Comme ça s'écrit…


Question de culture

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 27 juillet, 2016
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Culture chant

Tous les spécialistes l’affirment : même si le système policier et judiciaire permet de déjouer de nombreuses tentatives d’attentat il est impossible de surveiller tous les lieux, toutes les personnes : des candidats au suicide symbolique par meurtre de masse parviendront toujours à perpétrer leur acte terroriste.
La seule solution consiste non à décourager ces candidats, mais à les détourner de ce projet en leur rendant l’envie de vivre parmi nous au lieu de mourir en nous détruisant.
Notre culture de vie contre une culture de mort. Cela peut marcher. Cela doit !
Mais quelle est notre culture, qu’avons-nous envie de partager ?
Est-ce la culture de la course à la consommation, au supermarché, à l’automobile, au smartphone dernier cri, la culture de la star de foot, des fringues et de la frime top swag, du succès facile de la téléréalité ? Cette culture laisse sur le bord du chemin trop de gens qui, au lieu d’espérer en faire partie à force d’efforts et de réussite, ne rêvent plus que de la détruire.
Ou alors, est-ce la culture de la musique, de la danse, du théâtre, de la peinture, de la littérature, de la gastronomie ?
Oui, bien sûr dirons-nous, c’est ça notre culture, regardez tous ces musées, ces expositions, ces concerts, ces théâtres, ces festivals, ces cinémas, ces restaurants…
Eh bien non. Tout cela, c’est du spectacle, de la consommation. Tout cela laisse sur le bord du chemin ceux qui n’ont pas les moyens d’y prendre part, ou d’y prendre plaisir.
Une culture, c’est ce qu’on fait ensemble. C’est faire de la musique, faire du théâtre, faire de la littérature ou de la peinture, faire du sport ou de la cuisine, ensemble. Pas pour viser le succès ou gagner plein de brouzouf, mais juste pour le plaisir de pratiquer. Ensemble.
En 2016, le Ministère de la Culture ne dépensait que 360 millions d’euros à la transmission des savoirs et à la démocratisation de la culture, soit 3 % des 9,4 milliards de son budget.
Réorienter ce budget vers une pratique de la culture par tous me semble être LA priorité nationale. Maintenant. Pas en 2017, pas même à la rentrée de septembre, mais dès aujourd’hui. Cet été, les passages à l’acte se multiplient. Question de saison, ou question de culture et d’abandon ?
Il y faudra des policiers au début, mais si nous pouvions aller là où des Français ne partagent pas notre culture, avec des profs de musique, de dessin, de théâtre, de peinture, de cuisine, d’écriture… et y aller maintenant, combien de candidats à l’attentat retiendrions-nous ?
J’anime des ateliers d’écriture et je donne mon numéro de téléphone à tout fonctionnaire de la culture qui passerait par-là et déciderait que, oui, on peut et on doit.

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Et pendant ce temps, je me cultive avec Check-Point de Jean-Christophe Rufin.

