d’espérer.

Une oreille attentive y retrouvera quelques intonations des Quatre Saisons par le même Vivaldi. Pourquoi pas ?

Ce sera alors sans doute l’hiver qui, comme chaque saison, n’est pas plus la fin que le début de quoi que ce soit, juste une transition un peu plus douce.

Nous en sommes à notre hiver. Il faut le laisser faire, le laisser flétrir et geler ce qui doit mourir pour qu’autre chose renaisse. Lutter contre et hiver ne sert à rien, et c’est bien avant qu’il aurait fallu nous y préparer.

Ce qui nous arrive, ici, ailleurs, déjà, bientôt, toutes les raisons de pleurer et d’espérer.

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Quand je quitte le fracas des vagues et du vent c’est pour retrouver (encore) Dalva, de Jim Harrison, ainsi que sa Fille du fermier, tous deux traduits par Brice Matthieussent. Je me suis aussi infiltré dans Les Furtifs : merci M. Damasio.


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