Comme ça s'écrit…


Giron sauvage

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 21 janvier, 2016
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Photo Michel Lamarche

Photo Michel Lamarche

L’autoradio envoie les premières mesures roulantes d’un concerto pour piano. Sur la droite, quelque chose m’attire l’œil dans un fourré chargé de neige. Un grand oiseau déploie ses ailes couleur café au lait pour se dégager de la broussaille gelée. Il bat comme au ralenti et s’élève dans le ciel gris. Fasciné, je n’ai pas freiné : il passe devant moi, au ras du pare-brise. Je distingue son ventre velouté, ses grandes ailes toutes blanches dessous, je ressens presque son poids appuyé sur l’air vif. Et il s’éloigne dans le froid brumeux.
C’est peu de chose, mais cette vision associée à la mélancolie exacerbée de Rachmaninov me déclenche une onde de gratitude.
Je ne sais pas quelle espèce d’oiseau vient de me frôler. Un rapace, certainement, qui se nourrit en prédateur. Et qui trouve donc dans notre environnement rurbanisé – un fourré, quelques prés enclavés, des maisons tout autour – de quoi poursuivre son existence. Il n’a pas eu peur de moi, il avait juste quelque chose à faire, ailleurs, maintenant, sans que mon passage automobile le détourne de son chemin.
Peut-être vient-elle de là, cette gratitude. Du message que m’envoie cette bête sauvage de taille respectable : « vous, les humains, n’avez pas tout bousillé, nous sommes encore là, nous pouvons vivre à vos côtés. »
Je suis dans ma bulle rapide et polluante, avec ma musique tonitruante, et finalement je ne dérange pas tant que ça. Et puis, disons que j’ai gardé assez de contact avec le monde naturel pour m’émerveiller du spectacle qui m’est offert.
J’éprouve la même note d’espoir lorsque je remarque un héron en chasse sur le triangle en friche d’un échangeur routier, ou quand une parcelle ravagée signale le repas d’une harde de sangliers descendue de la montagne. Ce ne sont pas des insectes ou des mulots, la taille compte. Ces grands animaux auraient pu s’écarter, refuser la compétition avec l’humain. Mais non, ils sont restés ou sont revenus, malgré nous, sans faire débat – ce ne sont pas des loups ou des ours qu’il faudrait se mettre d’accord protéger ou contrôler –, ils tolèrent nos excès agricoles, routiers, industriels ou architecturaux. J’ai envie de les remercier pour ça.
J’ai l’impression que quelque chose de sauvage est passé entre les dents de notre herse civilisationnelle, et que cela survit, discrètement, sous le radar. Comme si la nature attendait notre départ, ou notre évolution. Notre retour dans son giron.
C’est patient, la nature. Plus que nous.

 

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Tant que la nature nous tolère j’en profite pour lire, notamment Nous serons des Héros, de Brigitte Giraud. Et je reste longuement dans Les Prépondérants, ainsi que dans Tant que nous sommes vivants, comme chaque fois que j’aime le ton et l’environnement d’un livre.

Demain commence aujourd’hui

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 7 décembre, 2015
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La première fois que j’ai vu une salle entière se lever pour applaudir un écran vide, c’était dans un cinéma de Chambéry après Les Uns et les Autres. Pourtant, ni Lelouche ni Jorge Donn n’étaient présents. J’avais une quinzaine d’années et je ne me suis pas demandé ce que nous applaudissions tous. Sur le coup, je me suis levé comme les autres et j’ai battu des mains comme un gosse.
Depuis, je me suis posé et reposé la question. Notamment lors du festival du film d’animation, quand la grande salle applaudit à tout rompre les films en compétition alors que les même films, rediffusés deux heures après dans d’autres salles de la ville, s’achèvent dans un silence à peine troublé par le claquement des fauteuils. Qu’avions-nous partagé de plus dans la grande salle ? Quelque chose qui se joue à plusieurs, qui demande à chacun de s’ouvrir un peu, de sortir du rôle de simple spectateur.

