Comme ça s'écrit…


Écriture, décharge publique

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon le 21 juin, 2015

L’autre jour, un intervenant sur France Culture affirmait qu’écrire c’était charger quelque chose dans l’esprit du lecteur.
L’image m’avait paru partielle mais juste. Comme on charge une arme.
La munition peut n’être qu’à blanc, fumigène, dispersante, incendiaire ou létale, souvent à retardement.
La charge exprimera les valeurs et les postures de l’écriveur, contaminées par les valeurs et les postures de l’époque, ou au moins par une frange desdites.
Elle fera son travail, destructeur ou constructeur, au moins interrogateur. L’interrogation d’une balle en pleine tête, c’est chargé.
Il me vient qu’écrire ne fait pas que charger l’esprit du lecteur, mais décharge aussi celui de l’écriveur.
Quelque chose entre la décharge publique à ciel ouvert et le site d’enfouissement de déchets nucléaires. Ce qui s’y voit est vu par tous, l’auteur lui-même pouvant être incommodé par l’odeur. C’est ainsi, il assume.
Ce qu’il assume moins est enterré profond. Mais c’est là. Censé être caché pour les siècles des siècles, ou au moins pour les années – voire les jours – qui le séparent de la mort.
Au-delà, on s’en fout, cela devient les déchets des autres.
Mais quelqu’un pourra toujours gratter, creuser, mettre à jour, décharger de nouveau. Les écrits restent.
La grande foire à tout numérique aura probablement pour effet collatéral de diminuer leur demi-vie radioactive, atténuer leur rayonnement. Mais ça peut encore péter.
Comme disait le commandant Sylvestre : « Nos regrets à la famille, tout ça… »

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Tout en me déchargeant publiquement, je lis encore Une Brève Histoire du Futur, et je rigole souvent bien, sans que ce soit voulu par l’auteur (lequel n’arrête pas de creuser le fossé entre « auteurs de science-fiction qui se trompent » et scientifiques, comme lui, qui savent, eux !).

Au naturel

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon le 4 juin, 2015
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Train – presque vide – de 6h00 entre Annecy et Lyon. Je suis seul dans un compartiment. Quelques secondes avant le départ une jeune femme entre et s’assied juste en face de moi alors qu’il y a six autres sièges libres. Je comprends vite pourquoi : elle sort un nécessaire de maquillage et pose un miroir sur pied orientable sur l’unique tablette étroite qui nous sépare. Elle va mettre trente minutes – l’horloge de mon PC faisant foi – à obtenir satisfaction par une succession d’opérations complexes que j’observe discrètement et note au fur et à mesure au clavier (oui, je fais semblant d’écrire, mais j’espionne).
D’abord un engin en pince qui recourbe les cils, opération longue au petit bruit croustillant. Puis un mascara en tube, un fond de teint appliqué à l’éponge, un stylo correcteur qui gomme les imperfections (veinules, petits boutons…), un rouge à lèvres presque indiscernable de sa carnation naturelle, une poudre invisible estompée au pinceau large… Tout ce patient travail aura pour résultat de lui rendre son visage d’origine, le même qu’avant, sans la moindre trace de maquillage apparent. Un visage naturel. Mais parfait. Quel talent !

Peut-être y a-t-il au moins deux façons de tracer sa route.
L’une consisterait à s’agiter, accumuler, réussir de façon mesurable, publique… Une sorte de maquillage voyant pour cacher le vide. Il faut recommencer chaque jour. Replâtrer. En rajouter toujours plus. Ça occupe, mais ça épuise. Et puis, que faire quand on a oublié sa trousse à maquillage ou pas eu le temps (l’énergie ?) de jeter de la poudre aux yeux ?
L’autre chercherait plutôt, par un long travail sur soi, à retrouver le naturel, ce vide cher aux bouddhistes. Ce n’est pas facile, mais les patients efforts sont récompensés : on donne la plus belle image de soi, une vérité juste un peu arrangée, un naturel idéal qui flatte l’œil sans l’agresser. Un maquillage, certes, mais qui ne ment pas (un peu comme le truc imparable que j’enseigne à mes enfants pour tricher aux examens sans se faire prendre : tu apprends tout par cœur, tu bosses, tu t’entraînes, et tu passes tranquille sans que personne s’en aperçoive).
Il est possible aussi qu’un encore plus long travail conduise à s’accepter sans maquillage.
Quitte à laisser voir les imperfections, le temps de les corriger par en-dessous, en profondeur. Et en gardant à l’esprit que ceux qui nous entourent, eux, n’ont pas le choix et ont bien dû nous accepter tels que nous leur apparaissons, maquillés ou pas, naturels ou pas. Toujours visibles sous les couches de fond de teint ou de réussite sociale. Quoi que nous fassions pour améliorer notre image, ils nous voient tels qu’ils veulent bien nous voir.

J’ai l’impression de redécouvrir l’eau tiède et la psychologie deuxballistique du new age dans ce wagon silencieux.
Je ne vous aurais pas ennuyés avec ces considérations peut-être banales si je ne finissais par leur trouver un fond de vérité exploitable. Retrouver le naturel, le fond de soi non négociable, ce qui nous permettra de dire, face à d’éventuelles critiques « désolé, c’est moi, je peux changer ma façon d’agir, mais pas ma façon d’être, ou en tout cas pas dans l’immédiat ». C’est du boulot, mais c’est utile.
Il est 7h00, le train passe devant le lac du Bourget. Sans une ride. Sans maquillage.

Photo Philippe Schaller

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En sortant du train je me suis acheté Le Degré zéro de l’écriture, de Roland Barthe. Je vais le lire.