Au jardin comme dans la vie

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 1 juin, 2016
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Herbe
Avec un peu de pratique, il m’apparaît que le jardinage consiste à se démener pour faire pousser des trucs qu’on s’acharne ensuite à couper dès que ça pousse. Sécateur, tondeuse, taille-haie, à vos rangs !
La phase coupe-coupe me pèse, mais depuis l’an dernier j’ai trouvé comment la mettre à profit : un de mes fils aimant gagner son argent de poche, je le paie au SMIC horaire pour tondre le petit bout de pelouse derrière la maison. Il récolte sa part d’euros et je me détache de cette tâche qui autrement m’énerve.
Problème : lors de son récent anniversaire, mon fils a reçu un billet de sa grand-mère. Sur la base de ce cadeau, et sans pour autant se croire le roi du pétrole, il envisage son avenir financier avec une sérénité accrue et n’a plus besoin de la tondeuse pour se sentir à l’abri du besoin. Mais le printemps pluvieux dope le gazon qui se prend en quelques jours pour une jungle majuscule. Il faut tondre.
Mon fils ayant les moyens de ses besoins n’a plus aucune disposition pour s’en charger à ma place.
Que faire ? J’ai le choix, bien sûr.
Ne pas tondre et accepter la nature telle qu’elle est, avec en plus l’argument prétexte de laisser libre un îlot de biodiversité entre les prés à vaches broutés ras.
M’adresser à mon autre fils, peut-être plus nécessiteux et prêt à mouiller le t-shirt pour gagner ses euros.
M’abaisser à tondre moi-même.
Trouver une autre solution, telle que la location d’un mouton.
Ce qui m’arrive et me pose question, c’est ce qui devrait nous arriver à tous lorsque le revenu inconditionnel (ou plutôt salaire à vie) sera versé à chacun. Certes, un tel revenu n’est pas encore dans les tuyaux, d’autant que des petits malins d’inspiration ultra-libérale cherchent déjà à en dévoyer l’idée.
Mais tout de même, admettons que chacun ait les moyens de faire face à ses besoins sans faire l’esclave.
On ne trouvera plus de déclassé nécessiteux obligé de faire le boulot qui ne nous tente pas mais dont nous voulons tout de même bénéficier (tondre ne me tente pas, mais je veux bien une pelouse tondue).
Il faudra s’en passer ou s’y prendre autrement.
Accepter d’être un super performeur dans son activité ET de faire le ménage avant ou après le travail, voire éviter de salir.
Accepter de prendre son tour pour ce qu’on estime nécessaire, de la production de nourriture à la construction de logements ou de routes, voire à l’éducation des jeunes.
Compter sur les autres pour faire avec nous, et non pour faire à notre place. Rappelez-vous cette scène du film Witness, où toute une communauté Amish construit la maison d’un jeune couple, juste parce qu’ils font partie de la communauté.
En gros, trouver des solutions pour que chacun ait ENVIE de faire le nécessaire, au lieu de l’exiger de quelques-uns du seul fait de leur pauvreté.
Ça me paraît plus intéressant, comme challenge, que de gagner par procuration télévisuelle la prochaine coupe de foot. Plus offensif, aussi…

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Pendant que je ne rêve pas à la prochaine façon de tondre ma pelouse, je lis L’État sauvage, de Georges Conchon, juste pour voir si c’est aussi dérangeant que le film, tout en me demandant dans quel état va nous laisser notre État…

 

L’offensive qui passe

Posted in Non classé,Réflexitude par Laurent Gidon sur 23 mai, 2016
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Le ballet des incompréhensions et des manipulations se danse à deux.
Contre une loi, on manifeste.
Contre une manifestation, on envoie la police.
On s’accuse mutuellement, on y passe la nuit debout, les médias en parlent, tout le monde s’émeut.
Le patronat s’émeut de l’inconséquence du peuple assisté (c’est beau, un patronat ému).
Le peuple s’émeut qu’on lui tape dessus quand il est dans la rue (ça saigne, un peuple ému).
La police s’émeut qu’on l’accuse de violence, alors que justement les violents c’est les autres (c’est bleu, un policier ému).
Le gouvernement ne s’émeut pas, on ne gouverne pas à l’émotion, nous, monsieur, on est dans l’efficace, le difficile mais nécessaire réformisme, vous ne pouvez pas comprendre, on va faire de la pédagogie au tonfa et passer au 49-3 (c’est beau un… en fait non).

Photo publié sur le site de Télérama sans mention de droits

Photo publié sur le site de Télérama sans mention de droits

Tout cela tourne en rond. Certains se prennent à rêver de briser le cercle en passant à l’offensive (voir la réflexion X). Parce qu’ils trouvent toutes ces gesticulations, même quand on casse des vitrines ou des gueules, bien inoffensives. Et ils ont raison sur le diagnostic : c’est inoffensif. Mais quelle offensive ? Mieux organiser l’épreuve de force ? Allons donc…
Mettre plus de force là où la force a déjà fait preuve de son inefficacité me semble assez idiot. C’est peut-être même ce qu’attendent ceux qui disposent de la vraie force pour mettre fin au désordre public : qu’on deviennent vraiment idiots au point de mériter les coups.
Dans ce passage à l’offensive, la solution violente n’en est pas une. Comme le rappelle Pascal Tozzi (auteur de Plaidoyer pour la non-violence) :

Lorsqu’elle s’impose comme une nécessité, elle [la violence] est toujours la moins bonne option, celle d’un acte particulièrement grave et dommageable. D’un point de vue non-violent, il donc faut tout mettre en œuvre pour qu’une option dictée par des circonstances exceptionnelles ne devienne jamais un choix de principe.