Hier soir, pendant le générique du film Demain, j’ai commencé à taper des mains en rythme sur la musique. D’autres mains m’ont rejoint, puis une bonne partie de la salle, peut-être tout le monde. Un dimanche, à 21h00, soir d’élections.
À la télé, un type qui porte mon prénom et croit s’être fait un nom en chassant l’assistanat et l’étranger malvenu (il appelle ça « communautarisme » dans ses éléments de langage), devait être en train de plastronner : il avait gagné, une bonne partie de ce que la région compte de haineux et jaloux avait voté pour lui plutôt que pour la nouvelle Foi Nationale (vous me direz trente « Je crois en Marine ! »).  Pyrrhus aurait applaudi.
Mais dans cette petite salle de cinéma, deux cents personnes applaudissaient un film dont la seule ambition est de montrer ce qui marche, aujourd’hui, pour demain.
Deux cents personnes qui n’étaient pas devant leur télé à se demander pourquoi le FN et les autres partis continuent de truster l’audience alors qu’aucun ne propose de vraies solutions.
Deux cents personnes qui n’applaudissaient pas un écran vide.

Je sais ce que nous applaudissions, hier soir : le fait d’être là ensemble, d’avoir partagé quelque chose qui échappe à la politique, au pouvoir, à l’avidité, à la peur, à la haine.
Nous nous applaudissions les uns les autres, parce que nous étions synchrones dans nos émotions et nos espoirs.
Ce film ne sauvera pas l’humanité, mais il nous a permis d’exprimer un peu de la nôtre.
Et il nous a rappelé que demain commence aujourd’hui, alors que les élections c’était hier.

Demain

Quelques plans

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 19 novembre, 2015


Quelques plans d’un téléfilm de Christian Faure (Paradis Amers).
Plan serré sur un crucifix de fer forgé et de tôle, vu de trois-quarts face.
Le film nous l’a montré quelques minutes avant, il s’agit d’un calvaire au bord d’un chemin de campagne.
Des cailloux viennent faire résonner une couronne de tôle à l’intersection des deux branches de la croix.
Un grand-père nous a appris que son petit-fils avait pour habitude, gamin, de jeter ainsi des pierres pour faire sonner la couronne. Le grand-père vient de mourir et le petit-fils aujourd’hui ado a fui l’enterrement.
Pendant que les cailloux continuent de pleuvoir, la caméra entame un mouvement tournant qui cadre la croix de dos et le jeune homme pris en légère plongée.
La croix du calvaire est à plusieurs mètres de hauteur, il s’agit donc d’un plan à la grue, préparé et budgeté (nous sommes dans un téléfilm en coproduction publique) et non d’une idée de dernière minute sur le tournage.
Plan resserré sur le jeune homme a l’air buté, toujours en légère plongée, comme vu par les yeux de la croix.
Changement d’axe à 180°, plan large sur le jeune homme de dos. Le cadrage permet de voir devant lui sur sa gauche le calvaire entouré de buissons et de ronces, et sur sa droite un chemin herbeux, creusé de deux ornières blanches, qui s’élève et disparaît derrière une butte d’herbe sur fond de ciel bleu.
Les quelques secondes de cette séquence semblent concentrer tous les effets grammaticaux du film.
Pourquoi ces plans ?
Comment les interpréter (non pas leur sens, assez limpide, mais leur place – et leur prix – dans un film qui traite d’un tout autre sujet) ?
Au moment où je m’interroge sur le cercle vicieux qui relie fondamentalisme marchand et fondamentalisme religieux dans la situation géopolitique conduisant aux attentats de l’avion russe, de Beyrouth et de Paris, cette injection de religion là où on ne l’attendrait pas me pose problème.
Le cinéaste possède parfaitement sa technique et sa syntaxe cinématographique. La séquence est parfaite. Mais que dit-elle, au fond ?

Si Christian Faure passe ici, son avis me sera précieux (en plus il comprendra que j’ai apprécié son film)

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Je viens d’achever la lecture du Complexe d’Eden Bellwether dans lequel Benjamin Wood nous démontre in fine que tout espoir est une folie à soigner. Drôle d’idée.

Ceux qu’on appelle problème

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 7 octobre, 2015
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Entre eux et nous la terre est continue. Pas de rupture, tout au plus une graduation de nous à eux zébrée de frontières. Il suffit de marcher pour que forcément nos pas se croisent. Destin commun, le nôtre, destin de particules mouvantes mal contenues dans des pays, des cultures, des langues, et amenées à se frotter.

