Comme ça s'écrit…


Précieux hasard

Au rayon nouveautés de la bibliothèque, j’attrape Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel. J’ai déjà lu un livre de cet auteur, sans parvenir à me souvenir lequel (Les Renards pâles, après recherche) et je me dis que, pourquoi pas. Je ne lis pas la quatrième de couverture.
Je ne lis jamais la quatrième de couverture !
J’aime être surpris par ce que je lis, faire confiance au titre et à l’auteur.
Si je prends connaissance de ce qui est écrit derrière, j’ai l’impression ensuite de lire le livre en vérifiant que la publicité correspond bien au produit, qu’il n’y a pas tromperie, exagération, diversion…
Depuis que s’est ouverte la petite bibliothèque du village je choisis ainsi mes lectures en me laissant aller à un précieux hasard.
Avant, lorsque j’entrais dans la bibliothèque d’une grande ville, la profusion me semblait décourageante et je filais directement au rayon science-fiction – reconnaissable aux nombreuses tranches métallisées de la collection Ailleurs et Demain – où je savais trouver des lectures me convenant.
Pas de rayon science-fiction à la bibliothèque du village. Pas de profusion intimidante non plus (c’était il y a une quinzaine d’années, depuis le fond s’est étoffé). Pas ou très peu de tranches métallisées. Je ne savais pas quoi prendre, alors j’ai pris au hasard.
C’est ainsi que j’ai découvert Philip Roth, en lisant La Tache.
Puis John Irving (Un Enfant de la balle), Philippe Claudel (Les Âmes grises), Tom Wolfe (Le Bûcher des vanités, dont j’avais vu l’adaptation par Brian de Palma, et – comme avec une quatrième de couverture – dont je comparais la lecture avec le souvenir du film), Brady Udall (Le Destin miraculeux d’Edgar Mint), Jose Carlos Somoza (Clara et la pénombre)… Avec chacun j’ai noué, suite à ce hasard, une vraie relation de plaisir, remontant les traces de leur œuvre ou découvrant leurs nouveaux romans.
J’en garde le souvenir parce que c’était bien, mais aussi parce que j’inscris et date toute mes lectures dans un petit carnet. C’est ainsi que j’ai retrouvé les renards pâles de Haenel. Je sais aussi que toutes ces premières rencontres ont eu lieu seulement sur le début de l’année 2004, et qu’elles se sont croisées avec d’autres lectures de valeurs déjà sûres (Hillerman, Pennac, Schmitt, Lodge, Auster…) qui hantaient ma bibliothèque idéale personnelle. Il y en a eu bien d’autres.
Depuis, je continue, au rythme moyen de quatre livres par mois.
En replongeant dans mon carnet, j’exhume des titres ou des auteurs en me demandant, mais non d’un chien, de quoi pouvait bien parler ce livre ?
Parfois, cela revient, et parfois non. Si je retourne vérifier à la bibliothèque, je découvre souvent que l’ouvrage, usé ou peu emprunté, à déserté les rayons. L’oubli me dépasse.
Très rarement – une seule fois je crois, pour une histoire allemande de pépins de pommes – j’ai rendu un livre sans l’avoir fini, même si j’ai parfois produit quelque effort, par respect pour l’auteur et sa démarche (Donna Tartt, par exemple).
Souvent je dépasse la date de retour. Parce que je me sens bien dans un livre et que je fais traîner pour prolonger mon séjour dans son univers. Aussi parce que, parfois, un livre emprunté attend le bon moment sur mon bureau et prend du retard sur les trois semaines allouées. La bibliothécaire ne m’en tient pas rigueur, c’est un petit village, et ne m’adresse un mail que lorsqu’un autre lecteur a réservé une nouveauté que je conserve trop longtemps.
J’achète peu de livres pour moi, par manque de place. Mais avec l’entraînement je pratique la même sélection instinctive en librairie qu’en bibliothèque. Jamais de 4ème de couverture ! J’ai ainsi pris la plus belle claque en craquant pour Et quelque fois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey. Je vous laisse vous renseigner, n’hésitez pas, osez.

Si, contrairement à mon habitude, je n’ai pas mis de lien vers les informations disponibles pour chaque œuvre citée, c’est peut-être pour vous inciter à profiter de ce hasard qui me meut et m’émeut : un titre vous fait vibrer, un nom d’auteur… allez-y, profitez-en, lisez sans rien savoir d’autre. Et revenez nous dire.

