Comme ça s'écrit…


Black Mamba

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 29 novembre, 2019

Depuis quelques jours, toutes les deux ou trois minutes un sms ou un courriel me rappelle que ce vendredi noir est jour d’hyperconsommation.

Il y aurait, près de chez moi ou beaucoup plus loin, des boutiques où je n’ai jamais mis les pieds et dont je n’ai jamais entendu parler, mais qui elles me connaissent et me réservent des promotions tellement hallucinantes que ma carte bancaire en claque des dents, toute suintante de manque.

La cataracte de données personnelles recueillies, stockées, vendues, puis relâchées sous forme d’incitation à la dépense est palpable autour de moi. Le trafic publicitaire s’entend, partout, dans les discussions, dans les pensées, dans l’énervement des gestes et des regards.

Black Friday ! Le consommacteur est au taquet. Même Radio France, pourtant en grève, a consacré hier une émission sur la meilleure façon d’acheter en promo sans se faire avoir.

Nous sommes censés y gagner. Toute notre civilisation du rentable tient dans ces symptômes aigus de fièvre acheteuse.

Nos cerveaux les plus brillants se consacrent-ils à mieux prévoir et réduire les risques climatiques ou à sauver les plus touchés d’entre nous de la maladie, de la misère ou de la guerre ? Oui, quelques-uns s’y emploient.
L’immense majorité des autres s’ingénie à améliorer la collecte des données personnelles, l’impact des messages publicitaires, la vitesse des transactions financières, la rhétoriques des contrats internationaux…

Pour nombre de nos contemporains, le sommet de leur activité professionnelle consiste à trouver un truc qui fera vendre un peu plus ou détournera un peu mieux les attentions.

Et, l’honnêteté personnelle me contraint à l’admettre, nous en profitons tous un petit peu.

Certes, c’est à la tête du serpent que se trouve le venin, mais il se l’inocule en se mordant la queue, le corps entier est touché.

Nous acceptons que nos jobs n’aient aucun sens, voire pas de job du tout, tant que nous pouvons allumer la télé, partir en week-end, chasser en Sologne, trekker au Népal ou golfer au Qatar selon le barreau de l’échelle dévolu à chacun.

Pour tous, le confort de base est acquis : ouvrir le robinet, tirer la chasse, allumer la lumière, nous connecter au wifi, vérifier sur l’appli, démarrer la voiture… Ce monde qui dépend des autres nous paraît naturel.

Nous ne sentons pas monter le venin. Il y faudrait une pause.

Un moment, ne plus nous laisser programmer par la boîte à pulsions.

S’asseoir et regarder.

Si chacun cessait le travail, ne serait-ce qu’un jour, nous pourrions retrouver ce que nous devons à notre prochain, puisque nous n’en disposerons pas. Et peut-être retrouver le goût de partager un peu ce que nous avons en propre, savoirs, savoir-faire, et surtout temps…

Sinon, un de ces vendredis noirs, promo sur les cercueils !

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Pendant que je n’achète rien, j’ai achevé la lecture des 3 Vernon Subutex avec un peu d’agacement tant j’y au trouvé de bonnes choses dites sur le monde et les humains, perdues dans ce qui m’a semblé bien banal. Maintenant, Moi, ce que j’aime c’est les Monstres, vraiment ! (édition Monsieur Toussaint Louverture, Traduit de l’anglais par Jean-Charles Khalifa)

L’économie du désespoir

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 2 novembre, 2019
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À un proche qui exprimait sa joie d’avoir atteint son objectif après des moments difficiles, voire désespérés, j’ai répondu sans réfléchir : « Je savais que tu y arriverais, tu aurais pu faire l’économie du désespoir. »

Avais-je, par inadvertance, exprimé quelque chose dans cette formule un peu condescendante ?
« Oh, oui, me répondit-on alors, ça ferait un super titre, ça : l’Économie du désespoir ! »
Peut-être pourrions-nous en effet nous éviter un peu de désespoir.
Et peut-être aussi le désespoir est-il l’aiguillon de notre économie, son charbon, son pétrole, son uranium enrichi… et son sous-produit, son déchet à retraiter après usage.