La terre est continue entre nous. Les fossés creusés de main d’homme n’ont pas assez de profondeur pour séparer. Les remplir de morts, les laisser se remplir, ne peut que rétablir la continuité, la renforcer, la rendre plus présente à l’œil. L’œil est sujet à la peur.

Sur cette terre continue des barrières se dressent, visibles de loin pour bien dire « Restez chez vous ! » Donc pour rien. Il suffit de marcher pour que « chez vous » s’allonge. Personne n’est durablement protégé du pas inlassable, à part les morts. Il ne reste alors aux vivants qu’à apprendre l’autre. Façon de s’enseigner soi-même.

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Lecture en cours : Suttree, Cormac McCarthy

Les foudroyés

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 27 septembre, 2015

Cet été la foudre est tombée, pas loin de la maison, sur un arbre. Je m’en suis aperçu en montant à la falaise : des éclats de bois blanc, longs de un à trois ou quatre mètres, éparpillés tout autour du sentier. Comme si quelqu’un avait voulu tailler des cure-dents géants et avait tout laissé sur place.
L’arbre, un épicéa, était fendu de la cimes aux racines. D’un côté on ne voyait qu’un trait de scie sur toute la hauteur. De l’autre, tout avait explosé. Un tiers du tronc avait été épluché et propulsé par l’éclair sur plus de trente mètres alentour. Le sous-bois est dense. Ces dards d’épicéa blanc avaient tout traversé comme des éclats d’obus, hachant des branches et des feuillages, se fichant parfois dans d’autres troncs.
On recommande de ne pas s’abriter sous un arbre en cas d’orage. Je constate qu’il ne faut pas non plus se mettre autour.
Plusieurs semaines plus tard, le haut de l’arbre s’est brisé, peut-être sous un coup de vent. Il s’est abattu en travers du sentier, appuyé sur ses branches qui forment une herse infranchissable. Il faut en faire le tour pour accéder à la falaise. En suivant ce nouveau chemin il m’arrive encore de trouver des éclats du tronc, bien plus loin que je n’aurais cru possible.
Pourquoi cet arbre a-t-il reçu la foudre ? Il n’est pas isolé ni plus grand que ceux qui l’entourent ; j’ai compté au moins quatre voisins plus hauts que lui dans un rayon de dix mètres. Il poussait à flanc d’une montagne, sous une falaise formant comme une marche avant de nouvelles pentes boisées où poussent d’autres épicéas, beaucoup plus accessibles si l’on est un nuage en colère. Et même, en cherchant un autre trajet facile pour la foudre, on trouve le clocher de l’église et son paratonnerre à moins de cent mètres.
Alors, pourquoi ce tronc-là, fendu somme une allumette dans un déchirement sec du ciel ? Cela n’a pas de sens. Il faudra que je m’en occupe, que je revienne avec une tronçonneuse ou une bonne scie pour dégager le sentier. En attendant, le tronc éclaté et la cime brisée se rappellent à moi chaque fois que je monte.
Que faisons-nous pour ceux qui ont pris la foudre, près de nous ou plus loin ?
Est-ce qu’on se contente de faire un détour avant de reprendre notre route ?
Est-ce qu’on s’en occupe, même si c’est juste pour déblayer le chemin ? Ce en quoi je vois au moins une reconnaissance de leur présence dans notre monde.

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Pendant que tombe la foudre et les arbres et les hommes, je tente de lire Danser les Ombres, de Laurent Gaudé, et suis toujours à la recherche de l’émerveillement qui m’avait saisi au Soleil des Scorta.

Au généreux encombrement des éléphants

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 12 août, 2015
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© Yann Rabanier pour Télérama

En lisant une interview de Paul Watson – fondateur de Sea Shepherd – j’ai eu envie de lire ou relire Les racines du ciel de Romain Gary. Ce livre a été publié en 1956, mais dès la note de l’auteur en avant-propos je comprends pourquoi Watson le cite comme une des lectures fondatrices de son combat.
Cette adresse au lecteur de 1956 est d’ailleurs d’une telle actualité que je m’empresse de vous en proposer cet extrait :