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Pleinement soi

Posted in Lecture,Réflexitude par Laurent Gidon sur 25 septembre, 2017
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Je lis dans un magazine ces mots d’un philosophe et historien, directeur d’étude à l’École Pratique des Hautes Études : « Je ne suis enfin devenu pleinement – sa religion – que le jour où… »
Ces mots m’interpellent.
On ne s’occupera pas de savoir quelle est cette religion et ce qui s’est passé « le jour où », mais plutôt de cette affirmation satisfaite de devenir enfin pleinement quelque chose qui n’est, forcément, qu’une catégorie du genre humain. Comment peut-on se sentir pleinement moins qu’humain, pleinement membre d’un sous-groupe d’humains ?
Peut-être en estimant que la seule façon d’être pleinement humain consiste à appartenir à cette sous catégorie, ce sous-groupe, cette religion.
Ce que croit ce monsieur ne me pose pas de problème, c’est son affaire, même si j’ai de mon côté tendance à penser que me sentir pleinement humain nécessite de me débarrasser de toutes les limitations parasites imposées par les religions, mais aussi les idéologies, les nationalités, les genres, les âges, les états physiques ou mentaux. Être pleinement humain me semble revenir à être pleinement moi et te laisser être pleinement toi, humain aussi (je sais on discutera avec prudence de la tolérance aux extrêmes).

Bref, pour être pleinement j’ai plus envie d’inclure que d’exclure.

(c) Arthus-Bertrand, forcément

Je me sens pleinement humain chaque fois que je respire, bouge, rêve, sans avoir besoin de me sentir pleinement « homme » et me séparer ainsi – par exemple – de la catégorie « femme » du genre humain, qui pourtant elle aussi respire, bouge, rêve…
Ce qui me chatouille, dans les mots peut-être un peu hâtifs de l’historien philosophe, c’est que sa façon de se penser pleinement soi dans le cadre restrictif d’une religion est exactement ce que mettent en pratique les fanatiques de tout poil, en particulier ceux qui font pleuvoir le feu et le sang sur le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique, quelques points chauds en Asie, ou pratiquent l’attentat meurtrier dans nos vertes et tolérantes contrées (irony point).
Oui, qu’un directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études partage le mode de pensée d’un enturbanné de DAESH, ça me grattouille.
Je fais peut-être trop attention aux mots en tant que vecteurs et façonneurs de pensée.
Mais faire attention aux mots me semble aussi être ce qui permet d’éviter d’en venir aux mains, aux machettes, aux porte-avions nucléaires…

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Les mots des autres que je lis en ce moment sont ceux de Léo Gantelet – auteur voisin – dans son Sacré Félix !

Loin l’Afrique

Posted in Lecture par Laurent Gidon sur 15 juin, 2016
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Dans un peu moins de soixante pages, je vais quitter La Ferme Africaine de Karen Blixen. Avec regrets.
C’est par le film de Sydney Pollack que sa musique douce m’a touché pour la première fois. Je n’avais pas vingt ans et la voix de Meryl Streep prononçant «J’avais une ferme en Afrique, au pied des collines du Ngong» s’est glissée en moi jusqu’à ne plus me quitter.
Bien sûr, ce n’était pas la voix de Mme Streep, mais celle de l’actrice qui la doublait en français : Évelyne Séléna. Le charme opéra tout de même.
Dans une bibliothèque, j’avais trouvé un exemplaire du livre et appris par cœur cette première phrase, ainsi que je le faisais pour d’autres œuvres qui m’avaient touché. À vous de retrouver, par exemple, «On m’appelle Ismaël» ou «C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar». Je cite de mémoire, je peux me tromper, donc Google ne vous aidera pas.
Quelle n’a pas été ma surprise de trouver, dans une nouvelle édition, cet incipit : «J’ai possédé une ferme en Afrique, au pied du Ngong.» Je n’y retrouvai pas la musique, ni le rythme, comme si un interprète audacieux avait changé une note sur quatre dans la 5ème de Beethoven et comptait nous séduire avec ça.
Trahison ? Non, bien sûr. Cette traduction nouvelle d’Alain Gnaedig (cité sur remarque de Gilles Goullet, lui aussi traducteur) s’appuie sur le texte original en danois, alors que la précédente provenait du texte anglais réécrit par Karen Blixen elle-même. Mais j’y perds une partie de l’émotion éveillée par le film et entretenue par mon souvenir. J’avais tellement aimé la tendresse dont Pollack avait baigné le couple Streep-Redford. Elle était, pour moi, tout entière contenue dans le phrasé nostalgique de ces premiers mots.
Quant au livre, il m’a étonné par son architecture. Pas de chronologie, mais des mémoires agencées par thème, fragmentées quand rien de plus qu’une page doit être dit sur un sujet, répétitives comme peut l’être un songe insistant. On commence par chercher le film, et puis on se laisse aller à visiter toutes les pièces de la maison, en compagnie de sa maîtresse. Sa franchise surprend. C’était un autre temps, les «nègres» étaient «ses gens», elle tirait sans scrupules autant de servals ou de lions qu’il le fallait pour protéger ses buffles, et la passion n’était que suggérée, jamais étalée, encore moins disséquée.
Que montrons-nous de ce que nous sommes, ici et maintenant ? Où est notre vérité : dans le choc des manifestations, dans l’accueil des réfugiés, dans l’affliction des attentats ? Quelle liberté, quelle égalité, quelle fraternité, dans les slogans et les images publicitaires, dans les thrillers à succès, dans les blockbusters à effets numériques ou les pornos en accès libre ? Que diront de nous les traducteurs du futur ?
Si loin, l’Afrique de la Baronne Blixen.