Un président de start-up nation serait alors bien inspiré d’interdire la diffusion de Travail, Salaire, Profit, magistrale série documentaire qui cerne dans les mots, les méthodes et les théories économiques le périmètre de cet indispensable désespoir.
D’ailleurs, la presse nous intime l’ordre de ne pas regarder ce « beau sujet raté », évidemment biaisé, et surtout trop aride, trop long pour des employés faibles d’esprit.
Savourons la dernière phrase de l’article, à l’aune du désespoir : « Mais qui tiendra jusque-là, après une rude journée de travail ? » Désespérant !

Le désespoir se tient aux deux bouts de la chaîne.
Il pousse les salariés à se lever pour aller occuper un emploi qui les empêchera de mourir physiquement ou socialement.
Il ferme l’horizon car chacun sait bien, sent, craint, que cette économie paradoxale, fondée à la fois sur la rareté du bien et l’infini de la croissance, ne peut que ruiner la Terre et la vie.

Autant moteur que frein, le désespoir nous jette dans les rues ou sur les ronds-points.
C’est bien sans doute, nécessaire.
Mais de cette révolution désespérée je crains que certains aient depuis longtemps compris comment tirer profit.
Ils vendent déjà la matraque que les désespérés payent de leurs maigres impôts avant de la recevoir sur le crâne.
Demain ils prétexteront du chaos pour baisser les salaires, réduire les effectifs ou délocaliser en zone dictatoriale.
Et, la révolte matée, ils rafleront encore la mise, accaparant les ruines, uberisant les victimes de leurs tactiques, passant pour les sauveurs temporaires d’un monde pourtant condamné.

Oui, vraiment, nous pourrions faire l’économie du désespoir.

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Tout en revoyant les épisodes de Travail, Salaire, Profit en replay (je vous remets le lien) je me penche sur le cas Jean-Paul Dubois avec ses très beaux La Succession et Si ce Livre pouvait me rapprocher de toi (rien que ce titre, une promesse d’espoir !).

Cent fous la Planète !

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 3 juillet, 2019

Photo officielle du sommet du G20 à Osaka. © Reuters

Prenons l’argent pour ce qu’il est : un indicateur de nos choix collectifs.
Avons-nous choisi de prendre à bras le corps la situation de notre maison Terre ?
Pas vraiment.
Lorsque nous crions ou chantons à longueur de manifestations qu’il faut faire quelque chose pour le climat et la société, nous mentons.
L’argent ne ment pas.
Globalement, nous choisissons le foot et les blockbusters de super-héros, l’accélération du débit Internet, les jeux vidéo, les films et séries en streaming, les plus grands écrans et les plus grosses voitures, les ordinateurs, les téléphones, les drones-caméras les plus performants, la 3D, la 4 ou 5G, la réalité virtuelle, l’autoroute des vacances et les hôtels club all inclusive…
Quoique parfaitement informés des dangers qui nous menacent, nous choisissons la distraction.
Comme l’écrivait John Brunner en 1968, toute l’humanité peut tenir sur l’Île de Zanzibar, mais une bonne partie a déjà les pieds dans l’eau. Il parlait de 2010.
Imaginons qu’en 2200 il reste quelques humains capables de s’interroger sur leur situation. Ils se demanderont sans doute pourquoi, alors que tous les indicateurs étaient bien visibles dans le rouge, nous avons dépensé tant de milliards pour faire des films ou des jeux, ou encore des hôtels là où on crève déjà.
Autant d’argent dépensé pour le travail de nos contemporains les plus ingénieux, payés à développer des gadgets ou des divertissements au lieu de réfléchir aux moyens de freiner l’échauffement de la planète et de la crise sociale.
La planète s’en fout de chauffer, mais nous ne devrions pas nous en foutre aussi.
Et même s’il n’est plus temps de réguler le climat, nos cerveaux les plus pointus pourraient s’occuper de protéger ce qui va se fracasser lors des prochains événements extrêmes, ou réfléchir à la meilleure façon de tout reconstruire, ou encore d’accueillir dignement les millions – voire milliards – de réfugiés qui vont inéluctablement se déplacer…
Mais non, on continue de s’extasier sur les milliers de génies qui ont contribué à la création de Toy Story 4.
Que restera-t-il de nous ? Des pixels.
Que pourrons-nous écrire comme auto-épitaphe, sinon « Désolés, mais nous en avons bien profité jusqu’au bout ».
Voilà ce qu’est l’argent, une sorte de Dieu auquel nous refusons de croire.
Pas un dieu de puissance, mais un dieu du choix. Une sorte d’Anubis qui pèserait la valeur de chaque acte et nous montrerait, à chaque ligne du bilan, quelle mauvaise route nous avons prise.
Heureusement, les cent fous qui nous gouvernent commencent à penser autrement.
Lors du dernier sommet des vingt plus fous puissants riches d’entre eux, un certain Vladimir a tranquillement annoncé que « Le libéralisme est obsolète ».
L’autoritarisme est en route.
Je ne pense pas que nous l’avons bien mérité, mais force est de reconnaître que nous avons fait un usage inconsidéré de notre liberté, laquelle pourtant ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.