« Un seul aspect de mon livre est donc inscrit dans les faits : l’extermination de la grande faune africaine, et en particulier des éléphants…
Quant au problème plus général de la protection de la nature, il n’a, bien entendu, rien de spécifiquement africain : il y a belle lurette que nous hurlons comme des écorchés.
À ceux qui s’étonneraient de ma sollicitude, qu’ils jugeront peut-être « exquise », ou excessive, pour les beautés de la terre, à un moment où nous devons défendre notre œuvre humaine menacée par ses plus anciens démons, je répondrai que je nous crois assez généreux pour accepter de nous encombrer des éléphants, quelles que soient les difficultés de notre lutte et les cruelles exigences de notre marche en avant.
Les hommes ont toujours donné le meilleur d’eux-mêmes pour essayer de conserver une certaine beauté à la vie.
Une certaine beauté naturelle.
Enfin, comme la question du nationalisme est évoquée indirectement dans ce roman, aux lecteurs qui désirent connaître la position personnelle de l’auteur sur ce point, je tiens à dire ceci : mon livre traite du problème, essentiel pour nous, de la protection de la nature, et cette tâche est si immense, dans toutes ses implications, à l’époque du travail forcé, de la bombe à hydrogène, de la misère, de la pensée asservie, du cancer et de la fin qui justifie les moyens, que seul un effort prodigieux de notre génie et toute la fraternité dont nous sommes capables peuvent en venir à bout. Je ne vois en tout cas guère comment on saurait laisser la responsabilité de cette œuvre généreuse à ceux qui puisent leur force politique aux sources primitives de la haine raciale et religieuse et de la mystique tribale. L’histoire de ce siècle a prouvé d’une manière sanglante et définitive […] que l’alibi du nationalisme est toujours invoqué par les fossoyeurs de la liberté, qu’aucun droit de la personne n’est toléré sur les voies triomphales des « bâtisseurs pour milles ans », des « géniaux pères des peuples », et des « épées de l’Islam », et qu’avec un peu d’habileté, un bon Parti au départ, une bonne police à l’arrivée et un rien de lâcheté chez l’adversaire, il n’est que trop facile de disposer d’un peuple au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Je crois à la liberté individuelle, à la tolérance et aux droits de l’homme. Ils se peut qu’il s’agisse là aussi d’éléphants démodés et anachroniques, survivants encombrants d’une époque géologique révolue : celle de l’humanisme. Je ne le pense pas, parce que je crois au progrès et que le progrès véritable porte en lui les conditions indispensables à leur survie. Il est possible, bien entendu, que je me trompe et que ma confiance est une simple ruse que me joue mon instinct de conservation. J’espère bien disparaître alors avec eux. Mais non sans les avoir défendus jusqu’au bout contre les déchaînements totalitaires, nationalistes, racistes, mystiques et idéomaniaques, et aucune imposture, aucune théorie, aucune dialectique, aucun camouflage idéologique ne me feront oublier leur souveraine simplicité. »

S’il fallait résumer, je retiendrais

que je nous crois assez généreux pour accepter de nous encombrer des éléphants
l’alibi du nationalisme est toujours invoqué par les fossoyeurs de la liberté
le progrès véritable porte en lui les conditions indispensables à leur survie
(celle des éléphants et de l’humanisme)

Bientôt soixante ans que ce texte a été publié. Comment en retirer une ligne aujourd’hui ?
Comment faire pour ne pas avoir à le citer encore intégralement dans soixante ans ?

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Parallèlement à Romain Gary, je lis Brooklyn de Colm Tóibín.

 

