Comme ça s'écrit…


Au généreux encombrement des éléphants

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 12 août, 2015
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© Yann Rabanier pour Télérama

En lisant une interview de Paul Watson – fondateur de Sea Shepherd – j’ai eu envie de lire ou relire Les racines du ciel de Romain Gary. Ce livre a été publié en 1956, mais dès la note de l’auteur en avant-propos je comprends pourquoi Watson le cite comme une des lectures fondatrices de son combat.
Cette adresse au lecteur de 1956 est d’ailleurs d’une telle actualité que je m’empresse de vous en proposer cet extrait :

« Un seul aspect de mon livre est donc inscrit dans les faits : l’extermination de la grande faune africaine, et en particulier des éléphants…
Quant au problème plus général de la protection de la nature, il n’a, bien entendu, rien de spécifiquement africain : il y a belle lurette que nous hurlons comme des écorchés.
À ceux qui s’étonneraient de ma sollicitude, qu’ils jugeront peut-être « exquise », ou excessive, pour les beautés de la terre, à un moment où nous devons défendre notre œuvre humaine menacée par ses plus anciens démons, je répondrai que je nous crois assez généreux pour accepter de nous encombrer des éléphants, quelles que soient les difficultés de notre lutte et les cruelles exigences de notre marche en avant.
Les hommes ont toujours donné le meilleur d’eux-mêmes pour essayer de conserver une certaine beauté à la vie.
Une certaine beauté naturelle.
Enfin, comme la question du nationalisme est évoquée indirectement dans ce roman, aux lecteurs qui désirent connaître la position personnelle de l’auteur sur ce point, je tiens à dire ceci : mon livre traite du problème, essentiel pour nous, de la protection de la nature, et cette tâche est si immense, dans toutes ses implications, à l’époque du travail forcé, de la bombe à hydrogène, de la misère, de la pensée asservie, du cancer et de la fin qui justifie les moyens, que seul un effort prodigieux de notre génie et toute la fraternité dont nous sommes capables peuvent en venir à bout. Je ne vois en tout cas guère comment on saurait laisser la responsabilité de cette œuvre généreuse à ceux qui puisent leur force politique aux sources primitives de la haine raciale et religieuse et de la mystique tribale. L’histoire de ce siècle a prouvé d’une manière sanglante et définitive […] que l’alibi du nationalisme est toujours invoqué par les fossoyeurs de la liberté, qu’aucun droit de la personne n’est toléré sur les voies triomphales des « bâtisseurs pour milles ans », des « géniaux pères des peuples », et des « épées de l’Islam », et qu’avec un peu d’habileté, un bon Parti au départ, une bonne police à l’arrivée et un rien de lâcheté chez l’adversaire, il n’est que trop facile de disposer d’un peuple au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Je crois à la liberté individuelle, à la tolérance et aux droits de l’homme. Ils se peut qu’il s’agisse là aussi d’éléphants démodés et anachroniques, survivants encombrants d’une époque géologique révolue : celle de l’humanisme. Je ne le pense pas, parce que je crois au progrès et que le progrès véritable porte en lui les conditions indispensables à leur survie. Il est possible, bien entendu, que je me trompe et que ma confiance est une simple ruse que me joue mon instinct de conservation. J’espère bien disparaître alors avec eux. Mais non sans les avoir défendus jusqu’au bout contre les déchaînements totalitaires, nationalistes, racistes, mystiques et idéomaniaques, et aucune imposture, aucune théorie, aucune dialectique, aucun camouflage idéologique ne me feront oublier leur souveraine simplicité. »

S’il fallait résumer, je retiendrais

que je nous crois assez généreux pour accepter de nous encombrer des éléphants
l’alibi du nationalisme est toujours invoqué par les fossoyeurs de la liberté
le progrès véritable porte en lui les conditions indispensables à leur survie
(celle des éléphants et de l’humanisme)

Bientôt soixante ans que ce texte a été publié. Comment en retirer une ligne aujourd’hui ?
Comment faire pour ne pas avoir à le citer encore intégralement dans soixante ans ?