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Après avoir reposé La Ferme africaine, je vais m’attaquer aux trois premiers tomes de L’Épée de vérité, promesse faite à mon fils.

Pertes en ligne

Posted in Lecture,Réflexitude par Laurent Gidon sur 2 juin, 2015
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Pour illustrer la loi de Moore dans son livre Une Brève Histoire du Futur, Michio Kaku écrit ce paragraphe :

On reçoit parfois une carte d’anniversaire qui se met à chanter « Happy Birthday » quand on l’ouvre. Croyez-le ou non, mais cette puce dépasse en puissance informatique toute celle dont disposaient les forces alliées en 1945 […]. La puissance informatique d’un smartphone actuel dépasse celle que la NASA a mis en œuvre pour envoyer les premiers hommes sur la Lune en 1969. Les jeux vidéo rendus gourmands par la simulation 3D consomment plus de ressources que les ordinateurs centraux d’il y a 10 ans. La dernière PlayStation de Sony à 300 dollars vaut, informatiquement parlant, un supercalculateur militaire de 1997 à plusieurs millions de dollars.

Les chiffres, les dates et les faits sont connus. Ce qui me frappe en lisant cela ce matin, c’est le décalage de fond entre les termes des différentes comparaisons.
Une puce festive jetable, contre une guerre qui a changé le monde.
Un téléphone essentiellement employé pour prendre et envoyer des selfies, contre le rêve réalisé d’une bonne partie de l’humanité.
Des jeux vidéos contre des outils professionnels.
Une machine à jouer déjà obsolète contre un engin à visée militaire.
Tout ce progrès n’a-t-il conduit qu’à cela ? À mobiliser le maximum de puissance pour s’arracher un sourire ?
Non, bien sûr. Rassurons-nous, les supercalculateurs militaires comme les projets spatiaux sont toujours d’actualité, et toujours plus puissants. Mais il ne peuvent plus servir à nous situer sur la carte du progrès. Ce qui compte pour nous aujourd’hui, ce que nous sommes capables d’évaluer mentalement, ce sont les outils de divertissement.
Il m’a fallu me replonger dans l’étymologie de « divertir ». Le terme décrit à l’origine le fait de «détourner quelqu’un de quelque chose», puis «se détourner, se séparer de, être différent» avant de signifier notre actuel «s’amuser, se distraire».
De quoi cherchons-nous à nous détourner avec tant de puissance ?
De quelle humanité sommes-nous en train de nous séparer ?
Quelle perte en ligne – cette électricité dissipée dans le réseau à mesure que celui-ci s’allonge – nous a vidé de notre substance humaine pour nous coller devant des écrans à la recherche d’un autre frisson ?
Je n’ai pas LA réponse, bien sûr, parce que chacun pourra tisser la sienne.
Ce qui compte, je pense, c’est de ne pas oublier de se poser la question.
Chaque fois que je mobilise la puissance phénoménale de l’informatique pour me distraire, est-ce que je donne le meilleur de moi-même dans la grande expérience humaine, ou est-ce qu’au contraire je m’en abstrais ?