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Pour ne pas perdre espoir je lis Sérotonine, de notre Houellebecq national, et Dalva, de Jim Harrison (traduit par Brice Matthieussent) pour équilibrer.

Apprendre à recevoir

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 24 mai, 2019

Rencontre en cours de grimpe
(photo J.F. Cornachon)

Ce que l’on peut donner au monde est sans commune mesure avec ce que l’on en reçoit, à commencer sans doute par l’air et la terre.

On prend plus qu’on ne donne.

L’inspiration qui entre sans même qu’on y pense, l’accueil du sol sous les pieds, autant de présents permanents et sans remerciements.

Rien qu’une bouffée d’air aux poumons du migrant qui se noie, le choc d’un rocher contre son talon battant les flots, et toutes les politiques de contrôle des flux migratoires ou de sécurisation des frontières sont pour un temps balayées par le seul souffle de sa vie.
Eh non, il n’est pas mort avant d’accoster, désolé : il va falloir le prendre en chasse, l’arrêter, l’enfermer, peut-être aussi judiciariser ceux qui auront osé l’aider. Se donner bien du mal pour résister à ce qui s’offre, nier la joie de recevoir.

Ce que l’on donne au monde, l’image du pays des droits de l’homme, l’illusion d’hospitalité, la farce de l’État de droit, tout cela est sans commune mesure avec la vie que l’on reçoit sur nos côtes.

Quant à la vie sous toutes ses formes et ce que l’on en fait au nom du progrès ou du libre échange, mieux vaut ne pas l’évoquer sous peine de découragement.

Non, plutôt respirer, sentir la réponse du sol à notre poids d’humain, gagner quelques instants de bonheur avant que sonne l’heure.

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Je suis toujours dans L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza, comme chaque fois que je suis bien dans un gros livre. On m’a prêté L’Inespérée de Christian Bobin et Inside Out de Nick Mason : de quoi rester encore plus longtemps en compagnie de Goliarda.

La force de la dernière fois

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 13 mai, 2019

C’est un truc scénaristique assez efficace.
Une voix off vous dit que tel personnage va mourir et qu’il le sait.
À partir de là, du fait que vous le savez aussi, tout ce qu’il verra, même le plus banal, prendra une charge émotionnelle particulière. S’il voit un couple de flamants roses on sait que ce seront les derniers flamants roses qu’il verra. Dans le cas du personnage de Juste la fin du monde, ils sont en plastique sur un toit.

Pour ceux qui le croiseront, ce sera la dernière fois, vous le savez, mais eux ne le savent pas.
Tout ce qu’ils lui disent peut prendre un double sens que vous seul – et le personnage mourant – percevrez.
Tout ce qu’il dira aussi. Vous saurez s’il ment pour les rassurer ou s’il se moque en les laissant croire à des projets sans suite, forcément sans suite, ironie du dérisoire.

Maintenant que vous avez compris toute la puissance de connivence que recèle le dispositif de Dolan (et surtout de Lagarce, auteur de la pièce éponyme), replaçons-nous face aux discours de nos politiques sur la croissance verte, la nécessaire lutte contre le bouleversement climatique ou la perte de biodiversité.
Les entendez-vous rire sous cape ?
Ils savent ce qui va mourir, ce sont les personnes sans doute les mieux informées du monde et de son état.
Chaque fois qu’ils prennent la parole ils jouissent du double sens de chacun de leurs mots.
Comme si c’était la dernière fois que nous les voyions…

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En attendant les Européennes ou la fin du monde, je lis toujours L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza.

