Comme ça s'écrit…


Jeudi dernier

Posted in Jeudi,Réflexitude par Laurent Gidon sur 21 juin, 2017
Tags: ,

Voilà, c’est fini, plus d’allers-retours vers Faverges, plus de photos au bord du lac. Le onzième des 10 ateliers prévus au collège s’est achevé sur quelques jeux très disputés.
N’ayant plus de discipline à faire je prends mon plaisir à participer. Il faut vraiment se lâcher le crayon pour épater des collégiens avec l’histoire de la lettre K (celle qui a été inventée pour faire des blagues douteuses sur les plaques d’immatriculation en association avec le C).
Je m’amuse, je laisse courir les idées folles tout en gardant un œil sur la montre. « Il ne vous reste que 30 secondes… Attentions… Stop ! Qui a besoin de quelques secondes de plus ? Qui veut lire son texte ? »
Je m’amuse en écoutant l’histoire écrite par d’autres. Je m’amuse en lisant la mienne.
On écrit et on lit, sans crainte de jugement, sans limite d’âge ni de position.
On échange autre chose que du savoir ou de l’autorité, quelque chose qui touche à l’intérieur de chacun, et ça me plaît.
Qu’en est-il des autres participants ? Que sont-ils venus chercher à l’atelier, ces élèves qui autrement seraient allés courir en récréation ou auraient travaillé en étude ?
Pas une promesse de succès, de gloire ou de fortune. Pas même une bonne note.
C’est autre chose qui nous lie et nous enivre parfois.
Cette promesse, peut-être, que chacun saura faire. Chacun suffira à la tâche, quel que soit son talent, son expérience, sa qualité d’être.
En atelier d’écriture il n’y a pas d’erreur possible, pas d’échec. Lorsqu’il suffit à chacun d’écouter ce qui raconte en soi, le simple fait de prendre le crayon ou le clavier est signe indubitable de réussite.
Il n’y a pas d’échec (je le répète, c’est important). Tous ceux qui ont accepté de s’écouter et de laisser couler ont réussi. Et ils savent qu’ils ont réussi, pas besoin de diplôme ou de félicitations. Ils ont suffi.
Et pour chacun, c’est bon à savoir.

Une goutte de miel dépasse sous le couvercle du pot. J’ai l’air de sauter du coq à l’âne, mais non, vous verrez.
Une goutte de miel, donc, à l’air libre. Je regarde une mouche tourner autour et s’y poser. De près, je vois sa petite trompe pomper tant qu’elle peut.
Je me retiens de chasser l’insecte : cette goutte est hors du pot et même si je sais que la mouche y injecte des millions de bactéries elle ne contaminera pas le reste du miel.
Je regarde de plus près, la mouche ne bouge pas et pompe. J’approche mon doigt. Je touche ses ailes. La mouche pompe tant et plus, ivre de miel. Elle ne voit pas la menace. Je peux la caresser, la déplacer, elle tourne autour de sa trompe et néglige tous les signes de danger, droguée au miel. Je finis par la décoller d’une chiquenaude, sans qu’elle réagisse.
Quelles sont les promesses qui nous enivrent au point que nous n’arrivions plus à voir les doigts qui nous manipulent ?
Qu’avons-nous cru, collectivement, lors des dernières élections ? Quel miel de renouveau, de succès, de grandeur, avons-nous pompé benoîtement ?
La course à la fortune de quelques-uns est une usine à perdants. Ivres de ce miel, nous ne voyons pas ce qui va nous éjecter d’une chiquenaude.
Pourtant, la vie pourrait être un atelier d’écriture.
Un espace-temps privilégié où chacun s’écouterait, en profondeur, et écrirait sa vie comme il l’entend. Celui qui court après le succès ou la croissance se retrouverait vite à courir seul, à la poursuite de ses chimères.
Les autres le regarderaient avec bienveillance tant que l’homme au grand projet ne se mettrait pas en tête de les faire tous courir avec lui, ou pour lui.
Ce serait chouette.
Et c’est possible.

Après l’atelier je suis allé grimper sur une falaise en dalle pas loin du lac, avant d’y plonger avec bonheur, ivre de sa fraîcheur.
L’autostoppeur du retour était bien d’accord avec moi : quelques plaisirs simples qui n’enlèvent rien à personne rendent la vie plus belle et plus digne. J’ai fait un détour pour le poser plus près de sa destination.
Du temps, j’en avais. Et il m’en reste encore pas mal.

