Comme ça s'écrit…


Berliner Round 13 – enfin soldats

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 11 mai, 2020

garcia

La suite a effleuré ma mémoire comme un mauvais rêve. Je me souviens juste que le capitaine Pète-Sec était derrière moi, qu’il m’insultait à mots couverts pour m’être endormi, puis, sans doute devant mon absence de réaction, qu’il a entrepris de me piétiner les mollets de ses rangers jusqu’à ce qu’un craquement dans mon genou me fasse crier sans complètement me réveiller.

Le lendemain, je marche mal. À chaque pas une douleur me traverse le genou, parfois au point de le faire céder sous mon poids. La mort dans l’âme, je rejoins le commando baskets, ce groupe des éclopés dispensés du port des rangers. Consultation à l’infirmerie : on m’ausculte sans trouver de gonflement, hématome ou autre symptôme visible, à part ma douleur, invérifiable. On menace de me signaler comme simulateur et je rejoins la section en boitillant. Heureusement, il n’y a pas de séance de sport au programme. Je mobilise doucement mon genou à chaque occasion et parviens à étaler le mal. Il reviendra parfois, me faisant à l’occasion choir de tout mon long, notamment pendant une marche de nuit où je visite le fond d’une mare avec tout mon paquetage. Je me suis relevé trempé et j’ai repris la marche en faisant porter le poids sur l’autre jambe. Rien d’héroïque là-dedans : la météo bretonne fait que nous somme mouillés en permanence, rien ne sèche, ni les habits, ni les rangers, ni les sacs, tentes et duvets qui pèsent d’autant plus lourd à nos épaules. Tomber dans une flaque ou un fossé n’y change rien. On se jette partout ou l’ordre dit de se jeter, en veillant juste à être correctement posté, même dans de l’eau jusqu’au menton. Les autres n’ont pas rigolé de ma chute. Peut-être ont-ils seulement craint que je les retarde et que le groupe soit mal noté.

Pour une autre marche topo de nuit, la section a été scindée en équipes de quatre déposées successivement par les camions à des positions différentes le long d’un arc de cercle. Nous devons tous suivre un azimut différent pour nous rejoindre à une balise située au centre du cercle, foyer vers lequel nous sommes censés converger. Nous ne connaissons que la direction et la distance à couvrir. Par cette nuit sans lune il va nous falloir tracer droit à la boussole et compter nos pas pour évaluer le chemin parcouru, sans autre point de repère. Pour sa sécurité, chaque groupe dispose d’une radio réglée sur une fréquence commune écoutée par l’autorité (d’une manière générale, tout gradé qui commande un exercice ou une opération réelle est nommé « autorité ») et à n’utiliser qu’en cas d’urgence. Certaines équipes ont convenu d’une fréquence secondaire pour échanger discrètement nos informations. Un double appel sur le bouton de squelch invite à passer sur la fréquence privée. Et là, nous entendons tout et n’importe quoi. Des digressions sur ce que l’on fera à la première permission comme des demandes de renseignements sur le trajet et la position de chacun. Notamment :

« Mais vous êtes où, là ?

Ben, dans la brousse, tu veux qu’on soit où ?

Non, mais par rapport à nous…

Ben, donne-moi un point de repère.

OK, par rapport à l’avion, là-haut, vous êtes à gauche ou à droite ? » En effet, à ce moment précis un avion de ligne traverse à grande vitesse le ciel nocturne. « Crétin, comment tu veux que je te dise : il bouge, ton avion ! » L’adjudant Topo a encore du boulot pour nous enseigner les bons réflexes liés à son art.

Peu à peu, les rudiments de la réalité militaire se fraient un chemin dans nos corps et nos esprits épuisés. Nous avons appris à courir, sauter, ramper, à ne pas dormir, ne pas manger, ne pas sécher, ne pas nous arrêter. Nous savons faire tenir sur nos têtes rasées un béret de la taille d’une kippa et arborer sous cette capsule l’air avantageux du warrior sûr de son élégance. La plupart d’entre nous couvre le parcours du combattant en quelque trois minutes et quinze secondes, temps de référence qui permet d’intégrer un peloton d’élèves sous-officiers. Or, nous visons bien plus haut. Et plus droit : nous savons tirer au FAMAS et coucher une cible basculante à coup sûr et à trois cents mètres. Nous savons aussi qu’en rafale de trois la première balle touchera la cible mais que les deux suivantes partirons dans la nature. J’ai appris à tirer en gaucher et à prendre mes lunettes lorsque le planning du jour comporte une excursion au champ de tir. Le reste du temps je me contente d’un flou lointain.