Passer à l’offensive, c’est autre chose.
C’est laisser mettre fin à la danse des incompréhensions et des manipulations en laissant les violents danser tout seuls.
Que ceux qui gouvernent se retrouvent seuls à faire de la pédagogie inutile.
Que ceux qui patronnent se retrouvent seuls à vouloir extorquer du travail.
Que ceux qui patrouillent se retrouvent seuls dans des rues désertées et des places recouchées.
Fini, plus de manifestation, de nuit debout, de travailleurs ou de travail.
L’offensive par le vide.

Bien sûr, cela ne se fait pas comme ça.
Il faut s’organiser au lieu de revendiquer. Lordon a raison, revendiquer c’est encore laisser le pouvoir à d’autres.
Être offensif contre la loi travail, c’est tenter de se passer du travail. Pas n’importe quel travail, mais ce travail subordonné qui produit des profits avant de produire de l’utile et aurait besoin d’une loi pour gagner encore plus. La loi tombera d’elle-même.
Passer à une autre forme de travail, une activité consentie pour son utilité. Faire ici et maintenant ce qui doit être fait, tout ce qui doit être fait, et ne plus se défausser sur ceux que la pression économique y obligent pour faire le sale boulot profitable à quelques-uns.
Il y aura une transition. Passer à l’offensive, c’est gérer cette transition.
Que ceux qui ont quelque chose (de l’argent, du logement, des outils, de la terre, du temps…) le mettent à disposition pour que ceux qui n’ont que leur travail ne soit pas obligés d’y retourner. Ni demain ni jamais.
Ça, c’est offensif. Et contre ça, on ne peut pas envoyer la police.

D’ailleurs je le répète, parce que même simple ça vaut le coup : que ceux qui ont quelque chose le mettent à disposition de ceux qui n’ont que leur travail, pour qu’ils ne soit pas obligés d’y retourner. Ni demain ni jamais.
La peur ne changera même pas de camp : il n’y aura plus de peur.
Celui qui veut courir plus vite courra tout seul devant et finira bien par attendre que les autres le rattrapent.
Il sera bien fatigué, on l’aidera à avancer, ou on s’arrêtera tous un moment. Les oiseaux, les baleines et les petits ours blancs nous diront bien merci.
L’offensive, quoi.
Non ?
Nous avons une chambre, un bout de terrain et de quoi tenir un moment, si quelqu’un veut nous aider à bêcher sans retourner travailler.

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Pendant que je passe à l’offensive non-violente, je lis Et j’ai su que ce trésor était pour moi, parce que c’est un des plus beau titres de la saison, je trouve.

Ce travail-là

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 17 avril, 2016

En page 9 du Télérama de cette semaine, une publicité signale que Turkis Airlines est la compagnie aérienne partenaire de Batman Vs Superman, avec pour complément d’information « Le 23 mars au cinéma ».
Nous sommes dans un magazine daté du 13 avril, lequel magazine a dézingué le film deux semaines auparavant. Ce ne serait même pas le déluge de bat-baffes et de super-trempes attendu, mais une super-arnaque, genre pub pour de futurs produits DC Comics (oui, la pub Turkish Airlines ajoute en tout petit que Batman et Superman sont des copyrights DC Comics et Warner Bros). Il est à noter aussi que 3 jours avant la sortie du film suscité, entrait en vigueur un accord décrié entre UE et Turquie pour le renvoi des migrants hors d’Europe.