Pertes en ligne

Posted in Lecture,Réflexitude par Laurent Gidon le 2 juin, 2015
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Pour illustrer la loi de Moore dans son livre Une Brève Histoire du Futur, Michio Kaku écrit ce paragraphe :

On reçoit parfois une carte d’anniversaire qui se met à chanter « Happy Birthday » quand on l’ouvre. Croyez-le ou non, mais cette puce dépasse en puissance informatique toute celle dont disposaient les forces alliées en 1945 […]. La puissance informatique d’un smartphone actuel dépasse celle que la NASA a mis en œuvre pour envoyer les premiers hommes sur la Lune en 1969. Les jeux vidéo rendus gourmands par la simulation 3D consomment plus de ressources que les ordinateurs centraux d’il y a 10 ans. La dernière PlayStation de Sony à 300 dollars vaut, informatiquement parlant, un supercalculateur militaire de 1997 à plusieurs millions de dollars.

Les chiffres, les dates et les faits sont connus. Ce qui me frappe en lisant cela ce matin, c’est le décalage de fond entre les termes des différentes comparaisons.
Une puce festive jetable, contre une guerre qui a changé le monde.
Un téléphone essentiellement employé pour prendre et envoyer des selfies, contre le rêve réalisé d’une bonne partie de l’humanité.
Des jeux vidéos contre des outils professionnels.
Une machine à jouer déjà obsolète contre un engin à visée militaire.
Tout ce progrès n’a-t-il conduit qu’à cela ? À mobiliser le maximum de puissance pour s’arracher un sourire ?
Non, bien sûr. Rassurons-nous, les supercalculateurs militaires comme les projets spatiaux sont toujours d’actualité, et toujours plus puissants. Mais il ne peuvent plus servir à nous situer sur la carte du progrès. Ce qui compte pour nous aujourd’hui, ce que nous sommes capables d’évaluer mentalement, ce sont les outils de divertissement.
Il m’a fallu me replonger dans l’étymologie de « divertir ». Le terme décrit à l’origine le fait de «détourner quelqu’un de quelque chose», puis «se détourner, se séparer de, être différent» avant de signifier notre actuel «s’amuser, se distraire».
De quoi cherchons-nous à nous détourner avec tant de puissance ?
De quelle humanité sommes-nous en train de nous séparer ?
Quelle perte en ligne – cette électricité dissipée dans le réseau à mesure que celui-ci s’allonge – nous a vidé de notre substance humaine pour nous coller devant des écrans à la recherche d’un autre frisson ?
Je n’ai pas LA réponse, bien sûr, parce que chacun pourra tisser la sienne.
Ce qui compte, je pense, c’est de ne pas oublier de se poser la question.
Chaque fois que je mobilise la puissance phénoménale de l’informatique pour me distraire, est-ce que je donne le meilleur de moi-même dans la grande expérience humaine, ou est-ce qu’au contraire je m’en abstrais ?

On reconnaîtra dans cette illustration le talent d’Aurélien Police, qui m’avait fait l’honneur de réaliser la couverture de Djeeb l’Encourseur.

 

Chambéry festival (magie avec truc)

Posted in Admiration,Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon le 31 mai, 2015
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Il y a près de chez moi une petite ville – bon, une ville moyenne – qui a trouvé la formule magique de l’événement littéraire réussi.
J’en sors, je peux vous donner la martingale, car dans chaque tour de magie réussi il y a un truc, mais la vraie magie commence quand tout le monde y arrive.

D’abord, c’est un festival qui fonctionne avec, par et pour des lecteurs. Pas des acheteurs de livres, comme la plupart des salons alibi librairies, mais de vrais lecteurs : des vrais gens qui ont tous lu le vrai livre des auteurs invités. Comment se fait-ce ? Patience.
Ensuite, c’est un festival qui réunit des auteurs ayant un vrai point commun : ici, il s’agit de leur premier roman. Cela pourrait être autre chose. Ce n’est pas important en soi, mais ça l’est pour les lecteurs.
Car les lecteurs sélectionnent les auteurs invités. Les lecteurs. Pas les libraires ou les éditeurs. En fait, voilà le vrai point commun entre tous les invités : avoir été lu et apprécié par les lecteurs.
Le mot clé est sélection : on n’invite pas la clique habituelle des grands auteurs à la mode pour servir de locomotive aux écrivains régionaux, non. Ici, on ne fait venir qu’un nombre restreint d’auteurs, tous vraiment attendus.
Et il n’y a plus de compétition, de grand prix ni de mention, de proclamation des résultats : les auteurs sélectionnés ont tous le Prix du Premier Roman, tous lauréats, on peut se détendre et passer aux vraies relations.
Enfin, c’est un festival qui néglige l’actualité pour s’intéresser aux livres de l’an passé. Cela peut paraître idiot dans une époque où l’on court après le scoop, mais ça ne l’est pas, loin de là. Je dirais même que ça change tout. Vous verrez.

Le principe, donc : pendant un an, on propose aux lecteurs volontaires tous les premiers romans qui sortent.
Les lecteurs en parlent entre eux ou décident seuls, mais établissent une liste de 15 auteurs.
L’année suivante, les 15 auteurs les plus cités sont invités pendant quatre jours pour présenter leur livre et rencontrer les lecteurs (petits déjeuners, tables rondes, ateliers, dédicaces…).
Rien de révolutionnaire… et pourtant.