—————-

Mon miel du moment c’est le dernier Pennac, sans ivresse particulière. Je vais me mettre en quête de Voyage en Misarchie d’Emmanuel Dockès aux éditions du Détour, après en avoir entendu parler ici.

Jeudi mon plaisir

Posted in Jeudi,Vittérature par Laurent Gidon sur 9 juin, 2017
Tags: ,

Peut-être n’y a-t-il pas de honte à être doué pour le bonheur si l’on arrive à le partager un petit peu, ou au moins à l’exprimer.

Un des participants à l’atelier du jeudi ne tient pas en place. Hyper réactif, il a quelque chose à claironner sur tout, même sur le silence quand les autres sont penchés sur leurs textes. Pourtant, il m’a suffi de lui dire qu’il écrit bien, que sa nouvelle à peine ébauchée est déjà intéressante, pour qu’il se calme, se concentre, et ponde en vingt minutes une scène que j’ai en effet vraiment trouvée bien tournée.
Un vrai plaisir à peu de mots.

Sur la route du retour je prends un autostoppeur qui va jusqu’à Saint-Jorioz alors que je m’arrête à Duingt pour y faire une photo et me baigner un peu. Barbe, bonnet commando, veste militaire, Jean noir et rangers, mais un air un peu paumé.
Je lui dis qu’il peut m’attendre ou prendre mon deuxième maillot et se baigner aussi.
Il prend le maillot et va se mettre à l’eau un peu plus loin, tout blanc et maigre une fois débarrassé de sa carapace post-punk.
Quand je suis de nouveau prêt à partir il est assis sur un banc en caleçon. Finalement il préfère rester là et profiter du soleil. Sa liberté me fait plaisir, on se salue et je repars.

La semaine prochaine, ce sera le dernier atelier. Nous avons prévu de faire un point bilan avec l’équipe organisatrice.
Je sais déjà ce que je vais leur dire, combien j’ai apprécié leur soutien ou leur simple présence, tous ces jeudis après-midi que j’ai passés avec eux dans le local de Fabric’Arts, entre deux sessions.
Je sais aussi que toutes les nouvelles ne seront pas terminées, et qu’en vue d’une publication en recueil il serait bien d’ajouter un atelier. Que ça me ferait plaisir, aussi.
Les bons moments ne sont pas si rares, et il suffit parfois de s’en créer.

——————–

Un plaisir ne venant jamais seul, j’ai lu Murmurer à l’oreille des femmes de Douglas Kennedy, traduit par Bernard Cohen.

Jeudi 8 et des vagues

Posted in Jeudi,Vittérature par Laurent Gidon sur 27 mai, 2017

Le lac miroite sous un soleil voilé. Le thermomètre de la voiture affiche 29,5°. Des baigneurs sur toutes les plages. À Duingt ils ont même tendu une slack et j’avoue sentir un peu de jalousie monter. Espérons qu’elle sera encore là au retour.
L’autostoppeur que je prends paraît d’abord taiseux. Il attend depuis plus d’une heure. La cinquantaine finissante, bien mis de sa personne. La conversation s’engager tout de même : il ne peut plus conduire pour cause de diabète qui réduit sa vision. Il distingue encore ce qui l’entoure mais ne peut plus évaluer correctement les distances. Pas de plainte en lui. Il ne veut pas devenir un danger pour les autres, alors il a vendu sa voiture et n’y reviendra plus.
De toute façon il a toujours fait du stop, a sillonné l’Europe ainsi, est même monté jusqu’au Cap Nord. Mais les temps changent, selon lui.
Son plus grand regret est de ne plus pouvoir chasser. Nous en parlons un peu. Il a pensé se mettre à l’arc, mais craint encore de ne pas voir assez de discernement pour être sûr de ne blesser personne.
Un bon chasseur, comme mon voisin William, qui enrage de voir les viandards faire du tort. Je lui accorde ce point. Nous passons sous le Semnoz, pas loin de là où l’an dernier un jogger fluo a été tué d’un coup de fusil en pleine face sous les yeux de sa femme. Du tort, oui.
Au lycée La Fontaine, nous arrivons au dernier atelier. Les dix séances ont permis à des participantes, d’abord hésitantes puis surmotivées, d’avancer chacune dans l’écriture d’une nouvelle bien engagée. Elles vont continuer seules, dynamisées par ma promesse de lire et commenter leurs textes dès qu’elles les sentiront aboutis.
Nous nous quittons sur une séance de photo et un échange de petits cadeaux (j’ai eu un Carambar citron). Belle émotion, entre rires et larmes. Quelque chose se termine, mais la graine est plantée.
Au retour, la slack de Duingt est démontée, il n’y a plus personne, cela sent l’orage. Je touche l’eau, tentante. Mais on m’attend à la maison.
Les conditions de vagues s’annoncent correctes pour le pont de l’Ascension. Nous y allons. Ces quelques mots posés entre deux sessions.
Notre nouveau président a formé son gouvernement, mais nous n’avons manifestement pas les mêmes préoccupations.