On reconnaîtra dans cette illustration le talent d’Aurélien Police, qui m’avait fait l’honneur de réaliser la couverture de Djeeb l’Encourseur.

 

L’Atelier des miracles – lu

Posted in Lecture par Laurent Gidon sur 28 mai, 2014

L’attachée de presse des éditions J’Ai Lu, m’ayant identifié comme blogueur influant (ou au moins lecteur multicarte), m’a gracieusement offert L’Atelier des miracles, de Valérie Tong Cuong, présenté comme le Prix de l’Optimisme 2013. Je l’ai accepté et lu, sachant qu’il serait juste ensuite d’en publier la chronique. Donc, voici.
Le livre suit trois personnages en chapitres alternés contés à la première personnes. On connaît le procédé et je l’ai beaucoup apprécié, ado, lorsque je me délectais des romans de Claude Klotz ou Patrick Cauvin, genre Pourquoi pas nous ou E=MC2 mon amour.
Là, l’embrayage patine un peu, le début nous décrivant jusqu’à son point de rupture le quotidien calamiteux de trois losers clichetonneux, chacun gentiment caricatural dans sa branche (rien d’absolu, ce n’est là que mon ressenti à la lecture). Il y a l’ex-militaire viré SDF imbibé au houblon, la prof bourgeoise malmenée par ses élèves comme par son vilain politicard de mari, la jeune intérimaire faisant tout pour se faire oublier. L’écriture fait le boulot, sans plus, on suit en se forçant un peu à voir le verre à moitié plein (voilà pour l’optimisme).
J’ai failli poser le livre, mais c’est un cadeau, j’ai persévéré et j’ai bien fait. Quand intervient l’atelier des miracles, lieu où chacun va pouvoir se reconstruire et faire la paix avec son inévitable traumatisme fondateur, le récit s’éloigne soudain des sentiers balisés. Certes, on a les promesses attendues, le message réconfortant sur la bonne manière de s’en sortir (affronter sans fard passé, présent et avenir, accepter l’aide d’où qu’elle vienne, rejeter les faux abris). Mais il reste 150 pages : que va-t-il bien pouvoir se passer ?
C’est là qu’intervient le vrai miracle. L’auteur a renvoyé son scénario à l’atelier et lui a fait subir une cure de rabotage roborative (j’allitère comme je respire) avec poussée d’épines. Parce que ce n’est pas simple d’aider les gens à s’en sortir. Surtout lorsqu’il s’en sortent et deviennent suffisamment forts pour contester l’emprise du sauveur. Lequel sauveur charrie lui aussi son bon trauma comme un sac de pierres.
J’attendais un feel good book bien calibré et je me suis surpris à arpenter une toute autre œuvre, inégale mais intéressante, riche de ses virages et sautes d’humeur inattendues. L’amour y tient sa juste place, mais aussi l’attention aux autres, la liberté de choix, l’acceptation des conséquences, toutes choses qui façonnent ma vie (et la vôtre aussi, croyez m’en) et gagnent à être creusées intelligemment, comme ici. Bref, ça vaut le coup, merci J’Ai Lu, merci Valérie, de la bien belle ouvrage.

L’Atelier des miracles, Valérie Tong Cuong, JC Lattès 2013,
édition J’ai Lu, 250 p. 7€50