Pourquoi ça marche ?
D’abord parce que les lecteurs ont choisi les auteurs, ils les attendent pendant un an, ils ont aimé (ou pas, ou pas tous) leur livre et rêvent de rencontrer enfin la personne derrière la plume, pour lui dire ce qu’ils pensent de son travail. Quand les auteurs sont enfin là, c’est la fête. Personne ne boude son plaisir, pas de passants indifférents qui tirent la lippe sur des étals de dédicaces infertiles. Il s’agit plus de retrouvailles émues. C’est beau.
Ensuite parce que les auteurs sont jeunes, certes – c’est leur premier roman publié – mais qu’ils sont déjà aguerris par un an de salons et dédicaces (si leurs éditeurs ont bien travaillé). Ils sont à mi chemin entre l’amateur et l’écrivain, avec souvent un autre métier à côté et des sourire jamais blasés, mais aussi quelque chose à dire sur leur nouveau statut. Ils sont dans le bain, sans être ramollis.
Enfin parce que ce festival donne un coup de fouet revigorant à ces primo-romanciers.
Multi-primé ou sorti confidentiellement, en termes de librairie leur premier roman est déjà loin derrière eux. Il a souvent déserté les rayons, on n’en parle plus. Et là, alors que les auteurs sont souvent en train de peiner sur l’épreuve du deuxième roman, voilà que le premier renaît. Voilà qu’ils retrouvent les sunlights, les honneurs de la presse, la foule avide. C’est merveilleux, pour un auteur. C’est la vie qui vous sourit deux fois, c’est l’espoir et la joie et le rire et le contact et le sourire et le partage qui renaissent. Ce sont aussi les ventes qui redécollent. C’est magique. Ne boudons pas !

Voilà. C’est peu de chose, ce festival. Il suffit d’une bonne idée et d’une équipe motivée – la préparation s’étale sur un an, avec 4 permanents, des stagiaires et des dizaines de bénévoles – et d’un seul coup, baguette magique, un bouche-trou culturel se transforme en événement à succès. C’est facile, y a qu’à ! C’est à se demander pourquoi il n’y en a pas plus sur ce modèle…
Alors des idées du même type, vous m’appelez et je vous en donne à la pelle. Tant que le triple principe lecteurs/auteurs/temps est respecté, on peut trousser des salons de toutes les tailles et tous les styles.
Tenez, juste un qui me vient, comme ça : Le Salon de Poche. Un festival où les lecteurs sélectionnent des auteurs parmi ceux dont le roman est republié en format poche. Pour les lecteurs, c’est moins cher, pour les auteurs cela se croise souvent avec de nouvelles sorties en grand format, le temps fait son œuvre, le succès se profile.
Ne me remerciez pas, c’est cadeau.

Bon, j’ai l’air de vous avoir fait découvrir la source magique, mais le Festival du Premier Roman de Chambéry est est quand même cette année à sa 28ème édition. Quand même. Un truc qui aurait dû faire des petits, non ? Si oui, dites-le moi, en com, que je précise ici. Merci.

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Pendant le Festival, je lisais Buvard, de Julia Kerninon, mais j’ai aussi été fortement marqué par les personnalités de Slobodan Despot et Gauz.

Violence en salle

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon le 28 mai, 2015
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La sortie médiatiquement saluée, analysée, contextualisée, du nouveau Mad Max m’amène à m’interroger sur le goût public pour la violence et la façon dont les cinéastes ont pu flatter ou critiquer cette addiction.

Pas besoin de s’étendre sur l’ensemble des films qui offrent une spectacularisation de la violence. On a pu parler de pornographie, mais ce n’est pas le cas : les acteurs simulent, les effets spéciaux distancient. Le public le sait, il kiffe le transfert sans se sentir coupable de non-assistance à personne ne danger. Sinon, c’est du snuff.

Intéressons-nous plutôt aux cinéastes qui veulent dénoncer le spectacle de la violence. J’en vois au moins quatre : Stanley Kubrick, George Miller, Martin Scorsese et Oliver Stone.
A mon humble avis, Stone a raté son coup avec Tueurs Nés : copycats en pagaille, et toujours plus de sensationnalisme dans le traitement par les médias (de Daesh à Charlie/Casher, choisissez votre affaire). Avec Platoon il avait déjà fait de la guerre du Vietnam une ode aux grandes valeurs maquillée sous le sang, la peur et la drogue. Un trip finalement agréable au spectateur, pas une épreuve. La sincérité du propos n’atténue pas l’erreur de traitement.
Miller avait joliment joué avec son premier Mad Max : on y perçoit l’impact de la violence sur les esprits alors que l’essentiel du gore reste hors champ. Dénonciation réussie, film anti-spectaculaire (revoyez-le) qui ne fait pas plaisir à voir, morale suivie par le réalisateur et non exposée comme un badge de scout pour mieux s’autoriser à la trahir en images. Hélas, dès l’opus II tout se renverse et jusqu’au IV la franchise du Guerrier de la Route n’est qu’une longue trahison du propos initial : on montre ce qu’on dénonce, en flattant le goût du sang tout en préservant une fausse morale (ah, ce regard dégoûté du Gyro Captain pendant le viol de la blonde…).
Scorsese, dès Mean Streets, semble avoir toujours montré la violence pour la dénoncer. Sa plus grande réussite dans ce domaine me paraît être Les Affranchis, tant la violence consubstantielle des personnages est présentée comme une drogue dont il faudrait à tout prix s’extraire. Quand Joe Pesci s’énerve, même le spectateur supplie pour que cela cesse.
Hélas, de Casino à Gangs of New York ou Les Infiltrés, Scorsese étale aussi sa fascination pour ce qui frappe, coupe, brise, désosse, tue… On voit ses films comme on prend un shoot, en se disant que c’est le dernier tout en sachant qu’on va replonger.