Nous connaissons tous les secrets de notre arme et notamment sa facilité de démontage : il suffit d’ôter deux clavettes, à la base de la crosse et de la poignée garde-main, pour que tout le reste s’emboîte – et donc se déboîte – sans le moindre outil. Nous avons percé le mystère de la tête de Mickey et son importance pour le côté d’éjection des douilles. Nous avons compris la nécessité du bouchon de tir à blanc pour que la compression des gaz dans le canon, même sans le départ d’une balle, permette à la culasse de reculer, éjecter la douille et faire monter une nouvelle munition dans la chambre. Bien sûr, nous savons démonter notre arme les yeux bandés en moins d’une minute, la nettoyer sans qu’il y reste la moindre trace d’huile ou de poudre, et la remonter aussi vite. Nous avons découvert à cette occasion qu’un FAMAS correspond à l’exact calibre d’un coton-tige et qu’une fois démonté son canon constitue une excellente sarbacane : les coton-tiges ainsi propulsés fusent en spirale à travers la salle de nettoyage et manquent rarement leur cible.

Nos rangers sont toujours cirées et nos treillis jamais secs. Nous savons nous déplacer en ordre serré dans toutes les configurations et à toutes les allures, et notre répertoire de chants s’est étoffé de nombreuses aubades militaires, certaines venues de la Légion, d’autres directement traduites de l’allemand… hum. Nos voix ont pris cette tonalité grave et râpeuse qui valide le soldat dans sa virilité et émoustille, paraît-il, la midinette. Bref, en moins de trois semaines nous avons bouclé le programme des classes qui prend normalement deux mois.

Les incorporations d’appelés dans l’armée se faisaient les mois pairs – on disait alors être « de la 88-4 » en avril 1988 ou « de la 88-6 » en juin – sauf pour le Peloton Préparatoire : nous avions intégré les Écoles de Coëtquidan au mois impair de mai afin de permettre aux titulaires d’une PMS – Préparation Militaire Supérieure – de nous rejoindre au mois pair et réglementaire de juin. L’intérêt – que dis-je, l’intérêt –, la magie du PPEOR consiste donc à prendre des civils bas-de-gamme et les élever en un mois au rang de soldats de seconde classe instruits avant d’y incorporer une juste proportion d’autres civils qui eux auront eu la prévoyance et la noblesse d’esprit de suivre une PMS leur permettant, en quelques week-ends et un stage final, d’accéder directement au statut envié d’Élève Officier. Nous avions de quoi être fiers.

Malgré ces réussites aussi manifestes qu’enthousiasmantes, le moral restait sombre. De nombreuses blessures, dépressions passagères et démissions définitives ont vidé les chambrées. Le commando baskets compte de plus en plus d’adeptes. Nous les voyons boiter en désordre, en marge de notre ordre serré chantant, puis ils disparaissent, vite oubliés. Lors d’une marche de nuit, Taupier s’est écroulé sur le bord de la route, le souffle emballé et une sorte de bave mousseuse aux lèvres. Moustache a tenté de le relever à coups de pied. Je me suis bêtement interposé, proposant de lui donner du sucre ou quelque chose qui le remonte. Moustache m’a juste demandé si je souhaitais poser ma démission avec celle du malade. Le capitaine, qui suivait en jeep, est arrivé, nous a ordonné de charger Taupier à l’arrière comme un sac. C’est la dernière fois que nous l’avons vu. La première section ne compte plus qu’une quinzaine de membres opérationnels. Les autres sections ne sont guère mieux loties. L’encadrement semble satisfait de ce taux de perte qui valide la qualité de son enseignement par sa dureté. Il ne reste que trois jours avant la fin du Peloton Préparatoire. Ce seront trois jours de raid final.