Je ne sais pas quelle est l’agence de pub qui a acheté cet encart et produit cette annonce. Il est toujours délicat de critiquer le travail d’un autre sans connaître le contexte. Surtout quand cet autre est peut-être un collègue.
Mais là, tout de même…
Un responsable média a estimé qu’il est rentable de faire paraître dans Télérama une publicité pour :
– annoncer un film déjà assassiné par ce même Télérama, complètement hors cible pour les lecteurs et de plus sorti en salle trois semaines plus tôt,
– une compagnie aérienne nationale sans rapport avec le film (à moins que Superman vole sur Turkish Airlines quand sa cape est au pressing) alors que Télérama vient d’étriller la politique de la Turquie (et de l’UE) dans plusieurs articles et témoignages.
Quel peut bien être l’objectif derrière cette parution ?
Nous inciter à aller en Turquie voir en vrai ce qui s’y trame ?
À aller n’importe où mais en avion et sur Turkish Airlines ?
À aller voir Batman Vs Superman sur le micro écran d’un vol Turkish Airlines ?
Menacer Télérama de lui retirer une prochaine parution si le journal n’arrête pas de critiquer la Turquie et le cinéma tout moisi de cape et torgnoles ?
Ou plutôt nous rappeler de façon subliminale que dans la baston entre BatEurope et SuperTurquie, depuis le 21 mars ce sont les migrants qui prennent les baffes…

T1Heureusement, il suffit de revenir d’une page en arrière pour découvrir une autre publicité.
On y voit un randonneur sous un ciel d’acier dans lequel s’écrit « Je marche pour réfléchir, pour me laver l’âme. »
Avec cette question en bandeau : et vous, pourquoi marchez-vous?
J’ai envie de tordre la question, de la renvoyer aux deux publicitaires – peut-être le même, après tout – qui font le même métier avec des résultats si différents d’une page à l’autre : et vous, pourquoi travaillez-vous?
Je suis sûr que l’un comme l’autre aurait de bonnes raisons à fournir. Des justifications, même. Et puis, comme dit la sagesse populaire, il faut bien que le travail se fasse…
Mais quel travail ? Ce travail-là ?

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Pendant que j’aurais dû travailler, j’ai fini Délivrances de Toni Morrison. C’était étrange, mais c’était bien.

De l’existence des gens

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 11 avril, 2016

facebook_reject
C’était une amie facebook. Je ne l’ai jamais rencontrée, mais j’ai suivi le début de sa carrière littéraire et ses statuts sur sa vie de prof. Elle poste souvent de jolies photos d’elle, prises par un photographe pro de ses amis. Ce n’est qu’une personne parmi les quelques 400 avec lesquelles facebook m’a mis en relation.
Pourquoi me suis-je demandé aujourd’hui ce qu’elle devenait ?
Ses statuts n’apparaissent plus sur mon fil d’actualité, il n’y a donc rien qui me fasse penser à elle. À partir de quel moment, de quelle durée, l’absence de quelqu’un se fait remarquer ?
Mon voisin d’en face, quitté par sa femme et abandonné par ses enfants, ne va pas bien. Si je ne le vois pas pendant deux ou trois jours alors que sa voiture reste sans bouger devant chez lui, je m’inquiète. Mais non, ouf, je le croise vers les boîtes aux lettres. Il ne va pas mieux, mais tout va bien.
Si un copain de grimpe ne vient pas à la salle pendant une semaine, je l’appelle. Ah, il était juste d’équipe de nuit, tout est normal.
Des amis proches se sont éloignés géographiquement mais passent de temps en temps, à l’improviste, sans que nous échangions ni mail ni coup de fil (une habitude gardée du temps où nous étions voisins). Il faut bien trois mois sans visite pour que je me demande ce qu’ils deviennent.
Mais un ami facebook ? Des gens qui sont entrés dans mon espace personnel par la seule grâce d’une demande sur laquelle j’ai cliqué « confirmer » et qui depuis apparaissent ou disparaissent selon le bon vouloir d’un algorithme, quand commencé-je à m’inquiéter de leur absence ?
Il se trouve que cette amie dont je n’avais plus de nouvelles m’a « désamiqué ».
Je ne fais plus partie de la liste de ses amis, et je n’en savais rien, facebook ne prévient pas. Quand nous étions en cours de récré nous disions « j’te cause plus » et les choses étaient claires. Mais là, il faut se renseigner, creuser, pour s’apercevoir qu’on ne nous cause plus.
Pourquoi ? Qu’ai-je pu dire ou montrer sur facebook (nous n’avions aucun autre contact) qui a incité cette personne à la fois connue et inconnue à faire l’effort de me rayer de la liste de ses contacts ? J’ai dû bien l’énerver.
Et même…
Je compte parmi mes amis facebook un trublion qui poste régulièrement des statuts xénophobes et d’autres pires encore, comprenez « à l’opposé de mes propres convictions ». Il est suivi et commenté par une clique de fachos trop heureux de pouvoir ainsi dégouliner de haine publique.
Même lui, je ne l’ai pas désamiqué. Ce type, je l’ai rencontré en vrai avant de le retrouver sur facebook : jovial, cultivé, bon vivant, et professant l’idée qu’il faut donner la parole à toutes les positions, même les plus étonnantes, parce que les étouffer est contre-productif, voire immoral. Il est auteur et éditeur, en situation donc de donner la parole à ceux qui pourraient en être privés. Je n’avais pas compris alors qu’il parlait de fascisme et de nazisme revival. Aujourd’hui je le sais, je le lis, je tente de comprendre et de trier entre la pure propagande et la conviction sincère.
Je n’ai pas cherché à l’éjecter de mon monde virtuel. Puisqu’il existe bel et bien dans le monde réel.
En un temps où aider les migrants en détresse veut surtout dire cliquer sur une pétition en ligne, où protester contre une loi consiste à suivre quelques gens debout la nuit sur Périscope, puis-je faire l’économie de ce qui me chagrine en lui interdisant mon fil d’actualité facebook ? Les gens existent, pour de vrai.