Reste Kubrick. Le seul qui à mon sens n’a jamais trahi sa position morale.
Si on remonte à Fear and Desire, on comprend que pour lui toute violence présentée comme un spectacle se retourne contre celui qui y prend plaisir. Rien ne la justifie jamais, pas même le scénario.
Le sommet est atteint avec Orange Mécanique : censé dénoncer l’ultraviolence, le film s’attaque en fait à en dégoûter le spectateur. Tout, du son au montage, en passant par les couleurs, le physique des acteurs et le traitement de la musique, est organisé pour agresser les sens. Jusqu’à cette mauvaise blague du dentier dans le verre d’eau que boit l’agent de probation, insérée sans doute pour nous rappeler que le film doit nous faire vomir. Cette mise en abîme du traitement Ludovico peut paraître aujourd’hui très douce en regard de ce que le cinéma a osé montrer depuis 1971, mais l’intention est là. Elle restera.
Jusqu’à Eyes Wide Shut, en passant par Full Metal Jacket et bien sûr Shining, Kubrick enfoncera le clou : la violence peut être une pulsion irrationnelle, mais n’est jamais un spectacle que justifie le scénario.

Quelqu’un l’a bien compris. Dans There Will Be Blood, Paul Thomas Anderson reprend l’approche de Kubrick et réalise un grand film sur la violence sans qu’aucune scène ne soit là pour plaire au spectateur, l’exciter, le soulager de sa pulsion.

En me remémorant ces films et leur ambition, je me demande s’il n’y a pas un unique message dans le nouveau Mad Max. Pas un message féministe (Oh my god, une femme forte ? !) ni écolo survivor, non. Un message qui nous dit que nous sommes prêts à payer notre dose de violence factice pour mieux supporter la violence réelle, un peu comme on frotterait la peau autour de la blessure pour en diluer la douleur.
Et cette idée me fait mal.

Fausse violence, vrais dégâts

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Et pendant que je ne vais pas voir Mad Max : Fury Road, je lis Le Ciel nous appartient de Katherine Rundell, paru chez un éditeur dont j’aime beaucoup le nom : Les Grandes Personnes.

Pierre est parti

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon le 1 mai, 2015
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Parmi mes nombreux cousins, l’un s’appelait Pierre. Le fils aîné du frère de mon père, pour le situer.
D’aussi loin que remontent mes souvenirs je l’ai toujours vu habillé d’un polo blanc, même en hiver, toujours vu souriant ou d’une bienveillante neutralité, toujours vu ferme sur ses principes : pas d’alcool, pas de tabac. Il limonadait alors que toute la famille trinquait au champagne à chaque nouvelle année. Il parlait doux dans un milieu familial de stentors, professeurs d’université habitués à subjuguer du verbe des amphis de mille places.
De la science, Pierre avait plutôt choisi le côté secret du laboratoire.
Je me souviens de sa thèse, dans les années 80, portant sur l’application des lentilles de Fresnel en optique planaire. Il me parlait déjà d’un possible ordinateur optique, ultra rapide et sans dégagement de chaleur, en ajoutant avec un petit sourire « Mais c’est encore un peu compliqué ».
Sa carrière de chercheur semble l’avoir éloigné de ces complications-là pour le livrer à d’autres. Nous n’avons toujours pas d’ordinateur optique, ultra rapide et sans échauffement. Coïncidence ?
Depuis quelques années, Pierre et moi nous voyions rarement. Aux obsèques de mon père, à la sortie d’un Djeeb que je dédicaçais dans une librairie grenobloise…
Nous avions repris un contact plus régulier, par mail et téléphone, lorsqu’il avait bien voulu me donner son avis sur L’Abri des Regards et sur nos visions complémentaires, voire incompatibles, de notre famille commune. Et de mon père.
Nous avons beaucoup parlé et je l’en remercie. Nous avons eu le temps, tout juste, alors nous l’avons pris.
Parce que, dans le même temps son cancer s’est déclaré.
Au cardia, tout d’abord. Puis un torticolis persistant a révélé des métastases osseuses dans la nuque. Et puis… En quelques mois Pierre s’est vu balayé. Il s’est regardé, ausculté, curieux des efforts médicaux et des tactiques mises en œuvre dans le champ de bataille qu’était devenu son corps.
Une bataille qu’il a perdue voici déjà trois semaines.
C’est le temps qu’il m’a fallu pour concrétiser sa mort. Je n’ai pas pu aller à ses obsèques, partager ma peine avec son père, sa tante, son frère, ses neveu et nièce. Je n’ai pas pu ritualiser son départ. Et pourtant, d’une certaine façon, je l’avais déjà fait, en lui dédiant le manuscrit de mon futur roman.
Dans nos conversations nous parlions aussi littérature. La mienne. Il avait lu la première version de Quelque Chose d’Autre. Il m’avait conseillé sur la façon de créer un être extraterrestre à la fois opaque et transparent, impossible à analyser. Je le cite :

Le truc bizarre pourrait parfaitement être fait de matière ordinaire. Par contre pour devenir bizarre, il doit avoir une structure interne complexe, voire très complexe, plus que ça : extrêmement complexe. Je me justifie : Si tu vas voir les propriétés surprenantes, tu vas les trouver pour des matériaux très particuliers avec des arrangements internes très particuliers. Par exemple : il existe la possibilité d’avoir des matériaux d’indice optique négatif (pour une longueur d’onde) c’est a dire que la réfraction n’est pas habituelle et peut permettre des comportements optiques inattendus dans notre monde. Comme tu le verras dans cet article c’est possible avec des métamatéraiux aux structure interne complexe. Autre exemple : La supraconductivité, elle n’existe a « haute » température que pour des molécules assemblées en réseau périodiques complexes. Je ne connais rien en superfluidité, mais peut être est elle aussi possible dans les réseaux poreux ? Mais l’adhérence des surfaces peut être modifié par une nanostructure. J’insiste bien, la périodicité, à multiples échelles (éventuellement variable) permet par l’interaction avec l’onde qui accompagne les particules des phénomènes inattendus. Donc si tu imagines un truc, juste blanchâtre a première vue, puis étudié par les scientifiques, qui se révèle d’une structure multi-périodique et composé de presque tous les atomes connus, en proportions variables, alors il peut avoir des propriétés surprenantes. Son étude demandera une quasi infinité de mesures. Chaque direction de l’espace révélant une nano-structure périodique adaptée a une nouvelle particularité. Si tu ajoutes que sa structure interne se modifie dans le temps ou sous les circonstances, tu obtiens un sujet d’étude pour scientifiques qui sortira de nombreuse révélations (de ton choix), et qui sera sans fin, le nombre de possibilités devenant immense. Selon moi, là cela devient crédible. Les trucs simples on les connaît, mais les trucs compliqués aux propriétés bizarres on est juste au début de leur découverte.

