Comme ça s'écrit…


Berliner round 50 : physique

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 13 septembre, 2020

La pointe : en ligne !

Il ne s’agissait pas seulement de frimer devant mes hommes lorsque je me permettais quelque excentricité physique. Malgré des excès quasi permanents, je me sentais alors particulièrement bien dans mon corps. J’avais beau lui asséner des coups répétés, il me suivait fidèlement, plaisamment. Bien sûr, je n’avais toujours aucune endurance. Mais le reste allait bien. Bref, j’avais vingt ans…

J’apprends un jour qu’il y a une salle d’armes, et surtout un Maître d’Armes, dans les étages du 46. Je me renseigne et vais y faire un tour. Je tombe sur un gars sympathique, qui me semble déjà d’un certain âge. Son image dans ma mémoire lui donnerait entre quarante et cinquante ans. Soit plus jeune que moi maintenant. Mais à l’époque, il me paraît vieux. On l’appellera Maître Chenu. Il a la dégaine du sous-officier revenu de tout et qui a décidé de finir sa carrière sans trop s’enquiquiner, et donc en limitant les contacts avec la hiérarchie. Il passe ses journées seul dans la salle d’armes, son royaume.

Il s’agit d’une pièce assez longue, bordée de fenêtres et de placards d’un côté, un peu comme une salle de danse. Il y a juste la place pour y dérouler une piste d’escrime. Quand je me présente à Chenu, je n’ai pas mon matériel. Je lui dis que j’ai un peu pratiqué et que s’il peut me trouver une tenue c’est avec plaisir que je solliciterai de sa part une leçon. « Fleuret, épée, ou sabre, jeune homme ? » Bah, comme il voudra, ce dont il dispose, surtout. Il ne m’appellera jamais Mon Lieutenant ni Monsieur l’Aspirant. Nos rapports seront uniquement sportifs, de Maître à élève.

Chenu me dégote une tenue neuve, encore sous plastique, et à ma taille. Il y a de vieux masques, et un de mes gants de travail américains jaune canari fera l’affaire. Ce sera une leçon d’épée parce que les autres armes l’emmerdent : rien que de la chicaneries conventionnelles. (On entend par arme conventionnelle une pratique dont les règles d’attribution des points reposent sur une convention, du type priorité à l’attaque ou bien seul le torse est valable.) L’épée, c’est plus simple : on vise n’importe où, le premier qui touche marque le point. OK pour l’épée.

Je prends une leçon – c’est-à-dire une sorte d’assaut dirigé pendant lequel le Maître me présente une cible (poignet, coude, cuisse…) et me demande une action précise – à l’issue de laquelle Chenu estime que j’ai encore de bonnes cannes (un jeu de jambes correct) mais que ma pointe se balade un peu partout. J’admets volontiers que ma pointe n’est pas très en ligne. Cela fait cinq ans que je n’ai pas touché à l’escrime. En 1983, l »inscription au club d’Angers où j’ai fait mes études était trop chère pour moi et il n’y avait pas moyen de la négocier à la baisse avec mon diplôme d’initiateur. J’ai alors rangé mes armes pour – je croyais – ne plus les ressortir. Or, je prends un plaisir inattendu à tirer avec Chenu. Je monterai donc souvent à sa salle d’armes pour une leçon et quelques assauts qui vont vite me remettre en ligne. L’épée n’est pas ma spécialité, j’avais surtout gagné des compétitions de fleuret, mais dans ce cadre différent, un peu de simplicité et de performance directe me vont bien. En revanche je ne verrai jamais personne d’autre que nous deux sur la piste.

Lorsque je reviens à Berlin en voiture j’apporte mon sac d’armes. Mon ancienne tenue a moisi, Chenu me fait cadeau de celle qu’il me prêtait jusqu’ici. Et il en vient par me parler des championnats FFA. Cette compétition réunit tous les escrimeurs des Forces Française en Allemagne. À l’époque la France dispose d’une cinquantaine de bases dans toute l’Allemagne de l’Ouest, pas seulement à Berlin. Il y a du monde. Les Championnats se tiendront à Baden Baden. Il me faut donc une autorisation du colonel Bonasse ainsi qu’un ordre de mission pour un aller-retour à l’Ouest. Ça ne m’enthousiasme pas, mais bon, pourquoi pas. D’autant que Chenu pourrait m’accompagner. Là, d’accord !

Je n’ai que peu de souvenirs des installations de Baden. Pour faire court, nous sommes arrivés avec Chenu, j’ai tout gagné, et nous sommes repartis en rigolant. Je me suis présenté aux trois armes, j’ai donc raflé le titre au fleuret, au sabre et à l’épée. Je ne sais toujours pas comment cela a pu être possible. Seule l’escrime féminine (alors uniquement au fleuret) m’a échappé. Le dernier soir nous avons été invités au mess pour célébrer ces victoires, alors que pendant la compétition j’étais logé avec les sous-officiers. Je me souviens juste d’une salle sans éclat, d’une pompe à bière bien approvisionnée et d’une jeune lieutenant qui insistait pour danser avec moi alors que j’étais trop ivre pour tenir debout : il valait mieux ne pas me demander de tourner…

Cette compétition façon Blitzkrieg a eu deux conséquences : le colonel Bonasse s’est cru obligé de me décerner une lettre de félicitations (premier niveau de décoration), et j’ai été sélectionné pour les championnats de France militaires.

