Comme ça s'écrit…


Berliner round 27 – sabré

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 27 juin, 2020

A la cosaque : bad !

Au retour, après un nettoyage minutieux des armes, des paquetages et des hommes, on nous octroie un quartier libre de deux jours. Pour la plupart, les élèves s’égayent dans la nature, retrouvent leur famille ou courent vers les plages pour profiter de l’été indien. Mais certains d’entre nous sont retenus pour les derniers préparatifs de la cérémonie finale. Je dois rester aux Écoles pour recevoir et vérifier les exemplaires de la plaquette.

Par un petit mot personnalisé, Boulaz invite tous les consignés de sa section à boire un verre chez lui. Nous en restons sur le cul. Nous nous demandons pourquoi il veut nous voir, s’il faut accepter, et même dans quelle tenue y aller. En fait, l’idée de se faire offrir à boire balaye toutes les interrogations. Nous sommes six ou sept à débarquer dans le quartier des cadres, une zone résidentielle accolée aux Écoles où sont logés les officiers et sous-officiers temporairement affectés aux différents bataillons de Saint-Cyr. Boulaz nous a donné l’adresse, nous sonnons à son appartement en nous demandant qui va nous ouvrir. Personne d’autre que lui, mais comme nous ne l’avons jamais vu : t-shirt, jean, baskets. Nous avons bien fait de venir en civil. Il sourit. Il est content de nous voir. Il paraît plus jeune. Même son phrasé est différent : il nous parle doucement, sans effort, avec une autorité naturelle, presque paternelle.

La réception est toute simple, quelques chips et cacahuètes. Apparemment nous ne sommes pas là pour un banquet. L’appartement lui-même ressemble à un logement d’étudiant : peu de meubles, rien aux murs, pas grand-chose de personnel. Coup d’œil à la bibliothèque : des livres de philosophie et d’histoire de l’art côtoient des publications plus militaires. Cela me rappelle que les officiers issus de Saint-Cyr ont un bagage grande école de type bac plus 5. Boulaz n’est pas que ce type fruste et laconique qui nous a conduits au bout de notre formation. C’est aussi une sorte de super-ingénieur de combat. Il nous dit d’ailleurs que son actuel passage aux Écoles n’est qu’une brève interruption dans sa carrière qui doit l’emmener vers une affectation beaucoup plus pêchue. Nous n’en saurons pas plus, d’autant que le vraie sujet de la soirée nous apparaît bientôt.

Boulaz sort une première bouteille de champagne du frigo et la pose sur la table.

« Messieurs, savez-vous traiter correctement ceci ? »

J’ai déjà ouvert correctement du champagne en accompagnant le bouchon pour qu’il n’émette qu’un discret plop et aucun jaillissement de mousse intempestif. Mais ce n’est manifestement pas le fond de sa question. Le lieutenant attrape son sabre d’officier – une arme beaucoup plus élégante que les gros bouts d’acier en dotation – et nous montre comment nous en servir.

« Bien sûr, vous pouvez y aller à la cosaque : un grand coup de tranchant à la perpendiculaire du goulot. C’est grossier, vous abîmerez votre lame et perdrez beaucoup du précieux liquide. Plus délicat, vous pouvez tenir la bouteille dans le creux de la main, caresser le goulot le long du fil et éjecter le bouchon d’un coup bien franc du dos de la lame avec l’intention de dépasser le goulot. Un verre posté en-dessous par un camarade récupérera ce qui jaillira. Maintenant, voici la seule méthode vraiment digne, et donc acceptable pour un officier de Saint-Cyr ! »

Il pose la bouteille sur la table, place tout contre une flûte à champagne et glisse sa lame, dos vers le haut, le long du goulot. D’un geste sec il remonte la pointe qui cogne le collet dans un tintement clair. Le goulot se brise net en biais, une petite fontaine de champagne jaillit et retombe directement dans la flûte sans qu’une goutte s’en échappe. Il prend le verre et le lève vers nous : « À votre tour, Messieurs, entraînez-vous ! »

Le frigo s’avère rempli d’une trentaine de bouteilles.

Nous passons la soirée à acquérir la franchise et la précision du geste, bien que notre habileté aille diminuant au fur et à mesure de la mise en œuvre. Boulaz en profite pour nous enseigner certains détails immatériels qui font le bon officier de l’armée française. Comment se comporter avec une dame, surtout si c’est l’épouse d’un colonel ou d’un général, comment inviter à danser lors d’un bal de régiment, dans quel ordre utiliser ses couverts lors d’un banquet, que faire si un supérieur a manifestement abusé de la boisson… Il sort aussi des cigares et nous invite à les goûter en nous montrant comment les allumer, les fumer et en parler selon certaines règles de bienséance.