Un livre sans humain

Posted in Lecture,Réflexitude par Laurent Gidon sur 23 avril, 2014

C’est l’histoire d’une tour HLM dont les habitants se réveillent, un matin de fin d’été, entourés de brume et hors du temps commun.
Que va-t-il s’y passer ? Après une lente description du quotidien sordide de quelques locataires, la plupart d’entre eux va disparaître dans les pires souffrances.
La cause ? Multiple, issue d’un environnement parallèle ou des œuvres de leurs colocataires.
La raison de tout cela n’étant qu’une blague, comme on l’apprendra à la fin. Avant d’en arriver là, le sang va gicler, les viscères se répandre, les hurlements résonner à n’en plus finir. Cinq cents pages d’horreurs, de noirceur crasse ou de simple glauque morbide.
Que peuvent faire les survivants en nombre toujours décroissant ? Rien. Toute tentative semble vouée par l’auteur à un échec sanglant.
Se rapprocher, se réchauffer les uns les autres ? Vous rêvez, très Cher ! Même faire l’amour n’est plus qu’un étalage de pratiques bestiales baignant dans la frustration et les humeurs corporelles les plus glaireuses. Non, ce livre semble faire profession de tuer l’espoir et salir tout ce qui peut s’en approcher. C’est en tout cas ce que j’ai ressenti à sa lecture.
L’auteur y met-il du style ? Disons que son écriture est descriptive. On voit ce qui se passe, pas plus. Ce n’est pas fait pour sonner, ou alors pour sonner le lecteur.
Comme les situations se répètent, l’écriture se fait répétitive. Au troisième personnage qui se réveille en chassant les phosphènes de ses yeux, on aura compris que l’auteur ne cherche pas à nous épater avec son dictionnaire des synonymes. Quand on lit des phrases comme « La bête, dont les traces des coups de feu se perdaient dans l’efflorescence de ses plumes, devait bien peser dans les cent cinquante kilos » on comprend que l’éditeur n’a pas osé remettre en cause le talent de l’auteur.
Car l’auteur a du talent, une carrière, un légende presque, c’est prouvé : plus de quatre-vingt romans au compteur, ainsi que l’annonce la quatrième de couverture.
Alors, qu’est-ce que c’est que cette histoire de tour dans la brume ? Un message, sans doute : ne cherchez pas l’humanité dans les livres, elle est ailleurs. En tout cas, pas dans ce livre.
D’ordinaire, je ne donne pas mon avis détaillé sur mes lectures, sachant qu’on reprochera toujours à un écriveur ses enthousiasmes (s’il dit du bien c’est pour qu’on lui renvoie l’ascenseur) ou ses critiques (il est juste jaloux et n’aurait pas pu faire aussi bien). En l’occurrence, je me suis rappelé cette phrase d’une lettre de Joé Bousquet : « L’écrivain qui cherche à faire désespérer l’homme de lui-même est un médiocre et un salaud ». Et je me suis dit que le lecteur révulsé qui n’exprime pas son aversion est un planqué ou un complice.
Alors voici : j’ai eu le sentiment profond d’être sali par cette lecture, durablement. Ce n’est que mon avis. Je ne fait pas là de critique littéraire, même pas de critique morale, encore que… Il s’agit plutôt d’une nécessaire expression émotionnelle, et tant pis si on me prend encore pour un père la pudeur ou un Bisounours.
Ce livre m’a heurté, blessé, autant par ce qu’il décrit que par le fait que cela soit écrit et publié. Je ne conteste pas la liberté d’écrire et publier. On ne me contestera pas le droit d’exprimer ce que j’en ressens. D’autres lecteurs y ont sans doute trouvé le même plaisir que dans les nombreux romans d’horreurs à succès, comme peut en publier Stephen King. L’auteur d’ailleurs s’en réclame, admettant que son livre est inspiré de The Mist. Son œuvre, aussi importante soit-elle en terme de quantité que de qualité, n’est donc qu’une goutte d’eau dans cet océan fictionnel morbide qui nous baigne. Ce livre n’est pas si grave, mais l’ensemble peut l’être.
Je pense que les horreurs fictives dont on nous gave, et qui, à l’inverse des actualités sanglantes, n’existeraient pas si personne ne les avait imaginées, écrites et publiées, ces horreurs nous colonisent l’esprit aussi durement qu’un fait divers réel dont nous aurions été témoin. Pire, dans la plupart des fictions l’horreur a son explication, la violence est justifiée, toute autre approche est masquée au point d’en paraître inconcevable. La fiction nous dit « prépare-toi à te battre, c’est la seule façon de triompher ». On frissonne et on cherche une arme, pour s’engager aux côtés du héros dans une violence juste. J’ai l’impression que les lynchages ne commencent pas autrement.
Le fait de raconter une histoire semble autoriser, voire exiger, ce frisson empathique pour entretenir l’intérêt, faire tourner les pages. Ce n’est pas neutre. La répétition du coup finit par creuser l’impact. Mais aussi le cadre dans lequel le coup est reçu. Des livres, des films, des jeux vidéo, ce sont des moments de détente où l’on cherche à se ressourcer, à s’évader. Je pense que leur impact se produit au moment où nous sommes les plus réceptifs, avec certes une prise de recul consciente – ce ne sont que des histoires – mais aussi un perméabilité inconsciente aux ressorts narratifs auxquels nous sommes soumis. Le fameux talent de l’auteur à tricoter son intrigue.
Ce ne sont pas que des histoires qu’on lit et oublie. Il me semble que l’image que chacun se fait du monde est façonnée par ces lectures, ces justifications au combat, ces flots de sang et de colère qui appellent la vengeance, cette justice féroce qui justifie tout, jusqu’à l’anéantissement de la menace perçue. Se méfier, se craindre les uns les autres et se combattre devient la solution unique à toute situation : cela ne se passe jamais autrement dans les histoires. Alors cela se passe ainsi dans le monde.
Nombre d’auteurs se défendent en affirmant qu’ils écrivent des trucs moches parce que le monde est comme ça. Il ont raison, je crois, mais se trompent de sens dans la relation de cause à d’effet. Le monde est tel qu’on nous l’écrit, parce que la fiction conflictuelle répétée nous pousse à le voir ainsi au détriment de toute autre vision. À force d’histoires dégueulasses, ont nous restreint le regard. Même quand nous croyons choisir nos indignations, nos combats, nos dégoûts, ce sont souvent les auteurs qui tiennent le crayon et orientent nos jugements ou nos actes.
Ce qui devrait inciter à ne pas écrire n’importe quoi. L’humain ne se limite pas à une blague posée en page 504.