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Pendant que l’existence virtuel de l’autre vacille, je lis le dernier Jean Echenoz, Envoyée Spéciale (non, Jean… sérieux ?)

C’est moche… on regarde ailleurs ?

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 4 avril, 2016
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Tas-de-branches
Au fond du jardin j’empile le plus gros des branches élaguées de quelques arbres en attendant séchage. C’est peu décoratif, voire carrément moche, tas griffu de bois grisâtre rendu lépreux par le vent et la pluie. Je regarde ailleurs.
De temps en temps je me prends un peu de courage en main et j’en ramène un fagot.
Il faut l’apprêter, il ne brûlera pas comme ça. Retailler pour que ça rentre dans le poêle, ranger en caisses que j’empile de façon à faire circuler l’air et achever la sèche. Le boulot n’est pas drôle, sans l’ampleur gratifiante d’un bon bûcheronnage. Et le résultat… minable !
Une heure de sciage ardu pour une caissette de mini bûches qui vont flamber en quelques minutes voraces. Franchement, ça ne vaut pas la sueur. Je pourrais tout laisser pourrir au fond et regarder ailleurs.
Tout laisser pourrir et regarder ailleurs… un peu comme en Grèce, avec les premiers ferries qui renvoient les migrants en Turquie. C’est aujourd’hui.
Non, ce n’est pas qu’une question d’esthétique. Ce n’est pas que moche au fond du jardin, j’ai une responsabilité là-dedans, un peu de ma morale personnelle à l’épreuve du réel.
Alors j’attrape la scie et je me prépare à sentir la fatigue monter dans les bras.
Si quelques migrants acceptent de venir m’aider, on leur trouvera de quoi coucher, de quoi manger. On ne sait pas trop comment, c’est vrai, mais au moins on aura chaud autour de la flambée.

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Pendant que les ferries chargés de ce qu’on ne veut pas voir chez nous retraversent notre mer vers la Turquie, je lis Délivrances de Toni Morrison.

L’humain, cette noble entreprise

Posted in Djeeb,Réflexitude par Laurent Gidon sur 21 mars, 2016
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Photo Lewis Hine 1920