Voilà. Les trucs simples on les connaît. Sous ses airs de simplicité, Pierre était complexe, avec de nombreuses propriétés étonnantes. Je suis content de l’avoir un peu connu, un peu découvert. Et je lui souhaite bon voyage.

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Pendant que Pierre mourait je lisais Le Royaume d’Emmanuel Carrère, que je viens d’achever dans la douleur. Il n’y a aucun rapport, hélas.

Pierre Gidon - Stéréoscopie

Ceci n’est pas une photo qui bégaie mais une stéréoscopie, prise de vue permettant la visualisation en relief et dont Pierre Gidon était un des plus grands spécialistes.

Pourquoi rassurer un chat ?

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon le 23 avril, 2015

Le chat qui a choisi de dormir chez nous vit sous condition de stress permanent. Il a été (légèrement) maltraité par le voisin à une période sensible et en a gardé une psychologie de moineau : toujours en éveil, prêt à fuir au moindre bruit. Sauf quand il dort. C’est pour cela que nous lui ouvrons la maison, pour qu’il puisse dormir au calme, loin de toute menace objective. C’est sans doute aussi à cause de cette crainte panique que ce chat squatteur-invité est toujours en vie alors que tous nos autres locataires à moustaches se sont fait écraser sur la route qui passe derrière la maison et sert de piste d’élan aux fanas de course de côte campagnarde.
Donc le chat dort la plupart du temps sur un de nos fauteuils. Certains jours il cherche un endroit encore plus protégé, se glisse entre les draps dans l’armoire ou se cache dans une boîte à chaussures. Parfois, malgré nos efforts, une porte qui claque ou un frôlement de sa couche le fait sauter en l’air.
Quand je le prends dans mes bras il a souvent un réflexe de fuite. Une demie seconde, cela ne dure pas. Une caresse sur le sommet du crâne et derrière les oreilles le rassure vite. Il cherche à se frotter le coin de la gueule sur ma poitrine. J’ai beau savoir qu’il ne fait que marquer ce territoire à son odeur, j’aime y voir une forme de bisou. Une récompense à mes efforts pour le rassurer.
À quoi ça sert, ces efforts ? À le rassurer, bien sûr, encore que son frottement marqueur prouve qu’il sait se rassurer lui-même dans l’univers sensoriel qui lui est propre.
La bonne question est plutôt : à quoi cela ME sert ?
Pour beaucoup d’entre nous, il est utile de se sentir fort, en sécurité, aux commandes. Tout ce qui permet de faire naître ou entretenir ce sentiment de puissance est recherché, favorisé, répété. Cela va des insultes proférées à l’abri du cocon automobile jusqu’aux bagarres de beuveries. On a osé, on se sent fort, le monde fait moins peur.
En ce qui me concerne, et comme pas mal de mes contemporains aussi, je cherche plutôt à me sentir bon. Ce n’est pas une qualité, c’est presque pathologique, mon psy vous le confirmera. Cela ne signifie pas que je ne vais pas m’autoriser une petite démonstration de force de temps à autres, mais j’ai appris depuis longtemps qu’elle ne suffira pas à un bien-être durable. Le sentiment d’être apprécié ou aimé ne suffit pas non plus, d’ailleurs : on cherche toujours plus loin les preuves d’amour, d’affection ou d’admiration et c’en devient pesant (euphémisme). On cherche, on cherche, jusque dans le cou du chat.
Je crois que c’est là que s’explique mon envie ou mon besoin de faire plaisir à cette bestiole, de la rassurer, de lui faire comprendre que non, ce n’est pas de moi que viendra le danger.
Le chat s’en fout, je suis son garde-manger et le tenancier de son hôtel de jour et n’importe qui pourrait tenir ce rôle pour lui. Mais le rôle que je me donne, moi, personne d’autre ne le brigue. Si je passe un peu de temps à rassurer le chat, à le caresser jusqu’à sentir sous mes doigts la vibration de son ronronnement silencieux (oui, le chat a même peur de ronronner trop fort), c’est parce que cela rend mon monde plus beau, plus accueillant, parce que cela me donne le pouvoir divin d’être celui qui apporte douceur et plaisir sans contrepartie. Je ne vais pas faire mon Gandalf et argumenter sur le plus grand pouvoir entre épargner une vie et la sacrifier. Non, je parle ici de petites choses sans grande importance, que l’on fait pour soi et qui prennent de la valeur justement parce qu’il serait si facile, si insignifiant, de ne pas les faire. On se donne de la valeur en rassurant le chat, et ce n’est pas rien.
À l’heure où les migrants meurent par centaines entre l’Afrique et l’Europe, quelle peut bien être l’importance du ronronnement du chat ? Aucune, sans doute. Mais je me dis que, si je peux me sentir mieux en agissant à si petite échelle, je serai peut-être plus enclin à me positionner et agir de même sur des problèmes plus graves. Se sentir fort incite à se défendre. Se sentir bon incite à s’améliorer et à s’ouvrir. A penser en être humain et non en concurrent d’une compétition qui laisse des morts sur le bord du terrain.
C’est à ceci qu’invitent Emanuelle Auriol et Daniel Schneidermann : réfléchir librement et se projeter dans l’univers personnel de l’autre, prendre en compte ses besoins sans les inféoder a priori aux nôtres, se sentir bon et utile au lieu de se sentir fort. Parce que, de toute façon, notre intérêt est là, ainsi que je l’avais exprimé ici  voici plus d’un an.