Jeudi chronique

Posted in Jeudi par Laurent Gidon sur 16 mai, 2017

Ce jeudi-ci commence un mercredi pour cause d’atelier supplémentaire en matinée : la plupart des participantes sera en stage début juin, il faut caser des séances dans tous les trous de leur emploi du temps pour leur donner une chance de finir leur nouvelle en pente trop raide.
Sur la route je prends un auto-stoppeur portant barbe et planche à roulette long board. On dirait une carapace de lucane, antennes comprises, montée sur des roulements réunis par un axe vertical inédit pour moi.
Je n’ai jamais vu un tel modèle et c’est normal. Il l’a fabriqué lui-même – planche et trucks – et cherche maintenant à développer cette activité artisanale en mettant ce produit très haut de gamme sur le marché. Selon le créateur, dès qu’on l’a essayé il n’est plus possible de revenir sur une planche de série.
J’ai oublié mon appareil photo et n’ai pas la présence d’esprit de la shooter avec mon téléphone. Dommage : l’affluence légendaire sur ce blog lui aurait fait une publicité à tout casser (sauf la planche qui avait l’air plutôt solide).
Pas un mot sur le nouveau président pendant l’atelier. Nous sommes là pour écrire, pas pour rêver.
Au retour je m’arrête dans une boulangerie qui offre un canapé, quelques fauteuils profonds et une bibliothèque fournie à ceux qui veulent prendre le temps de déguster. Je déguste donc quelques pages de Ian McEwan et une tartelette aux pralines qui remettrait sur le sentier de la paix le djihadiste le plus endurci.
J’aurais dû en garder un peu pour le lendemain : quatre participants à l’atelier du collège déclarent vouloir faire sécession.
Leur nouvelle est finie, ils ne voient pas l’intérêt de la corriger et l’idée de l’améliorer les fait sourire narquois. J’ai beau leur proposer des activités spécifiques, c’est confirmé, ils s’ennuient et le font savoir en développant des arguments gesticulés sous forme d’un souk à faire pâlir des punks berlinois en plein pogo.
N’étant pas là pour jouer l’inspecteur Harry je leur rends leur liberté. Ouvrez, ouvrez la cage aux oiseaux, leurs plumes sont faites pour voler et n’écriront que plus tard si l’envie revient.
Il faisait un soleil riant à l’aller, pas un murmure de vent. Sur le lac des optimistes en fil indienne se faisaient tracter par un hors-bord pour rejoindre d’éphémères risées.
Le soir, je rentre sous une pluie tonitruante. Même le printemps s’oublie.

Vu que ça verse à pleut, photo depuis la voiture

Il me reste trois jeudis pour profiter de cette route magique et du contact roboratif avec les jeunes de Faverges. Je vote pour.

———

En attendant jeudi prochain, je lis encore Écoutez nos défaites, de Laurent Gaudé.

Jeudi 6 et un signe

Posted in Jeudi,Vittérature par Laurent Gidon sur 5 mai, 2017

Pour le premier tour nous sommes allés voter sous un soleil radieux. L’après-midi même je grimpais en t-shirt à la falaise au-dessus de la maison.
Depuis, une peste de vent et de neige nous a giflé.
Winter is comming… back. Il a fallu rallumer le poêle, scier un peu de bois, ressortir les polaires.