Nous n’avons aucune idée du programme. Nous savons juste que les sections vont être refondues en trois unités lancées sur le terrain, peut-être les unes contre les autres. Nous préparons un paquetage complet avec couchage et armes. Perso, je suis assez paumé : mal partout, pas envie de continuer, fatigué d’être traité de sous-merde, et en même temps (défaut d’analyse des coûts perdus) une rage sourde me pousse à y aller à fond, sinon tout ce que j’ai enduré jusqu’ici n’aurait servi à rien. L’ordre de départ tombe en fin de journée. Je ne sais plus pour quelle raison, les sacs sont faits dans l’urgence et je m’habille trop vite pour chausser correctement mes rangers. Cette erreur m’aurait coûté cher en situation réelle. Et la situation va devenir extrêmement réelle.

La suite, la suite !

Perles confinées

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 15 avril, 2020

huitre

« Cette fois, nous sommes peut-être allés trop loin. Sans même le savoir, ni vraiment le vouloir. En nous laissant emporter par notre façon de vivre, nos habitudes et le souffle des circonstances. […]
Alors, face à cette implacable machinerie, cette sublime bourrasque du futur, l’on ressentait confusément de quoi demain serait fait, une sorte d’absence tumultueuse, un vide assourdissant, et l’on devinait qu’une nouvelle époque était en train de se ruer sur nous. »
Jean-Paul Dubois – L’Amérique m’inquiète (juin 2003)

Formulons le vœu qu’à l’issue de la crise les gestes barrière, et notamment la distance de sécurité, continuent de s’appliquer aux véhicules sur les routes. Où l’on s’aperçoit qu’un petit virus a fait mieux pour la baisse de la mortalité routière que des milliers de panneaux de limitation à 80 km/h et autant de radars automatiques ou gendarmo-portés.

Viendra le temps où un certificat d’immunité au coronavirus en bonnet difforme vaudra Ausweis pour un retour à la vie sociale.

Un jour de pandémie qu’il n’a pas vu venir du haut de son illusoire piédestal, l’homme égocentré réalise qu’il ne peut pas acheter la santé, ni le fait d’être vivant.
Jean-François Cornachon

Il apparaît clairement maintenant que l’école est avant tout conçue pour débarrasser les parents de leurs enfants. On y ajoutera que la réouverture annoncée des établissements scolaires constitue le seul moyen de renvoyer les ouvriers et petits employés au travail. L’école, foyer de contamination ? Allons donc, on sait bien que les enfants n’y attrapent jamais rien et ne se le transmettent pas plus.

La crainte des impacts économiques de la crise ne risque-t-elle pas d’encourager la poursuite d’arbitrage du budget en faveur de l’essentiel ?
Cabinet Roland Berger – Covid-19, impacts et rebonds

On notera que l’essentiel et l’indispensable sont affaires de point de vue, et que le lobbying s’accommode très bien du confinement : la sortie de crise en préparera sans doute une autre, plus violente et irrémédiable.

Dépoussiérons Jimmy Carter :

Ce soir, je souhaite vous parler d’une menace fondamentale qui pèse sur la démocratie de notre pays… […] Cette menace est à peine perceptible par des canaux ordinaires. Il s’agit d’une crise de confiance. Il s’agit d’une crise qui frappe la volonté de notre nation en son sein même, en son âme et en son esprit. Nous percevons cette crise en raison du doute croissant au sujet de la signification de nos vies et de la perte d’un objectif […] commun.

Après la crise de 2008, les plans massifs de soutien avaient conduit à une forte hausse des émissions de CO2, on peut donc s’attendre à une flambée climatique post-confinement… sauf bien sûr si l’économisme cesse d’être la religion dominante. Mais, en quoi allons nous placer notre foi ?