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Parallèlement à Romain Gary, je lis Brooklyn de Colm Tóibín.

 

Doctor doctor, please…

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 7 août, 2015
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Docteur, j’ai trop bu, j’ai mal aux cheveux, faites quelque chose, s’il vous plaît soignez-moi, guérissez-moi.
Docteur, j’ai trop bouffé, j’ai trop fumé, j’ai trop rien fait pas bougé, j’ai trop ragé dans ma petite vie énervée, j’ai tout qui se détraque, le cœur, le foie, les artères, les nerfs, même le cancer, alors je compte sur vous, guérissez-moi !
Non, je ne veux rien changer dans ma vie, surtout pas. C’est pour continuer pareil que je vous demande (que j’exige ?) de me soigner.
Réparez-moi, décrassez la machine, relancez-la, qu’elle puisse rouler encore sans changer de carburant.
Allez, faites un effort, y a bien un traitement, un médicament, une pilule qui va m’aider à poursuivre ma route et me saloper de nouveau du haut en bas. C’est tellement bon de se faire du mal en regardant ailleurs.
Allez, docteur, vous voyez bien dans quel état je me suis mis, ça peut quand même pas être de ma faute, pas avec la médecine moderne, le progrès, zut !
Sinon, ça sert à quoi toutes ces recherches pour nettoyer les conduits, faire baisser la tension, calmer les douleurs, faire taire les organes ? Hein, ça sert à quoi si c’est pas à continuer sans se poser de question ?
Moi, c’est ça que je veux. Et pas que pour moi : pour les autres, pour l’économie, pour la planète, pour les générations futures.
Un bon médicament, un cataplasme, de quoi cacher la maladie sous le tapis et éviter les questions qui fâchent. Rester dans ma bulle, préserver mon « mode vie », me cacher que c’est surtout un mode de non-vie.
D’ailleurs, vous le savez bien, cher docteur, et vous aussi cher pharmacien : ce n’est pas en guérissant les malades que vous allez faire fortune. Ce n’est pas en les empêchant de rechuter, ni de s’empoisonner d’une autre manière. Il faut bien que l’industrie vive. L’industrie de la santé a tant besoin de malades, ce serait bête de les guérir.
Le malade, il vaut mieux lui promettre le soulagement. Lui promettre qu’il va pouvoir continuer à être inconséquent, irresponsable, inconscient, pendant le temps qu’il lui reste. On a un traitement pour ça. Cher, mais ça les vaut !
On a un traitement pour tout, bonnes gens dormez (on a aussi un traitement pour dormir).
Comme disait l’autre, on sait bien que le patient va mourir, mais en attendant, il y a du bon business à faire.
Faudrait quand même pas que le patient se prenne en main et se soigne de lui-même. Voire pire : évite de tomber malade. On a un système à protéger, monsieur ! Une industrie de la santé à faire tourner.
Toutes les autres industries aussi, d’ailleurs. Toutes nous offrent un traitement – cher, mais ça les vaut – contre tous nos petits désagréments. Même contre l’ennui, c’est vous dire.
Alors voilà, je vous fais une ordonnance et on se revoit dans quinze jours.
Ah, mais non en fait. On se revoit à la grande messe hypocrito-environnementaliste de la COP 21. Là où les tenants de l’industrie sous toutes ses formes vont nous rédiger une ordonnance censée nous permettre de soigner toutes les maladies de notre environnement sans changer d’un gramme (de CO2 ?) notre mode de vie… pardon, de consommer.

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En attendant la COP21, j’ai lu le dernier Fred Vargas (de la belle ouvrage), le dernier James Salter (hélas, oui : le dernier) sur des routes un peu moins balisées, tout en relisant calmement les Trois chevaux de M. DeLuca.