La lutte déclasse

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 24 avril, 2019

Juste pour meubler : sur ce jeu de mots pourri et contestable (oui, la lutte déclasse) je suis en train d’écrire un article un peu documenté.

Une photo comme indice de ce qui viendra :

Et un lien.

Et donc, à bientôt.

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Bientôt plus tard, j’ai renoncé à écrire.
Non parce que je n’avais rien à dire, mais parce que quelqu’un l’avais mieux dit avant moi.
Voici l’homme : Et voici ce texte :

« Je m’adresse aujourd’hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence : c’est celui des excès dans l’emploi de la force.

Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation.

Je sais, pour en avoir parlé avec beaucoup d’entre vous, que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez avec moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter.

Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d’outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir.

Je suis allé toutes les fois que je l’ai pu au chevet de nos blessés, et c’est en témoin que je pourrais dire la sauvagerie de certaines agressions qui vont du pavé lancé de plein fouet sur une troupe immobile, jusqu’au jet de produits chimiques destinés à aveugler ou à brûler gravement.

Tout cela est tristement vrai et chacun de nous en a eu connaissance.

C’est pour cela que je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l’ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d’accord, c’est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu’il s’agit de repousser, les hommes d’ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise.

Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés.

Je sais que ce que je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j’ai raison et qu’au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez.

Si je parle ainsi, c’est parce que je suis solidaire de vous. Je l’ai dit déjà et je le répèterai : tout ce que fait la police parisienne me concerne et je ne me séparerai pas d’elle dans les responsabilités. C’est pour cela qu’il faut que nous soyons également tous solidaires dans l’application des directives que je rappelle aujourd’hui et dont dépend, j’en suis convaincu, l’avenir de la préfecture de police.

Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites.

Dites-vous aussi que lorsque vous donnez la preuve de votre sang-froid et de votre courage, ceux qui sont en face de vous sont obligés de vous admirer même s’ils ne le disent pas.

Nous nous souviendrons, pour terminer, qu’être policier n’est pas un métier comme les autres ; quand on l’a choisi, on en a accepté les dures exigences mais aussi la grandeur.

Je sais les épreuves que connaissent beaucoup d’entre vous. Je sais votre amertume devant les réflexions désobligeantes ou les brimades qui s’adressent à vous ou à votre famille, mais la seule façon de redresser cet état d’esprit déplorable d’une partie de la population, c’est de vous montrer constamment sous votre vrai visage et de faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l’on cherche à donner de nous.

Je vous redis toute ma confiance et toute mon admiration pour vous avoir vus à l’œuvre pendant vingt-cinq journées exceptionnelles, et je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j’entreprends et qui n’a d’autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la nation. »

Ces mots sont ceux de Maurice Grimaud, préfet de police de Paris en mai 1968.
J’attends – je suis patient – les même mots de la part des morbides qui croient nous gouverner et ont tout oublié de la fraternité en actes avec les vivants.

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En attendant la compassion des puissants, je lis Un Été avec Homère, de Sylvain Tesson.
Pétri de la même attente, je recommande Cœur de boxeur, par Antoine Peillon.

La doctrine fantassine

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 18 février, 2019

Photo Peter Leibing

C’est quelque chose que j’ai touché du doigt en étant militaire à Berlin au 46ème régiment d’infanterie en 1988 : le fantassin sert avant tout de cible.
Bien sûr j’avais une arme, je pouvais tuer des ennemis, détruire des véhicules, voire des bâtiments. Mais surtout, je servais de cible.
Les soviétiques, cent fois plus nombreux, pouvaient nous vaincre quand ils voulaient. Mais cela aurait constitué une agression et aurait justifié une riposte, voire une escalade nucléaire.
Notre fonction de fantassins toujours en patrouille le long du Mur (voire au-delà) ne nous a jamais été décrite ainsi, pourtant elle était claire : servir de prétexte à un éventuel incident diplomatique.
La suite des opérations se serait faite sans nous, à un autre niveau.
Vous auriez d’ailleurs été sans doute tous concernés.