Doctor doctor, please…

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 7 août, 2015
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Docteur, j’ai trop bu, j’ai mal aux cheveux, faites quelque chose, s’il vous plaît soignez-moi, guérissez-moi.
Docteur, j’ai trop bouffé, j’ai trop fumé, j’ai trop rien fait pas bougé, j’ai trop ragé dans ma petite vie énervée, j’ai tout qui se détraque, le cœur, le foie, les artères, les nerfs, même le cancer, alors je compte sur vous, guérissez-moi !
Non, je ne veux rien changer dans ma vie, surtout pas. C’est pour continuer pareil que je vous demande (que j’exige ?) de me soigner.
Réparez-moi, décrassez la machine, relancez-la, qu’elle puisse rouler encore sans changer de carburant.
Allez, faites un effort, y a bien un traitement, un médicament, une pilule qui va m’aider à poursuivre ma route et me saloper de nouveau du haut en bas. C’est tellement bon de se faire du mal en regardant ailleurs.
Allez, docteur, vous voyez bien dans quel état je me suis mis, ça peut quand même pas être de ma faute, pas avec la médecine moderne, le progrès, zut !
Sinon, ça sert à quoi toutes ces recherches pour nettoyer les conduits, faire baisser la tension, calmer les douleurs, faire taire les organes ? Hein, ça sert à quoi si c’est pas à continuer sans se poser de question ?
Moi, c’est ça que je veux. Et pas que pour moi : pour les autres, pour l’économie, pour la planète, pour les générations futures.
Un bon médicament, un cataplasme, de quoi cacher la maladie sous le tapis et éviter les questions qui fâchent. Rester dans ma bulle, préserver mon « mode vie », me cacher que c’est surtout un mode de non-vie.
D’ailleurs, vous le savez bien, cher docteur, et vous aussi cher pharmacien : ce n’est pas en guérissant les malades que vous allez faire fortune. Ce n’est pas en les empêchant de rechuter, ni de s’empoisonner d’une autre manière. Il faut bien que l’industrie vive. L’industrie de la santé a tant besoin de malades, ce serait bête de les guérir.
Le malade, il vaut mieux lui promettre le soulagement. Lui promettre qu’il va pouvoir continuer à être inconséquent, irresponsable, inconscient, pendant le temps qu’il lui reste. On a un traitement pour ça. Cher, mais ça les vaut !
On a un traitement pour tout, bonnes gens dormez (on a aussi un traitement pour dormir).
Comme disait l’autre, on sait bien que le patient va mourir, mais en attendant, il y a du bon business à faire.
Faudrait quand même pas que le patient se prenne en main et se soigne de lui-même. Voire pire : qu’il évite de tomber malade. On a un système à protéger, monsieur ! Une industrie de la santé à faire tourner.
Toutes les autres industries aussi, d’ailleurs. Ces chères industries qui nous offrent un traitement – cher aussi, mais ça les vaut – contre chacun de nos petits désagréments, contre le froid, le chaud, le loin, le bas, le fatiguant… Même contre l’ennui, l’industrie du divertissement, merci.
Alors voilà, monsieur le patient, je vous fais une ordonnance et on se revoit dans quinze jours.
Ah, mais non en fait. On se revoit à la grande messe hypocrito-environnementaliste de la COP 21. Là où les tenants de l’industrie sous toutes ses formes vont nous rédiger une ordonnance censée nous permettre de soigner toutes les maladies de notre environnement sans changer d’un gramme (de CO2 ?) notre mode de vie… pardon, de consommer.

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En attendant la COP21, j’ai lu le dernier Fred Vargas (de la belle ouvrage), le dernier James Salter (hélas, oui : le dernier) sur des routes un peu moins balisées, tout en relisant calmement les Trois chevaux de M. DeLuca.

James Salter par Jean-Luc Bertini

Les Ravageantes (à manipuler avec précautions)