Je n’ai pas peur de tomber malade. De quoi alors ? De tout ce que la contagion risque de changer. De découvrir que l’échafaudage de notre civilisation est un château de cartes. J’ai peur de la table rase, mais aussi de son contraire : que la peur passe en vain, sans laisser de trace derrière elle.
Paolo Giordano –Contagions

« De toutes les doctrines sociales, aucune n’est ignorée, méconnue, déformée, travestie, ridiculisée autant que l’Anarchisme ; l’intérêt de tous ceux qui détiennent actuellement le Pouvoir se confond, ici, avec l’intérêt de tous ceux qui ambitionnent de le conquérir. »
Sébastien Faure – Encyclopédie Anarchiste

Si le gouvernement persiste à nous prendre pour des sales gosses qu’il faut encadrer, tancer, punir, peut-être n’avons-nous que ce que nous méritons. Après, bien sûr, chacun peut décider de se prendre en main et assumer son adultitude.

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Bien sûr je continue de lire Le Cercle des Menteurs, de l’inestimable Jean-Claude Carrière, et je parle dans le micro pour alimenter le podcast rigolo-dépressif que Si j’aurais su, j’aurais rien dit (clic pour la totale)…

Dans le Wall

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 29 septembre, 2019

The Wall Berlin 1990

Il y a bientôt 30 ans, à peine huit mois après la chute du Mur, Roger Waters invitait quelques-unes des plus grandes stars de l’époque pour un show monstre : The Wall in Berlin.
En dix ans et un film le double album de Pink Floyd était déjà devenu un classique.
Pour l’occasion, Joni Mitchell, Marianne Faithfull, Sinnéad O’Connor, les Scorpions, Ute Lemper, Cindy Lauper, Bryan Adams et bien d’autres s’en emparaient avec une foi de charbonniers, parce que ça le valait bien.

Que fêtions-nous déjà ? Ah oui, rien moins que la fin de la guerre froide, voire la fin de l’Histoire, comme le titrerait Fukuyama moins de deux ans plus tard.
Il y avait alors une adéquation magistrale entre le lieu, le moment et l’œuvre.
Et sur place une ferveur inconnue jusqu’alors. On avait déjà vu des concerts géants, des Live Aid et autres. Mais là, on ne se battait pas pour une cause. Ce qui réunissait les 350 000 spectateurs payants et les 100 000 supplémentaires admis dès que le show commença, c’est tout simplement le bonheur et l’espoir.

Il n’y avait rien à sauver, juste à célébrer : on allait simplement vivre heureux et en paix jusqu’à la fin des temps.
Quand aurons-nous quelque chose d’aussi fort à célébrer ?
Quand fêterons-nous la fin du cimetière méditerranéen, l’inversion du réchauffement, l’économie au service de l’humain ?
Où le fêterons-nous ? À Tripoli ou à Damas ? À moins que ce soit tous à Zanzibar, les pieds dans l’eau ?
Et surtout, quels artistes vont nous proposer aujourd’hui l’événement qui fêtera notre propre réunification ? Lady Gaga ? Miley Cyrus ?

Je ne vois guère que Neil Young pour avoir l’aura nécessaire et continuer à s’époumoner, entre espoir et colère, avec dans le cœur une certaine idée de l’humain.
Vas-y, Uncle Neil, souffle dans ton harmonica, secoue ta Old Black et make us great again, together.
Neil Young & Old Black
Si vous avez d’autres propositions d’artistes de cette trempe, faites-les parvenir à leurs agents respectifs.

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Pendant que rien ne changeait, j’ai lu Vernon Subutex 2 de Virginie Despentes, et Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq. Ambiance…

Ici : un slogan

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 19 juillet, 2018

Cette nuit j’ai fait un rêve étrange où un jeune homme présentait un court-métrage militant censé emporter l’adhésion sur un sujet controversé mais important. Je ne me souviens plus ni du sujet ni du slogan qui résumait son idée, mais je me souviens que je critiquais son slogan comme étant une interdiction de penser.
Un slogan bien troussé confisque la réflexion. Il impose une réponse dotée d’un impact émotionnel suffisamment fort pour qu’on y adhère sans avoir à être convaincu rationnellement.
C’est d’ailleurs étymologiquement prouvé : le mot slogan vient du gaélique écossais sluagh-ghairm signifiant « cri de guerre ». Il n’y a pas mieux pour emporter l’adhésion sans réflexion jusqu’à la mort.