James Salter par Jean-Luc Bertini

Les Ravageantes (à manipuler avec précautions)

Posted in Promo,Réflexitude par Laurent Gidon sur 18 juillet, 2015
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Sur le blog d’une de mes relations ainsi que sur ses dépendances facebook, une sorte de débat fait rage pour décider quelle part de travail et quelle part de talent doit entrer dans l’élaboration d’un écrit publiable. Ce qui me rappelle la position de Cyrulnick sur l’inné et l’acquis, soit en gros 100 % pour l’un et 100 % pour l’autre.
À ma remarque sur la question que personne ne semble poser – à savoir, quelle est l’importance d’avoir quelque chose à dire ou à écrire – on m’a répondu qu’il n’y avait pas débat : c’est acquis.
OK, c’est acquis, mais à qui ?
La capacité d’imaginer une histoire est sans doute propre à chacun. De toute façon, tout le monde rêve, c’est un signe. Mais, avoir quelque chose à transmettre, et surtout s’interroger sur le fond de ce que l’on transmet, ce n’est pas donné à tout le monde.
Il faut chercher. Aller au-delà de l’histoire et se demander « qu’est-ce qu’il y a de moi, là-dedans ? ». Et même : « qu’est-ce qu’il y a de moi dont je n’avais pas conscience ? »
C’est en interrogeant ma réputation de Bisounours de l’imaginaire – réputation liée à l’élaboration de cette anthologie non-conflictuelle – que je me suis repenché sur certains textes courts déjà publiés.
Ce sont des nouvelles assez dures, voire carrément désespérantes. Il y a du sang, des morts, du sperme et bien peu d’avenir. Et pourtant, ces textes respectent déjà – avant même que j’en aie formulé le dogme – une narration non-conflictuelle. Un truc de Bisounours, quoi. Mais avec de la tripaille.
D’où l’idée de les réunir dans un recueil numérique pour que de nouveaux lecteurs les découvrent, les retrouvent, voire fassent d’éventuels rapprochements entre les textes.
Le titre : Les Ravageantes
Le sous-titre : 4 histoires avec dégâts !
Les formats : ePub et Mobi.
Les plateformes : Amazon et Kobo Fnac
Le prix : 2,99 €
Pas de DRM, bien sûr.
Chaque format est lisible sur n’importe quel écran, smartphone, tablette, PC ou liseuse électronique, grâce à des applications gratuites faciles à trouver.
Un extrait gratuit permet de se faire une idée, mais j’enverrai un texte complet à tout commentateur qui me le demandera gentiment.
Le sommaire :
Admettons l’origine du monde a été lauréat du concours Dreampress Andrevon en 2008. Histoire assez morbide touchant au fantastique, qui traite de la façon dont notre imaginaire est colonisé par les histoires et les mythes dans lesquels nous baignons tous.
Viande qui pense a été publié dans la revue Bifrost en 2009. Pure science-fiction dystopique où les déclassés d’une société hyper compétitive n’ont plus pour survivre que les emplois mercenaires proposés par des officines de sécurité privées intervenant sur les points chauds du monde.
Les Intrusions granuleuses, publié dans l’anthologie Borders des éditions CDS en 2010. Space opera intimiste où les membres de la diaspora galactique ne comptent plus que sur un espace de rêve commun pour conserver leur humanité, jusqu’à ce que le rêve tourne au cauchemar.
Dégradations, publié dans La Revue Littéraire (éditions Léo Scheer) en 2010. Le cerveau n’étant que le support physique de notre conscience, au même titre qu’un disque dur ou qu’une bande magnétique, que reste-t-il quand le support se dégrade ?
Les apparences sont trompeuses : les Ravageantes ne relèvent pas de l’autopublication.
Ces textes ont déjà été travaillés avec un éditeur professionnel, puisqu’ils ont fait l’objet de publication dans des revues de qualité, ou ont été lauréat de concours. Le résultat était donc présentable. Je me suis tout de même fendu d’une relecture appuyée et de corrections qui dépassent le simple lissage. Bref, ces quatre nouvelles me semblent représentatives autant de ce que j’écrivais dans les années 2008-2010, mais aussi de mon niveau d’exigence actuel (eh oui, on progresse).
Bref, une bonne lecture bien rafraîch’ pour cet été explosif.