Le fantassin donc ne sert pas à contrôler un territoire ou à valider la présence de son camp, ni même à assurer « le combat débarqué au contact, après approche sous blindage » tel que décrit dans la Doctrine d’Emploi de l’infanterie : il est utilisé à découvert afin d’attirer les coups de l’ennemi pour que celui-ci se dévoile.
Il suffit ensuite d’envoyer les vrais obus, les vraies bombes ou les vrais missiles, et maintenant les vrais drones avec pilotes bien planqués à l’arrière, pour vaporiser l’ennemi qui n’avait qu’à pas commencer.
L’intérêt est double. Un intérêt tactique : avec des pertes légères on porte des coups destructeurs à des forces identifiées et localisées. Un intérêt stratégique : nos fantassins ayant été lâchement agressés, il est tout à fait légitime de riposter avec une force disproportionnée.
On voit aux infos que cette doctrine militaire est toujours appliquée dans toutes les opérations occidentales, en Afrique, en Afghanistan, au Moyen-Orient, partout où nous envoyons des soldats maintenir l’ordre (que nous avons parfois détruit auparavant).

Photo Alain Jocard / AFP

Je me demande si ce n’est pas cette doctrine qui prévaut également dans les opérations actuelles de maintien de l’ordre en France.
Plus je regarde les vidéos des affrontements, plus je repère cette façon de faire en deux temps : on encaisse d’abord, et ensuite on frappe, plus fort. Le dernier coup étant la loi dite « anticasseurs » : la bombe longtemps retenue qu’on se sent légitime à larguer enfin.

Je ne tiens pas ici à m’exprimer sur le bien-fondé du mouvement ou de sa répression, mais dans ce billard à deux bandes, les fantassins qu’on envoie au casse-pipe m’inspirent pitié et colère. Peut-être parce que, à l’âge de 22 ans, j’étais à leur place dans un jeu potentiellement plus dangereux, mais qui heureusement m’a (et nous a tous) laissé rentrer indemne.
Les blessés des deux camps auraient tout intérêt à peser soigneusement leur prochaine action dans ce tournoi de dupes.

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En attendant l’acte XV, je lis Talk Talk de T.C. Boyle (traduction Bernard Turle) après avoir vu l’excellent portrait que Arte lui a consacré.

Sans excuses

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 14 février, 2019

 

Je me suis fait traiter de connard sur facebook. Sous un tweet retransmis par un de mes contacts – tweet où une femme voilée affirme en riant que ce n’est pas son mari qui lui impose le voile puisqu’elle n’a même pas de mari – j’ai répondu (verbatim) : « Comme quoi, pas besoin de mari pour subir une culture patriarcale« .

Je laisse chacun disséquer cette courte phrase, en insistant bien sur le terme subir et le fait que je n’ai fait mention d’aucune oppression, ni même de religion. Je reconnais que l’expression « être sous l’influence de » aurait peut-être été moins polémique, mais bon, il est trop tard.
Car sous ces mots on a vu du racisme, de l’islamophobie, de la misogynie et au minimum de la « violence polie ». On m’a demandé de rectifier mon propos et de m’en excuser. On m’a donc traité de connard, mais aussi de pauvre type, et surtout de mâle blanc dominateur dont le discours serait intrinsèquement oppressif et violent.

Et c’est peut-être vrai.
En tout cas, il est certain que ceux et les (rares) celles qui m’ont répondu sur ce ton l’ont ressenti ainsi. A l’appui de son virulent propos, mon contact facebook m’a renvoyé à ce texte :

FIL DE DISCUSSION ET D’EXPLICATION SUR LES QUESTIONS DE L’OPPRESSION, DES FAUSSES ÉQUIVALENCES ET DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION
Ces derniers temps, il y a une multiplication de certains discours oppressifs inconscients. C’est aux auteur-rice-s de telles paroles que les paragraphes suivants s’adressent en priorité.
[…]
Vos méthodes sont mauvaises parce que VOS MÉTHODES PARTICIPENT AUX DYNAMIQUES DE DOMINATION.
De ce fait, elles sont nocives et je ne peux adopter une procédure de pure neutralité : éthiquement, je dois critiquer et refuser votre discours !
Qu’est-ce qu’une dynamique de domination ? C’est un mouvement qui fonctionne de concert avec les axes d’oppression.
Lesdits axes d’oppression sont […] personnes blanc-he-s => personnes racisées
Ces axes d’oppression sont démontrés par les chiffres et les études. Nous ne parlons pas ici de « points de vue » ou de « positions politiques ». La domination des femmes par les hommes cisgenres hétérosexuels, par exemple, est une donnée concrète, maintes fois vérifiée, et la contester ne peut tenir que de l’ignorance, de la mauvaise foi ou de la volonté de nuisance.
La conséquence directe de ces situations de domination, c’est que certaines actions, positions et discours qui seraient normalement « neutres »… ne le sont en vérité pas du tout ! Parce que les dés sont pipés, que les positions ne sont pas égales.