Des gestes peuvent avoir valeur de slogan. Comme celui de Atla, activiste environnementale qui démolit les lignes électriques en Islande pour contrer l’expansion de l’industrie de l’aluminium. Certes, ce n’est qu’un personnage d’un film (Woman at War), mais justement le film choisit de traduire l’ambiguïté du slogan en tant qu’acte de parole : ce que le personnage fait a confisqué sa réflexion et n’est perçu par le reste de la société que comme une agression.
En me réveillant après mon rêve, j’ai repensé au slogan que j’avais pondu en soutien aux grèves SNCF :

Cesser le travail, partager ce qu’on a, regarder les riches tomber.

Tout de suite on m’est tombé dessus en mode « qui va payer mon loyer, qui va nous donner à bouffer, qui va vider les poubelles, qui va soigner les malades… »
Confiscation de la pensée : mon slogan empêchait de réfléchir sur les termes « partager ce qu’on a ».
Partager ce qu’on a si on cesse de travailler, c’est avant tout partager du temps. Le consacrer à ce qui est utile ici et maintenant. Alors que l’argent nous donne accès à l’ailleurs et au plus tard.
Les deux ne sont pas incompatibles. Nos choix collectifs nous ont juste conduit à privilégier l’argent, l’ailleurs, le plus tard, mais aussi l’autre en tant que réservoir de travail toujours accessible.
Ce que je ne fais pas, je paye un autre pour le faire à ma place… jusqu’à ne plus rien faire du tout, en tout cas rien d’utile. Certes, des activités rémunérées ont toujours une grande utilité, du boulanger au médecin. Mais combien de bullshit jobs (voir ce qu’en dit Graeber), de traders ou de planificateurs média en proportion ?
Cesser le travail et partager ce qu’on a, c’est donc se recentrer sur l’utilité propre de chacun, sans pour autant abandonner ce que l’argent permet en termes d’extension du domaine d’action. Et c’est là qu’il y a matière à réflexion. Désolé d’en avoir tiré un slogan confiscatoire.

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J’ai lu beaucoup depuis le dernier post, notamment Millénium Blues de Faïza Guène.

Instants tannés

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 14 novembre, 2017


Tous les matins les vaillants travailleurs du village forment le même bouchon sur la même route pour faire les mêmes 10 ou 15 kilomètres en une heure, plus s’il pleut, deux s’il neige.
Ils râlent mais s’en foutent, ils sont bien dans leur monde, à pondre du texto ou raccorder du lipstick dans le rétro, en attendant la fin du pétrole. Tant qu’il y en a dans le réservoir, hein ?
Demain s’il le faut, ils partiront un peu plus tôt et un président à costume les remerciera pour leur énergie positive.
Hé, président : pose ta cravate et viens faire du surf. Tu seras crevé avant que l’énergie de la vague s’épuise, elle.
A-t-on vraiment encore besoin des Papous ou des Iroquois pour nous rappeler qu’à pisser contre le vent on se reprend tout dans les dents ?

Tous les soirs les gamins du collège se quittent en courant pour se retrouver sur Ternet sans se rendre compte que la Terre n’est plus nette.
Ils ne savent pas ou ils s’en foutent, tant que ça connecte sans trop de ping et qu’il y a du level dans la guilde, LOL. Les parents sont contents, grâce aux écrans les enfants sont moins chiants.
Hé, gamin : va voir la forêt, c’est tout près et c’est encore assez vrai, alors que plus tard…
A-t-on vraiment encore besoin des aborigènes ou des Inuits pour nous rappeler que l’avenir a commencé hier et qu’il nous revient de le faire tenir jusqu’à demain ?

Tous les week-ends les hordes de consommateurs s’entassent dans la zone pour faire valoir leur droit à dépenser chez Auchan, Brico ou McDo. Dans pouvoir d’achat on n’entend plus que « achat ».
Il en faut de l’abnégation pour abdiquer tout pouvoir et s’impliquer autant dans la reprise de la croissance.
A-t-on vraiment besoin d’un Nobel de médecine pour nous rappeler qu’à vouloir bouffer jusqu’à s’en faire péter le bide, eh bien on se fait juste péter le bide ?