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Et pendant que je numérise, je lis du Houellebecq (La Possibilité d’une île) en hésitant entre l’ennui et la fascination. Ce type est quand même très fort.

Le temps de la blessure

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 9 juillet, 2015
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Le temps d’avant la blessure, qu’est-ce que c’est ? Rien. Autre chose. La blessure arrive sans prévenir.
Avant, personne n’a conscience d’être « avant ». Rares sont ceux qui se disent « dans cinq minutes – ou dans trois secondes – je vais avoir un accident ».
Il est possible d’être prudent, ou de bien se préparer, pour éviter la blessure. Mais comment éviter l’imprévisible ? Comment s’y préparer ? C’est une des thèses de Taleb : une grande préparation entraîne une faiblesse plus grande encore face à ce qui survient hors de la zone préparée. La seule certitude face au risque, c’est l’incertitude.
Mais ça, c’était avant.
La blessure intervient comme une douleur vive qui tranche le temps.
Une brève hébétude peut suivre. Cet instant suspendu où l’on se demande si c’est grave. On essaie de bouger, on tâte : est-ce qu’il y a du sang ?
Ou alors une bascule immédiate, nuit totale.
Mais si ça bouge encore, s’il n’y a que peu de sang, la bascule est plus lente.
Il faut se prendre en charge. Infléchir le temps, passer du mode normal – ce qu’on avait prévu de faire « avant » – au mode sauvetage ou évacuation. Faire des choix rationnels qui n’ont plus rien à voir avec nos envies ou nos plans : est-ce que je peux rentrer, appeler à l’aide, réduire les dégâts en urgence ? Est-ce que je peux continuer ce que je faisais en reportant les soins à plus tard ?
De toute façon, la bascule de temps se fera.
Une douleur s’installe, un signal qu’il y a quelque chose à faire. Un diagnostic à poser. Le temps de la blessure s’empare de la réalité et ne la lâche plus.
Attendre au poste de secours, aux urgences, sur place après avoir lancé l’alerte.
Attendre et gamberger. Qui va ramener ma voiture ? Qui va s’occuper des enfants après l’école ? Est-ce que je vais pouvoir assurer ce rendez-vous demain ? Et ce boulot à rendre pour vendredi ?
C’est la blessure qui donne le rythme.
Il faut se couler dans son temps et souvent dans celui des autres, puisque de toute façon on y tombe, pieds et poings liés.
Le temps des services de secours.
Le temps de la médecine.
Le temps de la cicatrisation.
Le temps de la convalescence.
Tentation permanente de négociation : aller plus vite, gagner du temps, voir le médecin, le radiologue, le chirurgien, le kiné, ôter les points, les pansements, le plâtre, marcher sans béquilles, sans attelle, espacer les soins… Reprendre la main !
Vouloir gagner ce temps conduit souvent à en perdre plus encore.
Soit en allant trop vite, ce qui ramène à la case départ : le corps et ses exigences mènent le bal.
Soit en cédant à la colère, l’impatience qui détruit le temps plus sûrement qu’un coma.
Alors qu’il suffirait d’écouter. Ramener le cri des douleurs à quelque chose d’audible, de compréhensible.
Occuper ce temps par un dialogue avec soi-même, laisser parler le corps. Lui donner ce temps, puisque de toute façon il se l’est approprié.
Le temps de la blessure, c’est avant tout un temps pour soi.

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Pendant que je me répare, je replonge dans les romans Navajo de Tony Hillerman. Voleur de temps, d’abord, puis Coyote attend, qui fut ma première rencontre éblouie avec l’auteur, voici plus de vingt ans. Étrange : sans intention de ma part (choix de livres datant « d’avant »), ces deux titres parlent du temps et de ce qu’on en fait.