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Pendant ce temps (pendant que le chat dort, donc, et que les migrants meurent) j’ai enfin achevé ma lecture du monument de Ken Kesey Et quelquefois j’ai comme une grande idée. Un voyage de près de 18 mois, et mon premier réflexe à été de le reprendre au début dès la dernière ligne lue. C’est vous dire… Mais j’y reviendrai.

Les vieux, les jeunes, la vie…

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon le 27 février, 2015
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Si on écoute les paroles de la chanson des Enfoirés 2015, on peut avoir l’impression que les jeunes accusent et que les vieux se défendent avant de renvoyer les jeunes au boulot parce que zut, eux en ont chié alors y a pas d’raison, pose ton bédo et va t’marave à la réalité. Ce à quoi les jeunes répondent bien sûr « tu rêves, papi, y pas d’avenir, tu l’as cassé ». C’est en apparence équilibré, chacun ayant sa phrase qui cogne l’autre ou s’en disculpe.

Bon. On sait bien que les mots mentent, que cet équilibre n’est que de façade, et qu’au final les vieux auront toujours raison parce qu’ils ont le pognon, mais les jeunes ricanent parce qu’ils ont encore leurs vrais dents, eux, et une meilleure chance de ne pas claquer dans l’année.
Les mots mentent, mais pas les images.

C'est la lumière qui dit tout.

C’est la lumière qui dit tout.

Si on regarde le dispositif scénique de cet affrontement jeunes/vieux, l’impression première est celle d’une parfaite égalité de traitement.
Certes les vieux sont à droite et les jeunes à gauche, mais dans la vie c’est pareil, non ? Attends d’avoir des sous et tu verras si tu veux toujours les partager, mon gars. Et puis de toute façon il fallait bien choisir, alors autant assumer le cliché pour ne pas se faire accuser de l’avoir instrumentalisé, genre « t’as vu, y z’ont mis les vieux à gauche, genre y veulent nous faire croire que… ».
Une fois cette répartition effectuée, c’est tout pareil, même espace dévolu à chaque parti, même organisation sur trois rangs étagés et dix colonnes, donc même nombre de participants. Les forces sont égales, et on peut en conclure aussi bien qu’il faut un jeune pour payer la retraite d’un vieux, ou un vieux pour payer le chômage (les études ?) d’un jeune. Parité aussi exemplaire que polysémique.
Mais le diable se cache dans les détails.
Pourquoi, par exemple, le dernier jeune du fond est-il dans l’ombre alors que Pierre Palmade (dans le fond aussi, on t’a repéré, coquin !) mérite un éclairage visage ? Parce qu’il est célèbre et le jeune pas encore ? ce serait mesquin. Cela m’interroge, alors je creuse le filon.
Et si tout le message de fond se cachait dans l’utilisation subtile de la lumière ?
Par exemple, le premier plan gauche et droit n’est pas traité de la même façon. Chez les vieux, le praticable qui surélève les deuxième et troisième rangs reste presque invisible alors que chez les jeunes on voit bien la structure. Message induit : les vieux tiennent en l’air tout seuls, par la magie de leur talent, de leur expérience, ou tout simplement parce qu’ils étaient là les premiers, mon gars, tu ne peux pas le leur contester.
Alors que les jeunes ont besoin de soutien, sinon ils se cassent la gueule, c’est bien connu : être jeune c’est ne rien pouvoir faire (réussir ?) par soi-même, encore moins tenir debout.
Et là encore, pourquoi le mur derrière les vieux est-il bien éclairé alors que derrière les jeunes c’est tout gris et sombre ? Regardez l’impression que cela donne si on accepte de s’y arrêter sur une image fixe. Chez les vieux, c’est chaleureux, accueillant, vivant, c’est le côté qui illumine tout le dispositif avec cette grande tache claire délimitée comme une fenêtre. La lumière passe par les vieux.
Ce traitement déséquilibré amène une seconde modification : sur ce fond lumineux, les ombres portées des vieux sont bien délimitées alors que celles des jeunes se perdent dans le noir. Qu’est-ce qu’on nous montre ? Que derrière les vieux il y a l’armée innombrable des grands hommes et femmes qui les ont précédés ? Peut-être. Ou alors qu’ils ne sont pas tous là, les vieux, qu’il existe encore de quoi remplir plusieurs rangs de talents chantant. On n’avait pas la place, mais ils sont là, derrière le mur, ils poussent pour entrer et donner de la voix.
Et derrière les jeunes ? Il n’y a rien, circulez ! La jeunesse repose sur du rien (à part la structure de soutien dont les vieux lui font l’obole), ne compte rien d’autre que ses troupes, n’est poussée par rien et donc, si elle veut avancer, doit être tirée par la lumière des vieux. C’est limpide.
Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire, mais j’ai envie de m’arrêter là, parce que finalement ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est peut-être cet espace vide entre les deux rangs. Cette Mer Rouge ouverte par le dieu temps et qui voit s’affronter deux vagues, opposées en apparence seulement. Mais c’est un faux sujet, artificiel et vain.
Le temps est continu, il nous relie tous au lieu de nous séparer. Cette chanson est à côté de la plaque en oubliant que le lien de continuité entre les générations ne peut se dénouer. Elle nous raconte une histoire d’affrontement qui n’a pas lieu d’être, une séparation artificielle fondée sur ce que les uns sont supposés avoir et les autres supposés vouloir.
J’ai finalement beaucoup de tendresse et de compassion pour ces « vieux » (certains sont plus jeunes que moi) qui mettent en scène la colère ou la rancœur des jeunes, pour l’affronter en leur lançant « On s’est battu, on n’a rien volé ». Cette recherche de justification fait peine à voir. Peut-être voulaient-ils dire « On s’est vendus, on est désolés », mais n’ont pas osé. On ne leur en veut pas. L’héritage commun est beaucoup plus ancien que leurs petits dérapages. Et le présent que nous partageons tous vaut le coup, avec ses conforts et ses menaces. Quel que soit l’âge, toute la vie c’est ce qui nous reste. Et on peut en faire ce qu’on veut à partir de là, sans s’encombrer des ombres et des ruptures.