Tèk ze paoueur !

Posted in Admiration,Lecture,Réflexitude par Laurent Gidon sur 13 décembre, 2013

En tant que consommateurs, nous avons un pouvoir énorme. Nous dépendons de la nourriture pour survivre et nous rachetons une multitude de produits toutes les semaines (parfois même tous les jours) : les décisions que nous prenons peuvent encourager ou desservir les fabricants et les revendeurs par rapport à l’emballage et à la qualité des produits qu’ils proposent. Nous travaillons dur pour gagner de l’argent, et ce que nous achetons ne devrait pas seulement répondre à nos besoins élémentaires (remplir notre garde-manger) mais refléter nos valeurs. Car, en fin de compte, être client revient implicitement à dire « votre magasin répond à toutes mes attentes, et je tiens à ce que vous prospériez. » Nous pouvons voter contre le gaspillage avec notre portefeuille…

En parallèle avec Les Renards pâles de Yannick Haenel, je lis ce petit livre d’une française qui s’est marié et a fait – deux fois – sa vie aux Etats-Unis : Zéro déchet. Pourquoi « deux fois » ? Parce qu’elle a d’abord vécu le rêve américain de la grande maison, des deux voitures, des virées shopping au mall pour des wagons de bouffe préemballée, des week-end entiers passer à chiner l’objet déco qui ira si bien avec sa nouvelle écharpe, du front botoxé et des lèvres aux collagènes. Et puis basta ! elle a tout envoyé promené.
Avec le même mari et les mêmes enfants 100% américains, elle a pourtant réussi à changer l’essentiel : sa vie.
C’est à dire le temps qu’elle passe à faire ceci plus que cela, l’attention qu’elle porte à ce qu’elle fait, la valeur que prend chaque acte.
Et surtout, elle a remplacé le « je suis bien obligé de… » par « je choisis de… ». Dans ce petit glissement sémantique s’engouffre une toute autre vision du monde et de notre place dans ce monde.
« Choisir de… » c’est affirmer qu’il y a toujours une alternative, que rien n’est verrouillé.
« Choisir de… » c’est admettre sa responsabilité personnelle dans tout ce qu’on vit.
« Choisir de… » c’est se donner le pouvoir, le vrai, au lieu de l’abandonner à des hommes politiques ou des décideurs que – souvent – nous méprisons.
Et vous savez quoi ? À travers le mépris que nous choisissons d’éprouver pour les gens de pouvoir, c’est probablement nous-mêmes et notre abdication quotidienne que nous méprisons.

Tèke ze paoueur, doude !

À l’heure où le monde salue la grandeur de Mandela, il est temps de se rappeler que cette grandeur dort en chacun de nous.