Les montagnes haussent les épaules et les vagues déferlent : elles nous enterreront tous, un peu de patience.
Ce qui compte c’est l’intervalle et ce qu’on s’offre d’y faire.
On a le choix. On croit que pas, mais à chaque seconde on a le choix.
A-t-on vraiment besoin des chants d’oiseaux ou du vent dans les arbres pour nous rappeler ce que vivre veut dire ? Parfois, oui.

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En attendant de trouver un sens à tout ça j’ai repris A moi seul bien des personnages, d’Irving. Peut-être pas son meilleur, mais pas grave, je respecte.

Canne ou lard ?

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 31 mars, 2017

Vendredi 1er avril, ne vous découvrez pas d’une écaille !

Jeudi 3 à la seconde près

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 27 mars, 2017


Une inscrite à l’atelier d’écriture du jeudi vient me voir pour m’expliquer qu’elle a préféré ne pas participer cette fois-ci car un cours déplacé l’empêchait de rester plus de trois quarts d’heure, « et trois quarts d’heure ce n’est pas assez pour en profiter ».
Elle aime écrire. Elle m’a imprimé un de ses textes pour que je lui donne mon avis. Elle n’a pas peur du regard des autres et sait décider en fonction de ce qui lui semble le mieux pour elle. Là, elle estimait n’avoir pas le temps d’en profiter.
Le temps me semble être une notion étrange : chacun s’en fait son idée propre et pêche à le définir efficacement comme à en faire bon usage. Le temps nous échappe lorsque nous tentons d’y réfléchir. Et encore plus lorsque nous n’y pensons pas.
Après chaque seconde une autre seconde se présente, nous en faisons ce que nous voulons, et pourtant nous sommes nombreux à estimer en manquer.
Un rapide calcul attribue quatre-vingt six mille quatre cents secondes à chaque journée.
Un autre m’en a fait consommer un milliard six cent quinze million six cent quatre-vingt mille depuis ma naissance, à quelques journées bissextiles près.
J’ai beau chercher, au moins du point de vue de mes cellules – de leur croissance comme de leur remplacement -, je n’en ai pas perdu une seule : toutes ont servi. Pourtant, il m’arrive de croire perdre mon temps. Mon cerveau me trompe sur cet usage que j’en ai. Nos perceptions nous trompent tous.
Deux mille sept cents secondes, ce n’était pas si mal pour partager quelques plaisirs de plume.
Alors, à jeudi prochain, soit dans six cent quatre mille huit cents autres secondes. Et quelques flocons.

Je ne compte pas les secondes quand je lis A Moi seul bien des personnages, de John Irving.

Toujours Plus

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 8 juin, 2016

 

Toujours plus PriseC’est une courte voie d’escalade de la falaise qui surplombe la maison. Courte mais intense. L’ouvreur l’a appelée Toujours Plus.
Le départ paraît évident : au sommet d’une conque à colonnettes, une cassure horizontale invite à enfoncer d’une phalange tous les doigts des deux mains, paumes vers le haut, puis à monter les pieds sur des à-plats grenus afin de se verrouiller sur le bras gauche et dégager la main droite pour la lancer vers une autre fissure, verticale celle-ci, plus d’un mètre cinquante au-dessus et à droite. L’ensemble est évidemment en dévers.

Tout le poids dans les mains.Toujours plus 033
Le problème vient du fait que cette prise clé du départ, la cassure horizontale à prendre en inversé, est située trente bons centimètres plus haut que ma tête. Mon collègue de grimpe Gillou mesure moins d’un mètre soixante-dix et doit, lui, empiler plusieurs cailloux pour atteindre la prise.
Bras en l’air, on a beaucoup de mal à faire travailler cette crevasse. On doit monter les pieds au plus vite, en perdition, puis placer le pied droit loin à droite pour se tirer de la pointe et tenter de soulager les mains ou au moins de s’équilibrer.
La tentation est grande de se jeter vers la fissure. Mais ses bords crénelées se pincent en un V aigu qui écrase le bout des doigts. Il faut y aller doucement, négocier l’introduction phalange par phalange. Le bras gauche verrouillé brûle, puis lâche peu à peu. Ça chibre, comme on dit chez nous.