Photo Lewis Hine 1920

Le projet de loi dite Travail ne traite pas du travail, mais de l’entreprise. Pas de l’entreprise en tant que telle, mais de la répartition des pouvoirs et du niveau où ils s’exercent. Elle fait accessoirement de l’entreprise le lieu indépassable du travail et en fige l’organisation : il n’y a pas d’alternative.
Comment contester un projet de loi qui proclame garantir plus de droits aux salariés tout en promettant une plus grande compétitivité aux entreprises ? Des droits, de la compétitivité, franchement, ce serait faire preuve de mauvaise foi. On sent pourtant que quelque chose ne va pas, mais quoi ?
Il faut, pour contester, soit pinailler sur la répartition des pouvoirs, soit questionner la nature même de l’entreprise, ses objectifs et en conséquence les conditions de son bon fonctionnement.
À quoi ça sert, une entreprise ? Qu’est-ce qu’on en attend ?
Des produits et services utiles ou au moins utilisables en tant que consommateurs ou usagers.
Des salaires, si on est employé, avec des perspectives de carrière, donc une certaine pérennité.
Des succès visibles qui font bien sur le CV si on est dirigeant.
Des emplois si on est politique ou au chômage.
Des taxes si on est une collectivité locale, donc un peu de profit.
Des dividendes ou autres revenus si on est actionnaires ou détenteur de parts.
Une certaine innocuité des produits si on est client et du fonctionnement si on est voisin du site ou simplement un être humain vivant sur cette planète.
A priori, ces différentes attentes ne sont pas incompatibles. Elles concourent même toute à ce que l’entreprise soit viable, utile, pérenne et sans danger.
Alors pourquoi le projet de loi dite travail (mais aussi tout le code du travail) se fatigue-t-il à définir ou réformer les différents pouvoirs à l’œuvre ? Ne serait-ce pas à cause de l’organisation qui prévaut dans la plupart des entreprises, laquelle organisation sépare artificiellement les intérêts et donne la quasi intégralité des pouvoirs à un seul type d’attente ? Selon des économistes atterrés, le projet de loi constitue une rupture majeure : « Cette rupture vise à un affaiblissement sans précédent des rapports de force du salariat vis-à-vis du capital.« 
À la tête de l’entreprise, des gens compétents, informés, hautement engagés (l’entrepreneur prend des risques, lui, Monsieur !) et donc incontestables dans leurs attentes de performance, de productivité, de compétitivité et de profit.
En dessous, des gens moins compétents, moins informés, moins engagés – forcément, sinon ils seraient à la tête de l’entreprise, n’est-ce pas ? – et donc très contestables dans leurs basses attentes de rémunération et de confort au travail.
Les uns ont le pouvoir, les autres ne peuvent que négocier les miettes.
C’est dit dès l’exposé des motifs : « Une place sans précédent est donnée à la négociation collective. Le rôle de la loi, qui reste essentiel, est recentré sur ce qui est strictement nécessaire à la protection de l’ordre public. » Rappelons que, dans les conflits liés au travail, la protection de l’ordre public consiste à faire donner la troupe.
Affirmant réformer le travail, le projet de loi dite travail ne fait que renforcer cette hiérarchie des pouvoirs et des intérêts dans l’entreprise, la plaquant sur une réalité beaucoup plus complexe où chacun aurait intérêt à œuvrer dans le même sens.
Il n’y aura pas plus de fluidité, plus d’harmonie, plus d’efficacité, mais au contraire plus de divergences, plus de conflits, plus de blocages le long de cette frontière arbitraire des pouvoirs et des intérêts.
Il sera facile alors de faire porter la responsabilité sur ceux dont les attentes sont les plus floues, les plus diverses.
Face aux dirigeants qui, oubliant leurs intérêts de consommateur ou de citoyens, savent ce qu’ils veulent et savent le demander (plus de liberté d’action, moins de charge), les revendications des employés paraîtront toujours corporatistes, colériques et coûteuses.
On fera donner la troupe.
Et l’humain, cette noble entreprise ? Comme le stipule  l’article 1er du projet de loi dite Travail : «Les libertés et droits fondamentaux de la personne sont garantis dans toute relation de travail. Des limitations ne peuvent leur être apportées que si elles sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché.»
N’y a-t-il pas meilleure formulation pour séparer les droits de l’humain et les intérêts de l’entreprise ?

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Pendant qu’on nous enfume pour nous faire oublier que patrons et employés ont les mêmes intérêts fondamentaux, je me régale du gouleyant La Septième Fonction du Langage de Laurent Binet (merci Laurent, c’est du bon).