J’adhère à cette approche qui me semble en phase avec celle d’un James Balwin quand il dit que le racisme n’est pas le problème des Noirs mais bien celui des Blancs et que c’est à eux de le régler, entre eux.
Je voudrais aussi la mettre en parallèle avec les positions de René Girard sur le conflit mimétique et la logique sacrificielle telles qu’expliquées par Hypnomachie.
Il y a peut-être là les conditions d’une guerre de tous contre tous où chacun est à l’affût du moindre écart de l’autre pour le désigner comme ennemi, un peu comme dans la scène finale des Body Snatchers (version 1978).
Quel était l’objectif du post de mon contact en republiant ce tweet déjà ancien ? Était-ce de battre le rappel de ses troupes pour se congratuler et identifier les déviants ? Je ne sais pas, il n’y avait ni commentaire ni explication, et par la suite tout le monde a été bien trop occupé à me démontrer mon racisme, ma misogynie et ma dominance masculine blanche pour qu’on en sache plus.

Aurais-je donc dû m’excuser pour me soustraire à la vindicte ? Je vous laisse le soin de répondre.

James Baldwin

Colibris incendiaires

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 14 janvier, 2019
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(c) Blog de Tachka

Chacun connaît la légende du colibri qui s’échine à transporter une ridicule becquée d’eau pour éteindre l’incendie de forêt : il fait sa part !
C’est même l’allégorie fondatrice de presque toute la mouvance décroissante. Tous colibris !

Supposons maintenant que, juste une fois, le colibri ne transporte pas une goutte d’eau, mais une goutte d’essence… il fait alors aussi sa part dans l’embrasement, ou au moins dans l’entretien du feu.

Il est de bon ton depuis quelque temps de condamner le discours sur l’importance des gestes individuels : l’état de la société et de la planète ne serait pas imputable à nos ridicules actions de colibris, mais à celles menées par des multinationales et des états voyous, alors arrêtez donc de culpabiliser l’individu qui n’y peut rien, zut !

Mais nous faisons notre part de colibris incendiaires quand nous emmenons les enfants chez McDo, même si une fois de temps en temps ce n’est pas si grave.

Nous faisons notre part chaque fois que nous prenons la voiture plutôt que le car ou le train, parce que c’est quand même plus pratique et puis de toute façon il y aura un bouchon que j’y ajoute mon carrosse ou pas.

Nous faisons notre part chaque fois que nous prenons un café dans un gobelet sur l’autoroute, parce qu’ils ne le servent pas autrement (et le thermos rempli à la maison, y as-tu pensé, petit colibri ?).

Nous faisons notre part chaque fois que nous achetons un t-shirt à 5 euros ou des baskets à 150, chaque fois que nous nous connectons sur facebook, chaque fois que nous commandons sur Amazon ce truc qu’on ne trouverait pas ailleurs et qu’on ne peut pas attendre (vraiment ?), chaque fois que nous participons à un événement « gratuit » financé par la pub d’une marque qui nous hérisse, chaque fois que… et que…

Bref, nous faisons notre part toutes les petites fois où nous transigeons sur nos principes, même avec une bonne raison, ou simplement parce qu’une fois seulement ce n’est pas si grave.

Multinationales et états voyous comptent autant sur leurs forces propres que sur l’armée innombrable des petits colibris incendiaires.

Multinationales et états voyous savent bien que nous ne sommes pas des salauds, que nous pensons global et agissons local, que nous sommes allés voir le film Demain et même Après Demain, que nous faisons attention à l’éthique de l’étiquette et à notre empreinte carbone, que nous lisons les livres de Pablo Servigne et regardons le vidéos de Jancovici, que nous professons publiquement un mode de vie aussi sobre que respectueux des producteurs et de l’environnement, que nous accordons nos actes à nos idées… en général.