Mon téléphone n’est PAS un appareil photo

Sur la route de Faverges ce jeudi matin le lac est calme. Le ciel filtre une lumière aux couleurs plates. Je vais retrouver mes jeunes écriveurs après deux semaines de leurs vacances.
Moi, j’ai travaillé. Un nouveau projet de roman bien lancé grâce à deux lecteurs qui ont accepté de suivre le work in progress. Savoir que mes chapitres sont attendus aide à ne pas me disperser.
Et puis une résidence d’auteur, loin, l’an prochain, pour laquelle je bétonne mon dossier. Je sens que je vais adorer cela. Merci.
Les élèves du collège sont agités. Je dois faire de la discipline, ce qui n’est pas mon rôle.
Ceux du lycée, plus calmes, me semblent aussi plus anxieux : comment écrire mon histoire ? Sera-t-elle bien ? Et là, après ce mot difficilement sorti, qu’est-ce que je mets, monsieur ?
Je n’ai pas les réponses à leurs questions. Je ne suis là que pour leur donner les outils et les aider à trouver eux-mêmes quelque chose qui les satisfasse. Je ne fais pas de politique.
Mais je me souviens de ces deux beaux documentaires sur l’histoire des anarchistes. De la vision des individualistes, laissant naître par une éducation juste l’être véritable de chacun, et surtout acceptant le risque que les enfants ainsi éduqués leur échappent, développent une pensée contraire à la leur, libres.
Au bord du lac, là où je prends la photo rituelle, deux cygnes se dépouillent de leurs plumes d’hiver en les arrachant d’un bec patient.


Ils croient en l’été, c’est en eux.
Quelques duvets de confort font encore obstacle. Ils s’en délestent.

——–

J’attends l’été en lisant Écoutez nos défaites, de Laurent Gaudé chez Actes Sud.

Jeudi n°5… et pourquoi « pas lui ».

Posted in Jeudi,Réflexitude par Laurent Gidon sur 9 avril, 2017
Tags: , ,

Il y a parmi les candidats un présidentiable dont le programme économique est tout à mon avantage personnel. En tant que profession libérale j’y gagnerais beaucoup. Et pourtant je ne voterai pas pour lui.
Pourquoi pas lui ? Parce qu’il ne veut pas mettre la France en marche, mais bien tous les Français dans une course stupide. Grâce à cette compétition permanente, il espère que les plus rapides d’entre nous se détacheront du peloton et parviendront à courir à la vitesse du monde. Stupide car nous irons encore plus vite dans le mur, aveuglés de surcroît par cette illusion de victoire, tout en laissant, distancés sur le côté, toujours plus de Français au pas plus lent mais plus sûr.
Toute victoire ne fait que fabriquer des perdants.
Ce n’est pas cela, l’avenir que je souhaite et auquel je travaille.
Nous en avons parlé indirectement dans la voiture pour Faverges ce jeudi. Je véhiculais Pierre, réalisateur et animateur d’ateliers audiovisuels, et Simon, en service civique auprès de l’association le Labo des Histoires.
Au cours de nos échanges pas pressés – nous nous sommes arrêtés pour la photo rituelle du château de Duingt – nous sommes convenus que non, l’important dans nos ateliers n’était pas le résultat restitué dans les temps mais la qualité du lien créé, et sa pérennité. Ce qui dure après nous.
Ce qui durera après la course présidentielle, ce ne peut pas être la défiance et le goût du mensonge.
Les débats officiels cachent ce qui relie les électeurs hébétés ou convaincus : nous n’en sortirons que par le haut, mais pas en courant après les ouineurs, attisés par les fausses règles libérales.
Dans la course présidentielle, on nous agite un épouvantail à poil blond pour bien nous pousser à fuir la réalité, en courant. Mais courir derrière celui-ci pour échapper à celle-là n’a rien d’une solution sans alternative. Il suffirait peut-être de s’arrêter un moment.
Notre course économique ne le permet pas. Il faut travailler, tout le temps, parce que même nos pauses, nos week-ends, nos vacances, ne se font que sur l’exploitation du travail des autres.
Certaines communautés vivent autrement. Le jour de repos est consacré, justement, à ne pas travailler pour de l’argent, à ne rien faire d’économique.
Se retrouver pour discuter spiritualité, philosophie, arts ou ce qu’on veut : oui. Payer quelqu’un pour animer cela, non.
Partager un repas préparé ensemble ou séparément, oui. Payer les cuisiniers et les serveurs d’un resto : non. Peindre, faire de la musique, lire, jouer une pièce de théâtre, parcourir la nature les sens grands ouverts : oui. Payer des musiciens, des acteurs, des accompagnateurs… non.
C’est la pause du porte-monnaie. On fait ou on ne fait pas, mais on n’achète pas. Le lien se joue sur un autre critère que l’argent des uns et le besoin des autres d’en gagner.
Voilà, pour sortir de cette course, pour reprendre le temps d’être avec les autres, voilà pourquoi pas lui.