Posted in Promo,Réflexitude par Laurent Gidon sur 18 juillet, 2015
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Sur le blog d’une de mes relations ainsi que sur ses dépendances facebook, une sorte de débat fait rage pour décider quelle part de travail et quelle part de talent doit entrer dans l’élaboration d’un écrit publiable. Ce qui me rappelle la position de Cyrulnick sur l’inné et l’acquis, soit en gros 100 % pour l’un et 100 % pour l’autre.
À ma remarque sur la question que personne ne semble poser – à savoir, quelle est l’importance d’avoir quelque chose à dire ou à écrire – on m’a répondu qu’il n’y avait pas débat : c’est acquis.
OK, c’est acquis, mais à qui ?
La capacité d’imaginer une histoire est sans doute propre à chacun. De toute façon, tout le monde rêve, c’est un signe. Mais, avoir quelque chose à transmettre, et surtout s’interroger sur le fond de ce que l’on transmet, ce n’est pas donné à tout le monde.
Il faut chercher. Aller au-delà de l’histoire et se demander « qu’est-ce qu’il y a de moi, là-dedans ? ». Et même : « qu’est-ce qu’il y a de moi dont je n’avais pas conscience ? »
C’est en interrogeant ma réputation de Bisounours de l’imaginaire – réputation liée à l’élaboration de cette anthologie non-conflictuelle – que je me suis repenché sur certains textes courts déjà publiés.
Ce sont des nouvelles assez dures, voire carrément désespérantes. Il y a du sang, des morts, du sperme et bien peu d’avenir. Et pourtant, ces textes respectent déjà – avant même que j’en aie formulé le dogme – une narration non-conflictuelle. Un truc de Bisounours, quoi. Mais avec de la tripaille.
D’où l’idée de les réunir dans un recueil numérique pour que de nouveaux lecteurs les découvrent, les retrouvent, voire fassent d’éventuels rapprochements entre les textes.
Le titre : Les Ravageantes
Le sous-titre : 4 histoires avec dégâts !
Les formats : ePub et Mobi.
Les plateformes : Amazon et Kobo Fnac
Le prix : 2,99 €
Pas de DRM, bien sûr.
Chaque format est lisible sur n’importe quel écran, smartphone, tablette, PC ou liseuse électronique, grâce à des applications gratuites faciles à trouver.
Un extrait gratuit permet de se faire une idée, mais j’enverrai un texte complet à tout commentateur qui me le demandera gentiment.
Le sommaire :
Admettons l’origine du monde a été lauréat du concours Dreampress Andrevon en 2008. Histoire assez morbide touchant au fantastique, qui traite de la façon dont notre imaginaire est colonisé par les histoires et les mythes dans lesquels nous baignons tous.
Viande qui pense a été publié dans la revue Bifrost en 2009. Pure science-fiction dystopique où les déclassés d’une société hyper compétitive n’ont plus pour survivre que les emplois mercenaires proposés par des officines de sécurité privées intervenant sur les points chauds du monde.
Les Intrusions granuleuses, publié dans l’anthologie Borders des éditions CDS en 2010. Space opera intimiste où les membres de la diaspora galactique ne comptent plus que sur un espace de rêve commun pour conserver leur humanité, jusqu’à ce que le rêve tourne au cauchemar.
Dégradations, publié dans La Revue Littéraire (éditions Léo Scheer) en 2010. Le cerveau n’étant que le support physique de notre conscience, au même titre qu’un disque dur ou qu’une bande magnétique, que reste-t-il quand le support se dégrade ?
Les apparences sont trompeuses : les Ravageantes ne relèvent pas de l’autopublication.
Ces textes ont déjà été travaillés avec un éditeur professionnel, puisqu’ils ont fait l’objet de publication dans des revues de qualité, ou ont été lauréat de concours. Le résultat était donc présentable. Je me suis tout de même fendu d’une relecture appuyée et de corrections qui dépassent le simple lissage. Bref, ces quatre nouvelles me semblent représentatives autant de ce que j’écrivais dans les années 2008-2010, mais aussi de mon niveau d’exigence actuel (eh oui, on progresse).
Bref, une bonne lecture bien rafraîch’ pour cet été explosif.

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Et pendant que je numérise, je lis du Houellebecq (La Possibilité d’une île) en hésitant entre l’ennui et la fascination. Ce type est quand même très fort.

