Comme ça s'écrit…


Berliner round 17 – noté

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 25 mai, 2020

Yep, c’est bien moi (il y a 32 ans)

Suite à cette séance de tir prometteuse je me recentre sur mes points forts, en essayant de ne pas trop négliger mes points faibles. D’un côté je tente de limiter la casse et rester dans la moyenne, et de l’autre je mets tout en œuvre pour performer. Dans les activités physiques d’endurance, par exemple, je me tiens plutôt en-dessous des autres. Depuis le tout premier parcours DOM qui m’avait vu suffoquer aux côtés de Taupier chaque entraînement à la course m’éreinte au-delà de tout. Je cherche trop à me classer parmi les meilleurs et claque régulièrement une durite à mi-course. OK, bien pris, fort et clair : je change de tactique et me contente de trottiner dans le milieu de peloton pour au moins acquérir une certaine régularité. Il me faut accepter que des lévriers comme Bones ou Bouncer (un fana mili qui prendra bientôt une grande importance) sont d’un autre monde et que je ne les rattraperai jamais, pas dans cette vie-là, pas aux Écoles.

Même chose pour la topographie. J’ai l’impression d’être très bon sur carte, pour lire le relief, tracer le meilleur itinéraire selon l’azimut qui nous est imposé ou le point à atteindre, calculer la déclinaison magnétique (un must !), trouver les coordonnées d’un point – pour guider un tir d’artillerie par exemple – et les coder pour transmission sécurisée… mais tout s’effondre une fois sur le terrain. Dire que la carte n’est pas le territoire, c’est un classique. Il se trouve que pour moi il y a autant de différence entre l’une et l’autre qu’entre la carpe et le lapin. Même carte en main je suis incapable de suivre la route que j’ai tracée, reconnaître les éléments caractéristiques du paysage, voire simplement repérer un chemin pourtant évident lorsque je le croise. Tant pis, je laisse tomber, sautant sur tous les prétextes pour confier la conduite du groupe à un autre. C’est moche, c’est bas, c’est une question de survie. Et ça me jouera des tours…

En revanche je cartonne au parcours du combattant, ce qui ne laisse pas de m’étonner vues mes piètres performances en endurance. Sans me poser de question je continue de m’entraîner à bloc, au grand désespoir de mes genoux (sauts directs depuis le sommet de l’échelle, du rail ou de la girafe) et de mon poignet qui ne cicatrise pas entre chaque ramper. Je prends des risques et me pousse à bout afin de gagner de précieuses secondes. Un entraînement PC où je ne finis pas au bord de la syncope en vomissant mon repas précédent n’est pas un bon entraînement. En améliorant la technique et le souffle je passe peu à peu sous les trois minutes et sors bientôt les meilleurs chronos de la section, puis de toute la promotion, jusqu’à me rapprocher du record de France détenu par un élève du vrai Saint-Cyr, futur officier d’active. Sauf incident, le 20/20 m’est assuré.

Le grimper de corde se révèle aussi une mine de points dans laquelle creuser. Je m’y attendais un peu, mais je me surprends à me jeter à fond dans la compétition. Entre ma taille et l’amaigrissement du PPEOR j’ai dû développer un rapport poids-puissance assez avantageux. Et puis il y a ces souvenirs d’enfance, ce haut portique dans le jardin, auquel je grimpais sans arrêt, passant d’une corde à l’autre. Plus tard, lors des épreuves EPS du Bac j’avais fait un temps suffisamment bon pour que l’examinateur note mon nom et me rappelle plus tard pour me dire que j’avais le record de France pour cette année-là (1983). Bref, là encore les chronos s’améliorent et je deviens une sorte de curiosité. Chaque fois que je m’élance, un pied en l’air (règle de départ, interdiction de sauter) et une seule main posée sur les cinq mètres de chanvre tressé, tout le gymnase s’arrête et on attend que mon temps soit annoncé. Je descends en-dessous des 5 secondes, je vise les 4 secondes… Je m’entraîne. À la moindre occasion, avec Glasses – un élève à lunettes, aussi filiforme que moi mais un peu plus petit – nous enchaînons les défis tractions sur tout support qui se présente, le plus étroit étant le rebord du chambranle de notre porte de chambrée : moins d’un centimètre d’acier arrondi et glissant où ne poser que le bout des phalanges. Bras, dorsaux, abdos, tout se renforce.

Ces différentes activités physiques et sportives se font bien sûr en treillis et rangers, sans la moindre semelle amortissante. Mes ménisques payent peut-être aujourd’hui le prix de ce forçage. Sur le coup, je prends mon corps comme un outil qu’il me faut meuler, affûter, quitte à lui ôter un peu trop de matière. Seul le résultat compte, tant pis pour la manière. De toute façon, on ne nous pousse pas vraiment à la modération.