Toujours plus Pince

La fissure pince-doigt

Après ce premier pas tonique, on prendra soin de mousquetonner le point d’assurage avant de remonter le long de la fissure verticale, les pieds trouvant quelques grattons pour faire opposition. Le corps tient dans cette mécanique de pince entre les jambes qui appuient et les bras qui tirent. La fatigue gagne déjà du terrain.
Le problème change de nature. La fissure s’évase, ses bords arrondis n’offrent plus de prise franche, les mains glissent, les pieds aussi, le cœur tape. Il faut continuer, forcer, se démener, transpirer de hargne et de peur mêlées. Une fois redressé au sommet de la fissure, on pourra clipper le deuxième point et éviter un méchant retour au sol en cas de chute.
Toujours plus 025La suite est plus sympathique, avec des pas de dalle moins inclinée où il faut jouer fin du chausson, se placer sur de petites bossettes, visser le bout d’un doigt dans des trous mordants travaillés par les pluies. Mais c’est beau, ça passe. Rien à voir avec la bourrinade du début.
L’autre soir nous avons passé près d’une heure à négocier le premier pas. Nous avons réussi, en force. Une fois la corde placée au relais, une jeune femme qui grimpait avec nous a remarqué une prise à droite – certes loin du départ – et s’en est servi pour d’abord s’élever à bonne hauteur, puis y placer un talon afin d’atteindre la fissure pincée sans risque. C’est inventif et élégant, avec un bonus sécurité appréciable.
Avis à ceux qui veulent Toujours Plus : l’argument TINA* ne marche plus, il y a toujours au moins une autre façon de s’y prendre. Parfois meilleure.
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Tout en récupérant un peu de bras, je lis Le Goût des pépins de pomme de Katharina Hagena.
*There Is No Alternative

Toujours plus cailloux

Les cailloux de Gillou

L’offensive qui passe

Posted in Non classé,Réflexitude par Laurent Gidon sur 23 mai, 2016
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Le ballet des incompréhensions et des manipulations se danse à deux.
Contre une loi, on manifeste.
Contre une manifestation, on envoie la police.
On s’accuse mutuellement, on y passe la nuit debout, les médias en parlent, tout le monde s’émeut.
Le patronat s’émeut de l’inconséquence du peuple assisté (c’est beau, un patronat ému).
Le peuple s’émeut qu’on lui tape dessus quand il est dans la rue (ça saigne, un peuple ému).
La police s’émeut qu’on l’accuse de violence, alors que justement les violents c’est les autres (c’est bleu, un policier ému).
Le gouvernement ne s’émeut pas, on ne gouverne pas à l’émotion, nous, monsieur, on est dans l’efficace, le difficile mais nécessaire réformisme, vous ne pouvez pas comprendre, on va faire de la pédagogie au tonfa et passer au 49-3 (c’est beau un… en fait non).

Photo publié sur le site de Télérama sans mention de droits

Photo publié sur le site de Télérama sans mention de droits

Tout cela tourne en rond. Certains se prennent à rêver de briser le cercle en passant à l’offensive (voir la réflexion X). Parce qu’ils trouvent toutes ces gesticulations, même quand on casse des vitrines ou des gueules, bien inoffensives. Et ils ont raison sur le diagnostic : c’est inoffensif. Mais quelle offensive ? Mieux organiser l’épreuve de force ? Allons donc…
Mettre plus de force là où la force a déjà fait preuve de son inefficacité me semble assez idiot. C’est peut-être même ce qu’attendent ceux qui disposent de la vraie force pour mettre fin au désordre public : qu’on deviennent vraiment idiots au point de mériter les coups.
Dans ce passage à l’offensive, la solution violente n’en est pas une. Comme le rappelle Pascal Tozzi (auteur de Plaidoyer pour la non-violence) :

Lorsqu’elle s’impose comme une nécessité, elle [la violence] est toujours la moins bonne option, celle d’un acte particulièrement grave et dommageable. D’un point de vue non-violent, il faut donc tout mettre en œuvre pour qu’une option dictée par des circonstances exceptionnelles ne devienne jamais un choix de principe.