Écriture, décharge publique

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 21 juin, 2015

L’autre jour, un intervenant sur France Culture affirmait qu’écrire c’était charger quelque chose dans l’esprit du lecteur.
L’image m’avait paru partielle mais juste. Comme on charge une arme.
La munition peut n’être qu’à blanc, fumigène, dispersante, incendiaire ou létale, souvent à retardement.
La charge exprimera les valeurs et les postures de l’écriveur, contaminées par les valeurs et les postures de l’époque, ou au moins par une frange desdites.
Elle fera son travail, destructeur ou constructeur, au moins interrogateur. L’interrogation d’une balle en pleine tête, c’est chargé.
Il me vient qu’écrire ne fait pas que charger l’esprit du lecteur, mais décharge aussi celui de l’écriveur.
Quelque chose entre la décharge publique à ciel ouvert et le site d’enfouissement de déchets nucléaires. Ce qui s’y voit est vu par tous, l’auteur lui-même pouvant être incommodé par l’odeur. C’est ainsi, il assume.
Ce qu’il assume moins est enterré profond. Mais c’est là. Censé être caché pour les siècles des siècles, ou au moins pour les années – voire les jours – qui le séparent de la mort.
Au-delà, on s’en fout, cela devient les déchets des autres.
Mais quelqu’un pourra toujours gratter, creuser, mettre à jour, décharger de nouveau. Les écrits restent.
La grande foire à tout numérique aura probablement pour effet collatéral de diminuer leur demi-vie radioactive, atténuer leur rayonnement. Mais ça peut encore péter.
Comme disait le commandant Sylvestre : « Nos regrets à la famille, tout ça… »

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Tout en me déchargeant publiquement, je lis encore Une Brève Histoire du Futur, et je rigole souvent bien, sans que ce soit voulu par l’auteur (lequel n’arrête pas de creuser le fossé entre « auteurs de science-fiction qui se trompent » et scientifiques, comme lui, qui savent, eux !).

Au naturel

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 4 juin, 2015
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Train – presque vide – de 6h00 entre Annecy et Lyon. Je suis seul dans un compartiment. Quelques secondes avant le départ une jeune femme entre et s’assied juste en face de moi alors qu’il y a six autres sièges libres. Je comprends vite pourquoi : elle sort un nécessaire de maquillage et pose un miroir sur pied orientable sur l’unique tablette étroite qui nous sépare. Elle va mettre trente minutes – l’horloge de mon PC faisant foi – à obtenir satisfaction par une succession d’opérations complexes que j’observe discrètement et note au fur et à mesure au clavier (oui, je fais semblant d’écrire, mais j’espionne).
D’abord un engin en pince qui recourbe les cils, opération longue au petit bruit croustillant. Puis un mascara en tube, un fond de teint appliqué à l’éponge, un stylo correcteur qui gomme les imperfections (veinules, petits boutons…), un rouge à lèvres presque indiscernable de sa carnation naturelle, une poudre invisible estompée au pinceau large… Tout ce patient travail aura pour résultat de lui rendre son visage d’origine, le même qu’avant, sans la moindre trace de maquillage apparent. Un visage naturel. Mais parfait. Quel talent !

Peut-être y a-t-il au moins deux façons de tracer sa route.
L’une consisterait à s’agiter, accumuler, réussir de façon mesurable, publique… Une sorte de maquillage voyant pour cacher le vide. Il faut recommencer chaque jour. Replâtrer. En rajouter toujours plus. Ça occupe, mais ça épuise. Et puis, que faire quand on a oublié sa trousse à maquillage ou pas eu le temps (l’énergie ?) de jeter de la poudre aux yeux ?
L’autre chercherait plutôt, par un long travail sur soi, à retrouver le naturel, ce vide cher aux bouddhistes. Ce n’est pas facile, mais les patients efforts sont récompensés : on donne la plus belle image de soi, une vérité juste un peu arrangée, un naturel idéal qui flatte l’œil sans l’agresser. Un maquillage, certes, mais qui ne ment pas (un peu comme le truc imparable que j’enseigne à mes enfants pour tricher aux examens sans se faire prendre : tu apprends tout par cœur, tu bosses, tu t’entraînes, et tu passes tranquille sans que personne s’en aperçoive).
Il est possible aussi qu’un encore plus long travail conduise à s’accepter sans maquillage.
Quitte à laisser voir les imperfections, le temps de les corriger par en-dessous, en profondeur. Et en gardant à l’esprit que ceux qui nous entourent, eux, n’ont pas le choix et ont bien dû nous accepter tels que nous leur apparaissons, maquillés ou pas, naturels ou pas. Toujours visibles sous les couches de fond de teint ou de réussite sociale. Quoi que nous fassions pour améliorer notre image, ils nous voient tels qu’ils veulent bien nous voir.