 

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Pendant ce temps (pendant que je vieillis, donc) je lis Le Royaume d’Emmanuel Carrère, surpris – après l’avoir ouvert en salivant sur le thème « que m’as-tu pondu Manu ? » – d’être agacé par le looooong préambule sur ses souvenirs de conversion. Il me faut dire qu’avant j’avais dévoré 21-11-63 de Stephen King, non sans m’esbaudir d’un « je te vois venir, petit malin » à chaque grosse ficelle habilement nouée.

L’auteur poli (par son client)

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon le 1 décembre, 2014
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Voici quelques années j’ai écrit un texte de commande, pour le compte d’une banque. Une nouvelle dont j’étais assez fier parce qu’elle répondait aux attentes du client (se projeter dans un siècle futur) tout en respectant mes règles intimes (pas de violence, pas de tension conflictuelle, pas de référence à la banque elle-même). J’en ai parlé à un ami. Qui l’a très mal pris.

Selon lui, je m’étais vendu. J’avais renié tous mes principes, toutes mes convictions – notamment sur la responsabilité des banques dans l’esclavage monétaire où nous sommes en majorité maintenus – et pour quoi ? Pour de l’argent. Un cercle vicieux dont je n’avais selon lui pas su m’extraire par faiblesse.

Je lui avais répondu que ce n’était pas n’importe quelle banque. Une banque locale, qui travaille à dynamiser l’économie du coin et offre à ceux qui en ont besoin l’aide nécessaire à l’avancée ou au lancement de leurs projets. Une banque propre, en somme, qui ne trempe pas dans les malversations de la haute finance, spéculation, blanchiment, profits indus, tirés de la croissance comme du marasme… Non, mon client était une banque honorable et j’étais tout aussi honorable de lui avoir fourni un peu de mon imagination. De plus, cela donnerait à lire, et gratuitement, à des gens de passage qui n’auraient peut-être pas été sensibilisés à mes écrits autrement, ni même à la SF en général, encore moins à une approche non-conflictuelle du genre. En gros, à défaut d’être un héros je me voyais en héraut (facile).

Ils ont bien travaillé, avec toi, m’a répondu cet ami. Ils t’ont fait croire à leur probité, et tu avais tellement envie d’y croire que tu les as crus. Pour de l’argent.

Sur le coup, j’étais sûr qu’il n’avait rien compris. La banque, « ma » banque, n’était pas aussi vicieuse, pernicieuse… Et moi, pas si faible dans mes positions.

Aujourd’hui, je n’en suis plus aussi sûr.

Non que cette banque m’ait menti : tout était vrai. Mais j’ai bien trahi mes convictions à son contact. Cela s’est fait sur la durée. Je me demande si certains intellectuels occidentaux n’ont pas vécu la même chose au contact intime du stalinisme, lorsqu’ils étaient invités par le régime pour en retranscrire une vérité de commande et en sont rentrés convaincus, aveugles et sourds. Il y faut du temps et de la proximité. On apprend à se connaître. On écoute les arguments de l’autre. Comme on a décidé de travailler ensemble, on cherche en l’autre tout ce qui va conforter cette décision : son honnêteté, sa valeur, son utilité. C’est nécessaire pour avancer, sinon on romprait le contrat. Il faut créer cette confiance qui passe non par un aveuglement flagrant mais par une mise en sommeil du sens critique.

Le récent livre de Moati sur Le Pen me semble en être un bon exemple, même s’il n’y a pas là de lien client-fournisseur : au contact prolongé et intime de l’adversaire, l’auteur commence à lui trouver du charme, de l’humour, des qualités qui effacent l’opposition originelle. Il a envie d’en rendre compte, sans s’apercevoir du décalage entre ce qu’il professe d’ordinaire et ce qu’il livre. Lorsqu’on lui en fait la remarque, il se braque et se drape. On l’aura mal compris, assurément.

Pour une commande, le processus me paraît plus efficace et plus sournois. Ce qui se passe dans l’esprit de l’auteur n’est pas un choix délibéré – le choix a été fait lorsqu’il a décidé d’accepter la commande – mais une sorte de lent polissage, efficace par sa lenteur même. Il ne s’en aperçoit pas. Il ne se rend pas compte que, sur ce sujet précis et dans ces circonstances-là, lentement, il change. Cela vient sans doute de la durée du contact autant que de l’objectif commun. C’est doux, presque agréable. On fait des efforts pour être apprécié, et on en est récompensé. On se sent bien, justifié. Lorsque le client valide le texte, on a un sourire de soulagement intérieur : nous avons eu raison. Nous avons bien travaillé.