Tellement + qu’un jeudi (4)

Posted in Jeudi,Vittérature par Laurent Gidon sur 4 avril, 2017


Une publicité dans un magazine de psychologie m’arrête par l’énormité de son titre : Bien plus qu’un anticerne !
Énorme parce qu’imprimé en corps cinquante sur toute la largeur de la page.
Énorme par sa promesse : il y aurait bien plus, voyez-vous, tellement plus, que tout ce que le nom générique du produit nous vend.
Pourtant, écrire anticerne, c’est déjà énoncer tout un programme. Le combat contre les matins difficiles. La résorption de ce qui nous alourdit le regard. La reddition de ce qui nous assiège la vie : vous étiez cernés ? L’anticerne vous libère de tout ennemi supérieur en nombre.
On rêve d’évasion rien qu’à écouter vraiment les sonorités de ce mot.
Et pourtant, il y aurait encore « bien plus ». Pfff !
Ce n’est pas le temps qui fait retomber le soufflé, c’est notre attente fracassée sur la réalité.
Une publicité qui titre « bien plus que… » tourne en rond. Elle ne fait que mettre sur le devant de la scène l’arrière cuisine de sa tambouille.
Toute publicité promet « bien plus » que ce que l’on attend du produit vanté.
Tout dragueur promet tellement plus qu’un coup d’un soir, alors que, finalement… Mesdames, céderiez-vous à une entame du genre : « tu sais, je suis quand même bien plus qu’un gros lourd en manque » ? Peut-être, par pure pitié. Sinon, vous conseilleriez au gars de rentrer chez lui travailler son discours.
Cher publicitaire du type « bien plus que… » : tu retournes dans ton bureau et tu travailles !
Clamer « Bien plus qu’un anticerne » c’est admettre que l’on n’a pas fait son boulot, comme si le chef nous amenait les ingrédients sur la table du restaurant en nous disant de cuisiner nous-mêmes le menu.
Tout, dans la vie, est « bien plus que… ». L’aube est bien plus que le résultat de la rotation de la Terre qui fait apparaître le soleil à l’horizon. Un sourire est bien plus que l’action de muscles zygomatiques sur des lèvres.
Jeudi dernier, c’est bien plus qu’un changement d’heure saisonnier qui était à l’œuvre sur le lac pour y jeter au retour ces lumières à l’or fin. Je n’avais pas pris mon appareil photo, mon téléphone est pourri, mais croyez-moi : bien plus qu’un instant de beauté parfaite dans le calme du soir et les derniers chants d’oiseaux.
Pendant l’atelier, j’avais proposé aux participants de réfléchir à l’enjeu de leur histoire : ce qui est important pour le personnage, ce qu’il cherche à obtenir.
Ils ont très bien compris l’idée et l’ont mise en pratique.
Une jeune fille a décrit ainsi l’enjeu de son personnage : « Elle veut que son ennemi redevienne son meilleur ami. » Moi, candide, je demande qui est son ennemi. Elle tend le doigt vers l’autre côté de la table : « C’est lui ! » La suite leur appartient.
Bien plus qu’un atelier d’écriture !

Jeudi (à quelques minutes près)

Posted in Admiration,Jeudi par Laurent Gidon sur 17 mai, 2012

Retour rapide de la citation du jeudi en l’honneur de Nicolas Fargues.
D’ici deux semaines j’espère avoir le plaisir de le rencontrer. Je me suis penché sur ses livres et viens de dévorer Beau rôle sans pouvoir le lâcher, non à cause d’un suspens à la thriller, mais pour ses contre-pieds permanents, sur toutes les positions sociales, raciales ou culturelles. J’attaque ensuite J’étais derrière toi, et dès les premières pages, ça résonne.