Passer à l’offensive, c’est autre chose.
C’est mettre fin à la danse des incompréhensions et des manipulations en laissant les violents danser tout seuls.
Que ceux qui gouvernent se retrouvent seuls à faire de la pédagogie inutile.
Que ceux qui patronnent se retrouvent seuls à vouloir extorquer du travail.
Que ceux qui patrouillent se retrouvent seuls dans des rues désertées et des places recouchées.
Fini, plus de manifestation, de nuit debout, de travailleurs ou de travail.
L’offensive par le vide.

Bien sûr, cela ne se fait pas comme ça.
Il faut s’organiser au lieu de revendiquer. Lordon a raison, revendiquer c’est encore laisser le pouvoir à d’autres.
Être offensif contre la loi travail, c’est tenter de se passer du travail. Pas n’importe quel travail, mais ce travail subordonné qui produit des profits avant de produire de l’utile et aurait besoin d’une loi pour gagner encore plus. La loi tombera d’elle-même.
Passer à une autre forme de travail, une activité consentie pour son utilité. Faire ici et maintenant ce qui doit être fait, tout ce qui doit être fait, et ne plus se défausser sur ceux que la pression économique y obligent pour faire le sale boulot profitable à quelques-uns.
Il y aura une transition. Passer à l’offensive, c’est gérer cette transition.
Que ceux qui ont quelque chose (de l’argent, du logement, des outils, de la terre, du temps…) le mettent à disposition pour que ceux qui n’ont que leur travail ne soient pas obligés d’y retourner. Ni demain ni jamais.
Ça, c’est offensif. Et contre ça, on ne peut pas envoyer la police.

D’ailleurs je le répète, parce que même simple ça vaut le coup : que ceux qui ont quelque chose le mettent à disposition de ceux qui n’ont que leur travail, pour qu’ils ne soient pas obligés d’y retourner. Ni demain ni jamais.

La peur ne changera même pas de camp : il n’y aura plus de peur.
Celui qui veut courir plus vite courra tout seul devant et finira bien par attendre que les autres le rattrapent.
Il sera bien fatigué, on l’aidera à avancer, ou on s’arrêtera tous un moment. Les oiseaux, les baleines et les petits ours blancs nous diront bien merci.
L’offensive, quoi.
Non ?
Nous avons une chambre, un bout de terrain et de quoi tenir un moment, si quelqu’un veut nous aider à bêcher sans retourner travailler.

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Pendant que je passe à l’offensive non-violente, je lis Et j’ai su que ce trésor était pour moi, parce que c’est un des plus beau titres de la saison, je trouve.

Je suis le monde et vous ne m’aurez pas

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 15 novembre, 2015
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Paris

Quand vous êtes venus avec vos fusils je n’avais pas d’armes
et demain je n’en aurai toujours pas
vous ne m’aurez pas
Quand vous avez craché votre haine je ne vous haïssais pas
et aujourd’hui encore je ne vous hais pas
vous ne m’aurez pas
Quand vous infligez la douleur j’ai mal
mais cette douleur ne me changera pas
vous ne m’aurez pas
Vous vouliez nous faire peur et j’ai eu peur
mais cette peur ne m’arrêtera pas
vous ne m’aurez pas
Vous qui voilez la femme, le rire, la musique et la fête,
dès que j’aurai pansé ma peine
je fêterai le rire, la musique et l’amour dévoilé
vous ne m’aurez pas
Et vous qui appelez à la vengeance impitoyable
je ne me vengerai pas et j’aurai toujours pardon
vous ne m’aurez pas non plus
Quand les ailes d’anges se brisent
Je déploie celles du cœur à travers mots
Car il y a place en moi et lumière pour tous
Je suis le monde et vous ne m’aurez pas

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