Nombrils à vendre

Posted in Admiration,Lecture par Laurent Gidon sur 18 mai, 2013

En ce moment, je lis Chronique d’hiver, de Paul Auster, chez Actes Sud.
J’aime le bonhomme, son phrasé lorsqu’il parle français dans le poste, sa belle gueule qui change avec l’âge mais garde de la gueule, et j’ai aimé certains de ses livres alors que d’autres m’ont laissé de marbre, voire m’ont ennuyé.
J’ai donc pris Chronique d’hiver sans a priori, sans attente, avec neutralité. Il ne m’a pas fallu longtemps pour changer de position et m’installer dans les pages comme chez moi, comme dans mon propre corps, sans même me demander si j’y suis bien ou pas.
C’est sans doute le talent de l’auteur. Il sait faire oublier qu’il parle de lui, que de lui, pour laisser le lecteur se promener dans sa propre vie en suivant celle de Auster, Paul. Ainsi, lorsqu’il liste les différentes adresses qu’il a connues depuis sa naissance, chacun se surprendra à faire le décompte de ses propres déménagements.
HomesQuatorze en ce qui me concerne, si cela intéresse quiconque, le plus lointain étant Berlin Ouest, le plus proche étant la maison de mes parents, seulement 5 kilomètres à vol d’oiseau de mon chez moi sous la falaise, que j’habite depuis quinze ans maintenant. Si je m’étends ainsi sur le sujet, c’est parce que Paul Auster l’a réveillé, mais aussi parce que les différentes possibilités de trajet entre ma petite maison et celle de mes parents sont décrites avec une forte valeur symbolique dans mon nouveau roman, Persistance. Roman que je viens d’achever, il est en relecture et partira bientôt chez un éditeur choisi pour sa sensibilité.
Dans Persistance, à l’inverse de Paul Auster, je ne parle pas de ce qu’est devenu mon nombril, mais de ce qu’il aurait pu être. Si mon père n’avait pas réussi son suicide voici bientôt 20 ans, s’il se préparait à mourir aujourd’hui seulement, qu’aurions-nous à nous dire dans le peu de temps qu’il reste ?
Qu’est-ce qui aurait changé en lui après une tentative raté ?
Qu’est-ce qui aurait changé en moi si j’avais senti sa main sur mon épaule pendant ces années un peu errantes ?
Qu’est-ce que j’aurais eu envie de lui dire, à l’instant de sa mort, si j’avais été là ?
C’est un peu tout cela, Persistance, un roman où tous les personnages sont vrais, mais où ce qui se passe et se dit n’a pas pu avoir lieu.
Je l’ai porté pendant deux ans, écrivant à la main dans un carnet tous les dialogues qui me venaient à l’esprit. J’ai mis deux mois à l’accoucher au clavier, avec une descente en pente raide sur la fin pour le terminer et en offrir un tirage à ma mère, à l’occasion de ses 80 ans.
J’ai réussi à être pile dans les temps. La fierté a fait place à une sorte de mini dépression post parturiale. C’est fini, je peux passer à autre chose.

 

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En parallèle à Chronique d’hiver, j’ai pris Gatsby le Magnifique à la bibliothèque, histoire de voir à quoi ressemble matériau brut (!) qui a servi de base au film que je ne manquerai pas au cinéma.

La vérité sur le paradis, et autres petites choses

Posted in Admiration,Lecture par Laurent Gidon sur 8 mars, 2013

À la page 539 de La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, on peut lire :

« Le paradis des écrivains, c’est l’endroit où vous décidez de réécrire la vie comme vous auriez voulu la vivre. »

Une phrase que je trouve très juste, d’autant que j’ai l’impression de la vivre au quotidien.
J’aime le verbe « décider », qui me donne le pouvoir et la responsabilité de ce que je vis.
Dans l’autre verbe, « réécrire », je perçois l’idée que nous avons déjà beaucoup vécu et que cette vie présente est un nouveau brouillon, pas forcément meilleur, mais au moins essayant de l’être en échappant aux répétitions.
Si je jouais l’intransigeant, je contesterais le conditionnel de « auriez voulu » en le remplaçant par un indicatif présent : la vie comme vous voulez la vivre.
Et l’endroit en question, c’est maintenant. Nous sommes tous des écrivains, chacun en son paradis, ce que nous écrivons chaque jour est ce que nous voulons vivre, parfois sans même le savoir.
Cette vérité exprimée par Joël Dicker est accessible à tous, et je connais un ami lecteur qui l’a certainement perçue tant il était enthousiaste sur le livre lors de la dernière raclette que nous avons partagée.