Et quitte a parler bouquins, voici quelqu’un qui parle très bien d’un des miens, non en disant du bien (encore que) mais en exprimant ce que sa lecture a produit sur elle : « Je pense que seul le temps pourra ou non confirmer le résultat de l’agitation intérieure qui m’anime depuis que j’ai bouclé ma lecture. […] sachez que je me retrouve aussi remuée et ensorcelée que les spectateurs à la fin de la prestation du grand Djeeb le chanceur. « 

Giron sauvage

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 21 janvier, 2016
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Photo Michel Lamarche

Photo Michel Lamarche

L’autoradio envoie les premières mesures roulantes d’un concerto pour piano. Sur la droite, quelque chose m’attire l’œil dans un fourré chargé de neige. Un grand oiseau déploie ses ailes couleur café au lait pour se dégager de la broussaille gelée. Il bat comme au ralenti et s’élève dans le ciel gris. Fasciné, je n’ai pas freiné : il passe devant moi, au ras du pare-brise. Je distingue son ventre velouté, ses grandes ailes toutes blanches dessous, je ressens presque son poids appuyé sur l’air vif. Et il s’éloigne dans le froid brumeux.
C’est peu de chose, mais cette vision associée à la mélancolie exacerbée de Rachmaninov me déclenche une onde de gratitude.
Je ne sais pas quelle espèce d’oiseau vient de me frôler. Un rapace, certainement, qui se nourrit en prédateur. Et qui trouve donc dans notre environnement rurbanisé – un fourré, quelques prés enclavés, des maisons tout autour – de quoi poursuivre son existence. Il n’a pas eu peur de moi, il avait juste quelque chose à faire, ailleurs, maintenant, sans que mon passage automobile le détourne de son chemin.
Peut-être vient-elle de là, cette gratitude. Du message que m’envoie cette bête sauvage de taille respectable : « vous, les humains, n’avez pas tout bousillé, nous sommes encore là, nous pouvons vivre à vos côtés. »
Je suis dans ma bulle rapide et polluante, avec ma musique tonitruante, et finalement je ne dérange pas tant que ça. Et puis, disons que j’ai gardé assez de contact avec le monde naturel pour m’émerveiller du spectacle qui m’est offert.
J’éprouve la même note d’espoir lorsque je remarque un héron en chasse sur le triangle en friche d’un échangeur routier, ou quand une parcelle ravagée signale le repas d’une harde de sangliers descendue de la montagne. Ce ne sont pas des insectes ou des mulots, la taille compte. Ces grands animaux auraient pu s’écarter, refuser la compétition avec l’humain. Mais non, ils sont restés ou sont revenus, malgré nous, sans faire débat – ce ne sont pas des loups ou des ours qu’il faudrait se mettre d’accord protéger ou contrôler –, ils tolèrent nos excès agricoles, routiers, industriels ou architecturaux. J’ai envie de les remercier pour ça.
J’ai l’impression que quelque chose de sauvage est passé entre les dents de notre herse civilisationnelle, et que cela survit, discrètement, sous le radar. Comme si la nature attendait notre départ, ou notre évolution. Notre retour dans son giron.
C’est patient, la nature. Plus que nous.

 

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Tant que la nature nous tolère j’en profite pour lire, notamment Nous serons des Héros, de Brigitte Giraud. Et je reste longuement dans Les Prépondérants, ainsi que dans Tant que nous sommes vivants, comme chaque fois que j’aime le ton et l’environnement d’un livre.

Demain commence aujourd’hui

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 7 décembre, 2015
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La première fois que j’ai vu une salle entière se lever pour applaudir un écran vide, c’était dans un cinéma de Chambéry après Les Uns et les Autres. Pourtant, ni Lelouche ni Jorge Donn n’étaient présents. J’avais une quinzaine d’années et je ne me suis pas demandé ce que nous applaudissions tous. Sur le coup, je me suis levé comme les autres et j’ai battu des mains comme un gosse.
Depuis, je me suis posé et reposé la question. Notamment lors du festival du film d’animation, quand la grande salle applaudit à tout rompre les films en compétition alors que les même films, rediffusés deux heures après dans d’autres salles de la ville, s’achèvent dans un silence à peine troublé par le claquement des fauteuils. Qu’avions-nous partagé de plus dans la grande salle ? Quelque chose qui se joue à plusieurs, qui demande à chacun de s’ouvrir un peu, de sortir du rôle de simple spectateur.