Voilà sans doute ce qui s’est produit en moi, à mon insu. Et si jamais je me fais attaquer, non sur la valeur littéraire du texte, mais sur la moralité de ma participation à cette opération promotionnelle, je ferai sortir de mon chapeau ce qu’il faut d’arguments emprunts d’une dignité outragée. En toute sincérité. Car le polissage de l’auteur par le client est furtif pour sa victime. Tous les témoins en sont conscients, sauf le premier intéressé.

Nuançons, toutefois, la portée possible de cette trahison intime. Tout n’est pas si sombre : il faut peut-être espérer que le client ait été lui aussi poli par le compagnonnage avec l’auteur. Ce que j’ai dit lors des réunions de travail, ce que j’ai fait passer dans mon texte, a peut-être laissé de petites graines, prêtes à germer dans la conscience d’un conseiller financier. Il n’y a pas de raison que l’auteur seul en soit transformé. Mais tout de même, il y a là une sorte de décalage de puissance et d’impact.

Et s’il fallait conclure ? Les souvenirs évoqués plus haut ont été ravivés par une récente polémique (petite, la polémique) autour de la publication gratuite d’une anthologie de science-fiction commanditée par un organisme promoteur du luxe français. Que ce soit pour une banque ou pour l’industrie du luxe, le travail d’un auteur au service d’un client l’engage personnellement. Il y perd sans doute une part de sa liberté, parfois sans le savoir. Il peut assumer, se blinder, se voiler la face ou se remettre en cause. Ou au moins se regarder avec un peu de recul, pour se recentrer sur ce qui compte : qu’est-ce que je crois important, qu’est-ce que je m’autorise dans les limites mouvantes de ces convictions, et enfin, jusqu’à quel point suis-je prêt à transiger parfois sans même m’en rendre compte. À chacun d’évaluer de ce qu’il fait ou ferait. Pour soi, et non pour les autres, en se rappelant bien que, dans les mêmes circonstances, partageant la même proximité avec quelque client que ce soit, on peut finir par pencher tout en comptant rester droit.

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Hors de toute polémique, je me régale à lire Le Règne du vivant d’Alice Ferney et Terminus radieux d’Antoine Volodine tout en écrivant modestement une nouvelle pour l’anthologie Avenirs Radieux (hasard ou nécessité ?) dirigée par Patrice Lajoye et qui sera publiée par les éditions Rivière Blanche.

Suivez l’argent

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon le 16 octobre, 2014

Dans le désert du Sinaï, des migrants érythréens sont détenus dans des maisons de torture après avoir été revendus plusieurs fois jusqu’à atteindre une « valeur » de quelque 10 000 dollars. Là, ils sont supplicié devant un téléphone pour que leur famille à l’autre bout de la ligne entende bien leurs appels à l’aide et leurs hurlements. On leur demande jusqu’à 30 000 dollars de rançon : plus l’otage crie fort, plus aussi les photos de son corps meurtri seront abjectes, et plus l’argent arrivera vite. C’est horrible, c’est loin, mais cela nous touche : nous sommes tous liés par l’argent.
Plusieurs médias (une série sur Le Monde, Swiss Info, un documentaire samedi sur Public Sénat) se font cette semaine l’écho de ces pratiques. Souvent sous un titre évoquant la barbarie. De tout temps on a essayé de justifier la torture. On la pratiquait pour obéir aux dieux, pour punir, pour se venger, pour soutirer des informations. Aujourd’hui on torture pour gagner de l’argent, parce que c’est rentable. Est-ce barbare ? Je ne sais pas. Je ne veux pas faire de rapprochement hasardeux avec nos propres pratiques économiques, bien que nous soyons tous liés par l’argent.
L’argent des rançons payées dans la douleur, d’où vient-il ? Sur quels marchés des familles de migrants venus d’Érythrée – l’un des pays les plus pauvres du monde – trouvent-elles de quoi payer le prix ? Vente de bijoux, endettement, collecte dans la communauté, intervention d’associations humanitaires, elles trouvent. L’argent vient rarement d’Érythrée même – il y en a si peu là-bas – mais parfois d’Europe. De commerces en trafics, les circuits se croisent, se chevauchent, se ramifient, peut-être jusqu’à nous. Sûrement jusqu’à nous, puisque nous sommes tous liés par l’argent. De même que se baigner dans l’Atlantique nous met en contact avec tous les autres océans, nous pouvons ressentir la douleur liée à la rançon chaque fois que nous sortons un billet. L’argent est un fluide qui baigne la planète entière, indifférent au meilleur comme au pire.
Suivre les dollars de la rançon nous rattache aussi forcément, de près ou de loin, à cette activité d’extorsion. Que feront les tortionnaires du Sinaï des quelques 600 millions captés depuis des années dans leur pratique sordide, sinon acheter ce que nous produisons et vendons. Dans ce marché globalisé, payer et être payé implique de participer à une mécanique planétaire qui produit aussi bien les conditions du bonheur que l’horreur. Nous sommes tous liés par l’argent.
En conséquence, je ne crois pas qu’il nous faille renoncer à l’argent pour nous draper de vertu, nous ne pouvons pas briser ce lien. Cependant, nous pouvons mettre plus de conscience dans l’usage que nous faisons de nos capacités monétaires. Reconnaître la violence de l’argent, son pouvoir de domination, dans la prostitution comme sur le marché du travail. Le fait de pouvoir payer ne justifie pas tout, ou alors il justifie aussi les maisons de torture du Sinaï.

 

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Bien que pétrifié par le reflet du monde, j’ai pu lire Globalia, de Jean-Christophe Ruffin sans y retrouver la verve et la finesse qui m’avaient séduit dans l’Abyssin.

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