Cela s’est passé à Lille, donc beaucoup plus à l’Ouest, et pourtant ce fut une Bérézina. Je m’y attendais un peu et j’ai tout de même bien rigolé. Chenu un peu moins. Nous sommes logés dans la Citadelle, caserne Vauban datant du XVIIème siècle, et pas rénovée depuis à ce qui m’a semblé. C’est humide, froid, mal isolé, pas du tout agréable en plein hiver pluvieux. Je sens d’entrée que ça part mal. Et sur la piste, pas mieux. Dans les trois armes, chaque fois que je réussis à me débarrasser d’adversaires prenables je tombe ensuite sur un type du bataillon de Joinville. C’est dans cette unité qu’étais affectés les sportifs de haut niveau issus de l’INSEP. Je me retrouve donc face aux jeunes de l’équipe de France, super affûtés, qui passent leur service militaire à s’entraîner encore plus fort qu’avant. J’avais eu certains d’entre eux face à moi sur la piste lors de mes dernières compétitions… en catégorie cadet. Je les connaissais bien, ils ont poursuivi leur progression avec régularité et je sais que je n’ai maintenant aucune chance.

Chenu s’arrache les cheveux sur le bord de la piste : « mais attaque donc, va le chercher, presse-le ! » Hors de question. Je me contente d’un jeu de contre. Et puis, je m’en fous un peu, aucun orgueil. Si les graines de champion veulent marquer des points, à eux de faire le boulot et de venir me chercher.

J’ai réussi à limiter la casse, mais j’ai perdu tous mes matches avant même les demi-finales. Aucun podium, donc. Chenu est rentré la queue basse. Je ne sais pas ce qu’il avait pu raconter autour de lui, voire jusqu’au commandement. Bonasse m’a fait la gueule. S’il avait pu déchirer sa lettre de félicitations, il l’aurait sans doute fait. Comme d’habitude, Lafeuille n’a produit aucun commentaire. De toute façon, l’escrime n’était sans doute pas un sport selon son goût : pas assez d’endurance là-dedans.

En dehors de ces exploits en demi-teinte, j’ai peu utilisé les installations sportives du Quartier Napoléon. Une seule fois je suis allé à la piscine, ce qui m’a rappelé pourquoi je n’aime pas ces lieux : humidité et odeur de chlore partout. Je dois pourtant reconnaître qu’elle avait de la gueule, avec ses grandes baies vitrées et ses statues à la grecque. Göring avait du goût, et quitte à me faire ostraciser comme Lars von Trier au Festival de Cannes, je trouve aussi que l’esthétique nazie est fascinante. C’était d’ailleurs sa fonction première : fasciner aussi bien l’individu que les foules pour faire croire à l’Allemand moyen qu’il était l’espoir et l’avenir, sinon le maître, de la race humaine. Ce n’est pas en distribuant des cachous qu’on y arrive, il faut y mettre un peu de moyens. L’Histoire a prouvé que ça marche, hélas.

Une seule fois je suis allé courir sur le stade. Je devais faire passer un test chronométré à ma section. Un adjudant était posté sur la ligne de départ et comptait les tours que chacun parvenait à faire en douze minutes. Lafeuille m’a ordonné de courir avec mes hommes et a insisté pour que je fasse un bon résultat. J’ai donc trottiné pendant douze minutes, me fichant du nombre de tours, seulement occupé à regonfler le moral des pioupious qui perdaient pied. À la fin, Lafeuille m’a demandé avec une anticipation de joie mauvaise :

« Alors Gidon, combien vous avez fait au test ?

Douze minutes, Mon Capitaine ! »

Et je suis rentré à Wagram prendre une douche. Ensuite, il n’a plus été question entre nous de mes performances sportives.

Avec les autres aspirants nous organisions parfois des matches de frisbee sur les pelouses devant notre résidence. Ça ne durait jamais bien longtemps, nous étions vite attirés par l’abreuvoir. Après l’invitation américaine nous avions aussi tous acheté batte, gant et balle de base-ball. Nous avons donc un peu joué à nous lancer des balles et à taper dessus à grands coups inefficaces, mais notre manque de réussite et la proximité de fenêtres nous a vite découragés. Il y a eu aussi ce match de rugby avec les British, épisode où ma nullité ballon en main a pu se distinguer.

Et quoi d’autre ? Ma foi, rien. À part lever le coude, ce fut une période assez peu sportive au sens où l’entendent les Anglais, même si elle fut très physique. Le corps du fantassin est un véhicule autant qu’une cible. Il doit porter les armes et surtout se porter lui-même jusqu’à l’endroit où l’ennemi lui tirera dessus. S’il a de la chance il pourra riposter, sinon l’armée mettra en œuvre de plus gros moyens. Pour une telle mission, autant être sous alcool.

A suivre ici

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