Un jour de pluie, la section est convoquée à la piscine. Il s’agit d’un bassin intérieur qui doit faire 25 mètres sur 15. Nous sommes alignés au bord de la longueur, en tenue de combat bien sûr. Au signal nous plongeons avec ordre d’effectuer le maximum de traversées en nageant sous l’eau, sans respirer. À la première tentative les dix moins bons sont éliminés, ils n’auront que 5/20. À la deuxième, les dix premiers à sortir la tête pour respirer auront 10/20. Ensuite, les points seront attribués en fonction des abandons, de 11 à 20. Chaque fois, il me faut y aller à fond, puisque je ne sais pas qui nage encore. Nous avons à peine le temps de récupérer notre souffle d’une tentative à l’autre. Je me classe dans les dix qui vont concourir pour les meilleures notes. Il y a Potham à côté de moi. Il dégouline et souffle comme une baleine, mais dispose d’un coffre impressionnant. Chaque fois il a nagé plus longtemps que moi, mais moins vite : j’ai fait presque une traversée de plus que lui. On s’élance pour le dernier plongeon. Je me cale sur sa brasse puissante en cherchant à le garder juste derrière moi. Arrivé en face il faut faire demi-tour, se repousser vigoureusement, laisser la vitesse se perdre doucement avant de brasser, brasser, ne pas laisser le poids des rangers tirer vers le fond, ce qui ferait mécaniquement sortir la tête, brasser, penser à autre chose qu’au besoin d’air, surveiller Potham, brasser. Je ne sais plus combien d’aller-retours nous avons couverts. Je me souviens seulement de cette sensation d’implosion des poumons, comme si je n’allais plus pouvoir m’empêcher d’ouvrir la bouche pour y laisser entrer quelque chose, n’importe quoi, même de l’eau. Potham est toujours là, juste derrière moi. Et puis soudain il n’y est plus. Je cogne le mur du fond à m’écorcher les doigts, je repousse des pieds, je repars dans l’autre sens, bouche ouverte. L’eau rentre, j’ai encore le goût et l’odeur du chlore dans le nez, mes pieds touchent quelque chose, je ne vois plus rien, voile noir, impression d’être en train de rêver… je sors la tête en poussant une dernière fois au fond, et j’avale toute l’eau qui passe en cherchant à respirer. Je tousse à en crever, j’ai les oreilles qui sifflent, je n’entends rien, la seule chose que je vois c’est l’adjudant sport qui a sans doute fait le tour du bassin en courant et semble me hurler des insultes. Je m’en fous, j’ai ma note et c’est un 20, même s’il menace de me mettre un zéro pour prise de risque inconsidérée. Des années plus tard, alors que je suis en train de me noyer en syncope sous une vague, je retrouverai cette sensation étrange de rêve éveillé, cette présence incongrue de l’eau dans la bouche, l’envie presque normale de la respirer comme de l’air, et ce choc du talon sur le fond qui remet soudain la réalité en place pour me guider vers la surface. On se noiera un autre jour.

Je donne sans doute l’impression de me vanter aujourd’hui de performances passées et difficilement vérifiables, mais cela n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est le changement d’attitude qui m’a fait voir une sorte de lumière : j’étais bien à ma place dans cet environnement brutalement compétitif. Au lieu de lutter contre, je lutte avec, je lutte pour. Et il m’arrive peut-être ce que je craignais avant de partir : ils sont en train de me rendre con.

Heureusement, Boulaz me rappelle à l’ordre, probablement sans même s’en rendre compte. Il me convoque dans son bureau. Je lui pète un salut et un garde-à-vous impeccable, me rappelant l’interview d’un acteur qui se déclarait « anarchiste tendance Brassens : je traverse dans les clous pour être sûr de ne pas devoir répondre à un flic ! » Là, il va pourtant falloir que je réponde :

« Vous faites quoi aux Écoles, Gidon ?

Je fais de mon mieux, Mon Lieutenant.

Ah, pouvez pas mieux. Bon. Et ça vous plaît ? »

La question me prend de court, un relâchement de ma vigilance, peut-être un excès de fatigue, bref, je réponds sans réfléchir que pour un antimilitariste comme moi c’est un peu douloureux, mais ça va, je survis. Il me regarde, impénétrable. De toute façon, l’air impénétrable est monté d’origine sur la figure de Boulaz. Je ne sais pas quoi penser, mais j’ai l’impression d’avoir commis une grosse erreur. Le temps passe. Je me suis déclaré frontalement antimilitariste, à un officier d’instruction de Saint-Cyr, qui va noter ma performance. Bien. Très bien. Que dire de plus bête ?

Le garde-à-vous a, pour l’inférieur, ceci d’appréciable qu’il le dispense de toute explication : je reste planté là, attendant le bon-vouloir de l’officier, sans bouger et sans avoir à justifier mon silence. Boulaz finit par hausser les épaule et me dire : « Ai besoin d’un major pour la section. Pensé à vous. Pas obligé d’accepter. Vous laisse le temps de réfléchir. Deux minutes. Rompez. »

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