Le temps de la blessure

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 9 juillet, 2015
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Le temps d’avant la blessure, qu’est-ce que c’est ? Rien. Autre chose. La blessure arrive sans prévenir.
Avant, personne n’a conscience d’être « avant ». Rares sont ceux qui se disent « dans cinq minutes – ou dans trois secondes – je vais avoir un accident ».
Il est possible d’être prudent, ou de bien se préparer, pour éviter la blessure. Mais comment éviter l’imprévisible ? Comment s’y préparer ? C’est une des thèses de Taleb : une grande préparation entraîne une faiblesse plus grande encore face à ce qui survient hors de la zone préparée. La seule certitude face au risque, c’est l’incertitude.
Mais ça, c’était avant.
La blessure intervient comme une douleur vive qui tranche le temps.
Une brève hébétude peut suivre. Cet instant suspendu où l’on se demande si c’est grave. On essaie de bouger, on tâte : est-ce qu’il y a du sang ?
Ou alors une bascule immédiate, nuit totale.
Mais si ça bouge encore, s’il n’y a que peu de sang, la bascule est plus lente.
Il faut se prendre en charge. Infléchir le temps, passer du mode normal – ce qu’on avait prévu de faire « avant » – au mode sauvetage ou évacuation. Faire des choix rationnels qui n’ont plus rien à voir avec nos envies ou nos plans : est-ce que je peux rentrer, appeler à l’aide, réduire les dégâts en urgence ? Est-ce que je peux continuer ce que je faisais en reportant les soins à plus tard ?
De toute façon, la bascule de temps se fera.
Une douleur s’installe, un signal qu’il y a quelque chose à faire. Un diagnostic à poser. Le temps de la blessure s’empare de la réalité et ne la lâche plus.
Attendre au poste de secours, aux urgences, sur place après avoir lancé l’alerte.
Attendre et gamberger. Qui va ramener ma voiture ? Qui va s’occuper des enfants après l’école ? Est-ce que je vais pouvoir assurer ce rendez-vous demain ? Et ce boulot à rendre pour vendredi ?
C’est la blessure qui donne le rythme.
Il faut se couler dans son temps et souvent dans celui des autres, puisque de toute façon on y tombe, pieds et poings liés.
Le temps des services de secours.
Le temps de la médecine.
Le temps de la cicatrisation.
Le temps de la convalescence.
Tentation permanente de négociation : aller plus vite, gagner du temps, voir le médecin, le radiologue, le chirurgien, le kiné, ôter les points, les pansements, le plâtre, marcher sans béquilles, sans attelle, espacer les soins… Reprendre la main !
Vouloir gagner ce temps conduit souvent à en perdre plus encore.
Soit en allant trop vite, ce qui ramène à la case départ : le corps et ses exigences mènent le bal.
Soit en cédant à la colère, l’impatience qui détruit le temps plus sûrement qu’un coma.
Alors qu’il suffirait d’écouter. Ramener le cri des douleurs à quelque chose d’audible, de compréhensible.
Occuper ce temps par un dialogue avec soi-même, laisser parler le corps. Lui donner ce temps, puisque de toute façon il se l’est approprié.
Le temps de la blessure, c’est avant tout un temps pour soi.

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Pendant que je me répare, je replonge dans les romans Navajo de Tony Hillerman. Voleur de temps, d’abord, puis Coyote attend, qui fut ma première rencontre éblouie avec l’auteur, voici plus de vingt ans. Étrange : sans intention de ma part (choix de livres datant « d’avant »), ces deux titres parlent du temps et de ce qu’on en fait.

Écriture, décharge publique

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 21 juin, 2015

L’autre jour, un intervenant sur France Culture affirmait qu’écrire c’était charger quelque chose dans l’esprit du lecteur.
L’image m’avait paru partielle mais juste. Comme on charge une arme.
La munition peut n’être qu’à blanc, fumigène, dispersante, incendiaire ou létale, souvent à retardement.
La charge exprimera les valeurs et les postures de l’écriveur, contaminées par les valeurs et les postures de l’époque, ou au moins par une frange desdites.
Elle fera son travail, destructeur ou constructeur, au moins interrogateur. L’interrogation d’une balle en pleine tête, c’est chargé.
Il me vient qu’écrire ne fait pas que charger l’esprit du lecteur, mais décharge aussi celui de l’écriveur.
Quelque chose entre la décharge publique à ciel ouvert et le site d’enfouissement de déchets nucléaires. Ce qui s’y voit est vu par tous, l’auteur lui-même pouvant être incommodé par l’odeur. C’est ainsi, il assume.
Ce qu’il assume moins est enterré profond. Mais c’est là. Censé être caché pour les siècles des siècles, ou au moins pour les années – voire les jours – qui le séparent de la mort.
Au-delà, on s’en fout, cela devient les déchets des autres.
Mais quelqu’un pourra toujours gratter, creuser, mettre à jour, décharger de nouveau. Les écrits restent.
La grande foire à tout numérique aura probablement pour effet collatéral de diminuer leur demi-vie radioactive, atténuer leur rayonnement. Mais ça peut encore péter.
Comme disait le commandant Sylvestre : « Nos regrets à la famille, tout ça… »

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Tout en me déchargeant publiquement, je lis encore Une Brève Histoire du Futur, et je rigole souvent bien, sans que ce soit voulu par l’auteur (lequel n’arrête pas de creuser le fossé entre « auteurs de science-fiction qui se trompent » et scientifiques, comme lui, qui savent, eux !).

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