Hier soir, pendant le générique du film Demain, j’ai commencé à taper des mains en rythme sur la musique. D’autres mains m’ont rejoint, puis une bonne partie de la salle, peut-être tout le monde. Un dimanche, à 21h00, soir d’élections.
À la télé, un type qui porte mon prénom et croit s’être fait un nom en chassant l’assistanat et l’étranger malvenu (il appelle ça « communautarisme » dans ses éléments de langage), devait être en train de plastronner : il avait gagné, une bonne partie de ce que la région compte de haineux et jaloux avait voté pour lui plutôt que pour la nouvelle Foi Nationale (vous me direz trente « Je crois en Marine ! »).  Pyrrhus aurait applaudi.
Mais dans cette petite salle de cinéma, deux cents personnes applaudissaient un film dont la seule ambition est de montrer ce qui marche, aujourd’hui, pour demain.
Deux cents personnes qui n’étaient pas devant leur télé à se demander pourquoi le FN et les autres partis continuent de truster l’audience alors qu’aucun ne propose de vraies solutions.
Deux cents personnes qui n’applaudissaient pas un écran vide.

Je sais ce que nous applaudissions, hier soir : le fait d’être là ensemble, d’avoir partagé quelque chose qui échappe à la politique, au pouvoir, à l’avidité, à la peur, à la haine.
Nous nous applaudissions les uns les autres, parce que nous étions synchrones dans nos émotions et nos espoirs.
Ce film ne sauvera pas l’humanité, mais il nous a permis d’exprimer un peu de la nôtre.
Et il nous a rappelé que demain commence aujourd’hui, alors que les élections c’était hier.

Demain

Quelques plans

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 19 novembre, 2015


Quelques plans d’un téléfilm de Christian Faure (Paradis Amers).
Plan serré sur un crucifix de fer forgé et de tôle, vu de trois-quarts face.
Le film nous l’a montré quelques minutes avant, il s’agit d’un calvaire au bord d’un chemin de campagne.
Des cailloux viennent faire résonner une couronne de tôle à l’intersection des deux branches de la croix.
Un grand-père nous a appris que son petit-fils avait pour habitude, gamin, de jeter ainsi des pierres pour faire sonner la couronne. Le grand-père vient de mourir et le petit-fils aujourd’hui ado a fui l’enterrement.
Pendant que les cailloux continuent de pleuvoir, la caméra entame un mouvement tournant qui cadre la croix de dos et le jeune homme pris en légère plongée.
La croix du calvaire est à plusieurs mètres de hauteur, il s’agit donc d’un plan à la grue, préparé et budgeté (nous sommes dans un téléfilm en coproduction publique) et non d’une idée de dernière minute sur le tournage.
Plan resserré sur le jeune homme a l’air buté, toujours en légère plongée, comme vu par les yeux de la croix.
Changement d’axe à 180°, plan large sur le jeune homme de dos. Le cadrage permet de voir devant lui sur sa gauche le calvaire entouré de buissons et de ronces, et sur sa droite un chemin herbeux, creusé de deux ornières blanches, qui s’élève et disparaît derrière une butte d’herbe sur fond de ciel bleu.
Les quelques secondes de cette séquence semblent concentrer tous les effets grammaticaux du film.
Pourquoi ces plans ?
Comment les interpréter (non pas leur sens, assez limpide, mais leur place – et leur prix – dans un film qui traite d’un tout autre sujet) ?
Au moment où je m’interroge sur le cercle vicieux qui relie fondamentalisme marchand et fondamentalisme religieux dans la situation géopolitique conduisant aux attentats de l’avion russe, de Beyrouth et de Paris, cette injection de religion là où on ne l’attendrait pas me pose problème.
Le cinéaste possède parfaitement sa technique et sa syntaxe cinématographique. La séquence est parfaite. Mais que dit-elle, au fond ?

Si Christian Faure passe ici, son avis me sera précieux (en plus il comprendra que j’ai apprécié son film)

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Je viens d’achever la lecture du Complexe d’Eden Bellwether dans lequel Benjamin Wood nous démontre in fine que tout espoir est une folie à soigner. Drôle d’idée.

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