J’ai l’impression de redécouvrir l’eau tiède et la psychologie deuxballistique du new age dans ce wagon silencieux.
Je ne vous aurais pas ennuyés avec ces considérations peut-être banales si je ne finissais par leur trouver un fond de vérité exploitable. Retrouver le naturel, le fond de soi non négociable, ce qui nous permettra de dire, face à d’éventuelles critiques « désolé, c’est moi, je peux changer ma façon d’agir, mais pas ma façon d’être, ou en tout cas pas dans l’immédiat ». C’est du boulot, mais c’est utile.
Il est 7h00, le train passe devant le lac du Bourget. Sans une ride. Sans maquillage.

Photo Philippe Schaller

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En sortant du train je me suis acheté Le Degré zéro de l’écriture, de Roland Barthe. Je vais le lire.

Pertes en ligne

Posted in Lecture,Réflexitude par Laurent Gidon sur 2 juin, 2015
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Pour illustrer la loi de Moore dans son livre Une Brève Histoire du Futur, Michio Kaku écrit ce paragraphe :

On reçoit parfois une carte d’anniversaire qui se met à chanter « Happy Birthday » quand on l’ouvre. Croyez-le ou non, mais cette puce dépasse en puissance informatique toute celle dont disposaient les forces alliées en 1945 […]. La puissance informatique d’un smartphone actuel dépasse celle que la NASA a mis en œuvre pour envoyer les premiers hommes sur la Lune en 1969. Les jeux vidéo rendus gourmands par la simulation 3D consomment plus de ressources que les ordinateurs centraux d’il y a 10 ans. La dernière PlayStation de Sony à 300 dollars vaut, informatiquement parlant, un supercalculateur militaire de 1997 à plusieurs millions de dollars.

Les chiffres, les dates et les faits sont connus. Ce qui me frappe en lisant cela ce matin, c’est le décalage de fond entre les termes des différentes comparaisons.
Une puce festive jetable, contre une guerre qui a changé le monde.
Un téléphone essentiellement employé pour prendre et envoyer des selfies, contre le rêve réalisé d’une bonne partie de l’humanité.
Des jeux vidéos contre des outils professionnels.
Une machine à jouer déjà obsolète contre un engin à visée militaire.
Tout ce progrès n’a-t-il conduit qu’à cela ? À mobiliser le maximum de puissance pour s’arracher un sourire ?
Non, bien sûr. Rassurons-nous, les supercalculateurs militaires comme les projets spatiaux sont toujours d’actualité, et toujours plus puissants. Mais il ne peuvent plus servir à nous situer sur la carte du progrès. Ce qui compte pour nous aujourd’hui, ce que nous sommes capables d’évaluer mentalement, ce sont les outils de divertissement.
Il m’a fallu me replonger dans l’étymologie de « divertir ». Le terme décrit à l’origine le fait de «détourner quelqu’un de quelque chose», puis «se détourner, se séparer de, être différent» avant de signifier notre actuel «s’amuser, se distraire».
De quoi cherchons-nous à nous détourner avec tant de puissance ?
De quelle humanité sommes-nous en train de nous séparer ?
Quelle perte en ligne – cette électricité dissipée dans le réseau à mesure que celui-ci s’allonge – nous a vidé de notre substance humaine pour nous coller devant des écrans à la recherche d’un autre frisson ?
Je n’ai pas LA réponse, bien sûr, parce que chacun pourra tisser la sienne.
Ce qui compte, je pense, c’est de ne pas oublier de se poser la question.
Chaque fois que je mobilise la puissance phénoménale de l’informatique pour me distraire, est-ce que je donne le meilleur de moi-même dans la grande expérience humaine, ou est-ce qu’au contraire je m’en abstrais ?