En fait, j’ai attendu la trentaine pour comprendre que j’étais exactement comme tout le monde et qu’on était tous dans la même galère, que j’avais été un sacré abruti de me croire au-dessus de la mêlée. D’ailleurs, ma psy c’est ce qu’elle m’a dit dès notre première séance, au mois de juin : « maintenant, vous n’êtes plus au-dessus des autres, vous êtes parmi les autres », en insistant bien sur parmi. Les autres, avant, moi, je pensais que je n’avais rien à leur dire. Mais, les autres, j’ai été bien content de les trouver quand j’ai eu besoin de parler. Parce que, tu sais, avant, je ne parlais pas. Monsieur pas de problèmes, je te dis. Et, aujourd’hui, je peux te dire que c’est parce que j’ai parlé des heures, à des oreilles attentives ou non d’ailleurs, peu importe, que je m’en suis tiré. Oui, je le dis haut et fort : Merci les autres, merci !

J’étais derrière toi – Nicolas Fargues, P.O.L – 2006

Voilà pour Nicolas Fargues, en attendant d’aller voir en vrai ce qu’il veut dire dans sa dernière Ligne de courtoisie.

Citation du jeudi : 1Q84

Posted in Admiration,Jeudi par Laurent Gidon sur 23 février, 2012
Tags: ,

Avec pas mal de retard sur le reste du monde, je lis en ce moment 1Q84 de Haruki Murakami. Ce livre m’intrigue. Son statut de phénomène au Japon et peut-être ailleurs. Son apparente platitude qui pourtant fait émerger, presque de force, des personnages auxquels on peut s’attacher. Ses redondances qui m’interrogent : un éditeur est-il passé par là avec ses ciseaux ? J’ai beau chercher, je ne vois pas – pas encore ? – de glissement entre les descriptions parallèles et répétées de certains éléments de l’histoire. Mais après tout, la plupart des œuvres musicales sont construites sur le retour d’un même thème, alors…

Et puis de toute façon la musique de Murakami me plaît suffisamment pour continuer et avoir envie du tome 2 alors qu’approche la fin du premier. Donc, foin de critique, citons un passage qui m’a fait tilt, surtout au moment où la candidature d’Eva Joly peine à décoller :

… ce n’était ni le lieu ni l’heure qu’advienne la révolution. Ce qu’il gardait en tête, au fond, c’était la révolution en tant que possibilité, ou, plus encore, en tant qu’hypothèse. Aussi était-il persuadé que l’exercice d’une pensée destructrice, anti-système, était indispensable à une société saine. En d’autres termes, comme une épice salubre.

 Haruki Murakami – 1Q84 – éditions Belfond

Merci à tous ceux qui tentent d’épicer le brouet fadasse de la campagne présidentielle.

Vous avez vu ? La prochaine est verte...

Jeudi (après lundi)

Posted in Jeudi par Laurent Gidon sur 5 mai, 2011

Depuis lundi dernier, toute la presse est unanime pour relater un fait d’importance : on a tué un homme.
Il y en a pour se réjouir, d’autres pour chercher la justice, d’autres encore pour en douter. Bien que ma première réaction aux manifestations de joies enregistrées ici ou là ait été l’effroi, j’ai préféré prendre un peu de recul avant d’en penser quoi que ce soit, ou d’en parler.
Le recul pris, l’effroi demeure : comment peut-on ainsi conditionner soulagement, liesse, justice, à la mort d’un homme ? Certains argumenteront qu’il s’agissait d’un symbole, mais quand même, l’homme sous le symbole…
Et j’ai bien fait d’attendre, parce qu’un livre ouvert mercredi soir m’a donné au détour d’une page un semblant de traduction littéraire de ce que je ressentais. Alors voilà, Erri De Luca, pour la citation épisodique du jeudi.

« Tu cherches à tout prix un saint. Il n’y en a pas, pas plus que des diables. Il y a des gens qui font quelques bonnes actions et une quantité de mauvaises. Pour en faire une bonne, tous les moments se valent, mais pour en faire une mauvaise, il faut des occasions, des opportunités. La guerre est la meilleure occasion pour faire des saloperies. Elle donne la permission. En revanche, pour une bonne action, aucune permission n’est nécessaire. »

Erri De Luca – Le Jour avant le bonheur

Page suivante »

%d blogueurs aiment cette page :