Mais ils savent aussi qu’une fois de temps en temps nous prenons notre goutte d’essence pour la cracher dans le feu. Et cela leur suffit pour se tenir au chaud.

Mise à jour du 28/03/19 : ici, une vidéo du professeur Feuillage, très en phase avec ce billet cracheur de feu.

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Maintenant que le ras-le-bol des commémorations est passé j’ai rattrapé mon retard en lisant le formidable Tranchecaille de Patrick Pécherot.

L’avenir dépassé

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 2 janvier, 2019
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Si comme moi vous avez passé la cinquantaine vous partagez sans doute avec bon nombre d’anciens jeunes de notre génération l’impression que l’avenir c’était l’an 2000 et qu’il n’a pas tenu ses promesses. J’ai encore entendu cette idée récurrente exprimé par Cédric Klapish dans sa Master Class.

Quand nous étions encore jeunes, l’an 2000 c’était les voitures volantes, les rayons de la mort (ah, ça on l’a), la nourriture en pilules (ah, ça aussi), les robots qui font tout à notre place et nous servent encore le café en discutant philosophie, les vaisseaux intergalactiques ou encore bien d’autres choses, chacun peut allonger la liste. Dans cet avenir il n’y avait plus de guerre et nous portions tous de grandes chasubles écrues en déambulant dans un vaste forum permettant à chacun d’apporter sa contribution aux idées sur le monde.

Mais plus l’an 2000 approchait plus nous sentions monter la déception. Rien n’avait vraiment changé depuis les années 80 et même la chute du bloc soviétique n’avait rien arrangé.

La tempête de fin 1999 en France, et le 11 septembre 2001 pour le reste du monde, se sont chargés de nous ouvrir les yeux : notre avenir rêvé était d’emblée complètement dépassé.
La technologie se cantonnait à des détails qui ne révolutionnaient pas la vie. Internet et les téléphones portables existaient, ils étaient en train de modifier nos cerveaux en profondeur, mais ils n’amélioraient pas grand-chose et ne correspondaient pas du tout à l’idée que nous nous faisions d’un avenir rayonnant.

Pour retrouver notre futur de rêve il faut désormais regarder vers le passé.
Nous sommes peut-être la première génération à se dire que la vie de ses enfants ne sera pas meilleure que la sienne. Ils vont devoir faire face à des défis dont la plupart d’entre eux ne sortiront pas vainqueurs.
Même si certains continuent de projeter des missions vers Mars, une bonne part de l’effort scientifique consiste à analyser nos erreurs répétées depuis cinquante ans et tenter d’y trouver des solutions.
Les discours officiels sur le retour de la croissance se heurtent à la nécessité fondamentale de revenir à une consommation raisonnée des ressources et donc à une sobriété choisie avant d’être subie. Pour Jean-Marc Jancovici, nous allons forcément vers une économie décarbonnée et nous y allons d’autant plus vite que nous le refusons.
Les mouvements sociaux ne demandent plus de progrès mais un maintien des acquis face à la perception d’une réalité en constante dégradation.
Dans le monde, des mouvements politiques nostalgiques d’une époque qui a engendré la seconde guerre mondiale sont portés au pouvoirs par des peuples que les autres promesses non tenues n’enchantent plus.
Un nouveau champ de recherche s’intéresse déjà à l’étude de l’effondrement en cours.
Notre avenir est clairement dépassé.

Ou plutôt, il n’est pas tracé.
Nombre de prophéties autoréalisatrices se heurtent à l’inattendu.
Face à l’effondrement annoncé, au moins deux attitudes cohabitent.
Ne compter que sur soi et faire le maximum de réserves pour survivre seul.
Compter sur la solidarité naturelle de l’espèce, non pour ne pas se préparer au choc, mais bien pour l’amortir ensemble.
Cohabitation n’est pas opposition. Rien n’interdit de penser qu’un survivaliste partagera ses denrées amassées contre du savoir-faire complémentaire ou même seulement un peu de chaleur humaine.

Et donc, Joyeux 2019 à tous !

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En attendant la chute, je lis Swing Time, de Zadie Smith, traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson.

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