À part ça, le Dicker ? Étonnant qu’un livre aussi ouvertement américain ait reçu le prix de l’Académie Française. J’y ai trouvé quelques accents d’un John Irving, période Un enfant de la Balle : quête des profondeurs humaines sous couvert d’intrigue policière. On peut y voir aussi l’intrication de l’écrit et de la vie, et là on serait plutôt dans Le Monde selon Garp. La langue ? Descriptive, juste, laissant toute la place à l’action et aux personnages. On ne peut pas critiquer, mais c’est sans risque. Le page turner fonctionne.

Page 547, on peut lire aussi « Alors voilà ce qui est arrivé à Nola Kellergan ? Quelle horreur ! » et cela aurait pu être le titre du livre. Sauf que l’auteur a choisi de se focaliser sur Harry Quebert, et montre ainsi ce que représente le personnage féminin dans la plupart des histoires : un déclencheur, une proie à séduire ou une victime à sauver, une mort à regretter. Nola Kellergan n’existe vraiment qu’à la fin, et il faut qu’elle soit psychotique pour être un personnage. Ce sont les hommes qui font tout le reste.

Lisez La Vérité, vous ne le regretterez pas, et vous ferez sans doute comme moi : créer un livre à la jonction des intentions de l’auteur et des attentes du lecteur. Un bon livre, donc.

En ce moment, je lis Demain, une oasis, d’Ayerdhal, dédicacé par l’auteur. Merci Yal.

Merci Madame Vargas

Posted in Admiration,Lecture par Laurent Gidon sur 29 juillet, 2011
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Pour nous, les vacances ouvrent un lieu et un temps de rencontres.
Ne nous cherchez pas dans l’annuaire des couples échangistes, il ne s’agit que de lectures. Où que nous partions, au lieu d’emmener des livres je me livre entièrement aux goût et au conseil de l’hôte.

La phrase « qu’est-ce que vous avez vu de bien à me faire lire, récemment ? » est devenue rituelle. C’est avec elle que j’ai rencontré Fred Vargas, il y a une dizaine d’années. Pars vite et reviens tard, premier d’une série de plaisirs en désordre, parfois mitigés mais toujours agréables au final. Ma belle-mère me l’avait donné en me disant que c’était détendant et bien fichu. Et j’ai trouvé que ça l’était, même si l’auteur ramait un peu à mon goût, dans les premiers chapitres, pour donner un caractère extraordinaire à ses personnages. Ça sentait un peu l’effort, si je puis me permettre. Mais la petite musique Vargas s’était bien installée entre mes oreilles et j’étais content de la retrouver, chaque été, sous sa couverture sombre. Certains m’ont plu plus que d’autres, comme L’Homme aux cercles bleus, ou L’Homme à l’envers… des histoire d’hommes, quoi.

J’ai l’air de courir au secours du succès, mais je trouvais qu’il y avait quelque chose de plus que du polar bien troussé chez madame Fred. Pas toujours enthousiaste, mais toujours sous le charme. Bref, le sentiment d’une vraie œuvre en cours.

Cet été, j’ai rencontré L’Armée furieuse. Et jusqu’aux derniers chapitres, j’ai eu l’impression que Fred Vargas avait atteint le sommet de son œuvre. Qu’elle me pardonne ce jugement à l’emporte-pièce.
L’histoire ? On s’en fout. Ce sont les personnages qui comptent. Et là, ils vivent, tous, avec naturel, ils se développent sous nos yeux, sans effort apparent. Ils ne portent pas l’intrigue, c’est au contraire l’intrigue qui les révèle. On tisse un lien avec eux, même avec les méchants, parce qu’ils sont humains aussi. Aucun ne prend le pas sur les autres, aucun n’est sacrifié – à part peut-être le Vicomte, mais il a pourtant sa place. Jusqu’à un pigeon entravé avec lequel on se prend l’envie de tailler une bavette.

Donc merci Madame Vargas, vraiment. Je comprends que vous ayez dû sacrifier à la règle de l’explication finale, désamorçant toutes les critiques de lecteurs tatillons à la recherche d’incohérences. C’est parfait, l’histoire tient debout, et tant pis pour ces deux chapitres où l’intrigue reprend le pas sur les êtres. Tout le reste m’a ravi.

Je sens que je vais offrir un peu de silence à mes yeux avant de tenter une nouvelle rencontre : le silence qui suit la lecture d’un Vargas n’est-il pas encore un peu de Vargas ?

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