Alors que la nuit est déjà bien entamée – et nous aussi – il me prend à part pour me dire que je ne serai pas major de promotion, mais seulement quatrième. Il n’a aucun regret à titre personnel, puisque c’est Bones qui arrache la première place devant les autre sections. Cela lui convient. Non qu’il ait eu quelque chose à prouver, mais tout de même, les deux autres sections sont commandées par des capitaines et lui, simple lieutenant, a formé le meilleur. Mais ce n’est pas son sujet pour ce soir.

« Je n’ai pas vu la liste des affectations qui vous sera proposée. Elle est confidentielle. Donc, je ne peux pas vous dire que cette liste, que je n’ai pas vue, comporte au moins un poste à l’étranger qui pourrait vous intéresser. Vous serez le cinquième à choisir, puisque Bouncer aura le deuxième tour en tant que Fine Promo. Je connais bien Bones et j’ai vu les deux autres gars placés devant vous dans le classement : ce sont des gastrocouillards. Aucun risque de leur côté. Occupez-vous de Bouncer, et vous aurez le meilleur poste. »

Je ne sais pas ce qu’il veut dire par occupez-vous de Bouncer. En revanche, je vois très bien ce qu’il entend par gastrocouillard. Ce terme un peu méprisant désigne le jeune militaire sans envergure qui choisit son affectation à proximité de chez maman et de ses bons petits plats pour le bien de son estomac (gastro), ou selon ses couilles, donc près de chez sa bonne amie. Plus généralement le gastrocouillard choisira une place pépère, dans un bureau, un régiment de transmission ou du train, et non une unité de combat ou un poste lointain. Je n’ai donc pas à m’en faire pour les trois premiers. Que faire pour Bouncer ?

Il a lui aussi été retenu au quartier par la préparation de la cérémonie. Je le croise au foyer, et nous discutons. Je ne sais pas comment aborder la chose sans trahir la confidence de Boulaz. En fait, il me suffit de demander franchement.

« Tu prendras quoi, comme genre d’affectation ?

Je ne sais pas encore. Quelque chose qui bouge. Pas envie de m’ennuyer.

– Ah… quelque chose qui bouge loin ?

– Pourquoi pas. Voir du pays, tout ça.

– D’accord. Ce serait bête qu’il n’y ait qu’un seul poste qui ressemble à ce que tu dis…

– Vingt Dieux, tu menaces ?

– Non, je dis juste que tu auras du mal à en profiter avec une jambe cassée, genre mauvaise chute dans l’escalier.

– Je vois… Je vais te laisser jouer les maffieux, mec. Je prendrai l’affectation qui me plaira en oubliant ce que tu viens de me dire. Pas d’offense. »

Voilà, je me suis cru dans un film de Scorcese et on me renvoie à la maternelle. Ce n’est pas plus mal, cette façon de jouer les durs ne me convient pas du tout. Je recroise Bouncer le lendemain, et je lui demande de m’excuser pour mon attitude. Il ne m’en veut pas, et me dit même que ce qui l’intéresse c’est de faire du ski, donc à part s’il y a une affectation à Sölden, à Vail ou à Zermatt, il ne prendra sans doute pas un poste à l’étranger. OK, ça me va, je me détends. Toujours sans savoir ce qui m’attend.

Après ce week-end riche en information comme en alcoolémie, nous sommes convoqués dans le grand amphithéâtre pour y découvrir à la fois notre classement final et la liste des affectations. Nous avons répété le protocole. Chacun à son tour, nous devrons nous lever, nous approcher de la tribune, et déclarer au micro avec assurance et fermeté : « Mon Général, je choisi le… » en complétant avec le régiment ou le poste de notre choix. Avant, nous aurons eu quelques minutes pour prendre connaissance du tableau d’affectations présenté par un rétroprojecteur.

C’est donc avec un peu de nervosité que nous échangeons nos treillis pour le grand uniforme avec képi et pucelle Calloc’h. On nous fait attendre un moment sur le Marchfeld, au garde-à-vous, et cela résonne comme une dernière répétition de la cérémonie de remise des épaulettes. Puis nous pénétrons dans l’amphithéâtre, sombre et frais, avec une odeur de craie sur tableau noir. L’écran s’éclaire. Un grand tableau de soixante-quinze cases apparaît. J’ai pris mes lunettes. Je parcours le tableau à la recherche de mon avenir. Les conversations, d’abord chuchotées, monte d’un ton. Il y a des échanges d’un bout à l’autre de l’amphi, des annonces, des invectives, des menaces. Tout se calme quand le haut commandement entre : fixe ! Le général apparaît, nous salue et nous met au repos en nous proposant de nous asseoir avec beaucoup de bonhomie.

à suivre ici

3 Réponses to 'Berliner round 27 – sabré'

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  1. […] Suivi ici (clic) […]


  2. ça sent le départ pour l’aventure !
    Cette première partie sur la formation m’a beaucoup plu, un grand BRAVO !


    • Merci Mister Jim ! La suite est à l’atelier après une période de repos du clavier 😉


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