On reconnaîtra dans cette illustration le talent d’Aurélien Police, qui m’avait fait l’honneur de réaliser la couverture de Djeeb l’Encourseur.

 

Chambéry festival (magie avec truc)

Posted in Admiration,Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 31 mai, 2015
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Il y a près de chez moi une petite ville – bon, une ville moyenne – qui a trouvé la formule magique de l’événement littéraire réussi.
J’en sors, je peux vous donner la martingale, car dans chaque tour de magie réussi il y a un truc, mais la vraie magie commence quand tout le monde y arrive.

D’abord, c’est un festival qui fonctionne avec, par et pour des lecteurs. Pas des acheteurs de livres, comme la plupart des salons alibi librairies, mais de vrais lecteurs : des vrais gens qui ont tous lu le vrai livre des auteurs invités. Comment se fait-ce ? Patience.
Ensuite, c’est un festival qui réunit des auteurs ayant un vrai point commun : ici, il s’agit de leur premier roman. Cela pourrait être autre chose. Ce n’est pas important en soi, mais ça l’est pour les lecteurs.
Car les lecteurs sélectionnent les auteurs invités. Les lecteurs. Pas les libraires ou les éditeurs. En fait, voilà le vrai point commun entre tous les invités : avoir été lu et apprécié par les lecteurs.
Le mot clé est sélection : on n’invite pas la clique habituelle des grands auteurs à la mode pour servir de locomotive aux écrivains régionaux, non. Ici, on ne fait venir qu’un nombre restreint d’auteurs, tous vraiment attendus.
Et il n’y a plus de compétition, de grand prix ni de mention, de proclamation des résultats : les auteurs sélectionnés ont tous le Prix du Premier Roman, tous lauréats, on peut se détendre et passer aux vraies relations.
Enfin, c’est un festival qui néglige l’actualité pour s’intéresser aux livres de l’an passé. Cela peut paraître idiot dans une époque où l’on court après le scoop, mais ça ne l’est pas, loin de là. Je dirais même que ça change tout. Vous verrez.

Le principe, donc : pendant un an, on propose aux lecteurs volontaires tous les premiers romans qui sortent.
Les lecteurs en parlent entre eux ou décident seuls, mais établissent une liste de 15 auteurs.
L’année suivante, les 15 auteurs les plus cités sont invités pendant quatre jours pour présenter leur livre et rencontrer les lecteurs (petits déjeuners, tables rondes, ateliers, dédicaces…).
Rien de révolutionnaire… et pourtant.

Pourquoi ça marche ?
D’abord parce que les lecteurs ont choisi les auteurs, ils les attendent pendant un an, ils ont aimé (ou pas, ou pas tous) leur livre et rêvent de rencontrer enfin la personne derrière la plume, pour lui dire ce qu’ils pensent de son travail. Quand les auteurs sont enfin là, c’est la fête. Personne ne boude son plaisir, pas de passants indifférents qui tirent la lippe sur des étals de dédicaces infertiles. Il s’agit plus de retrouvailles émues. C’est beau.
Ensuite parce que les auteurs sont jeunes, certes – c’est leur premier roman publié – mais qu’ils sont déjà aguerris par un an de salons et dédicaces (si leurs éditeurs ont bien travaillé). Ils sont à mi chemin entre l’amateur et l’écrivain, avec souvent un autre métier à côté et des sourire jamais blasés, mais aussi quelque chose à dire sur leur nouveau statut. Ils sont dans le bain, sans être ramollis.
Enfin parce que ce festival donne un coup de fouet revigorant à ces primo-romanciers.
Multi-primé ou sorti confidentiellement, en termes de librairie leur premier roman est déjà loin derrière eux. Il a souvent déserté les rayons, on n’en parle plus. Et là, alors que les auteurs sont souvent en train de peiner sur l’épreuve du deuxième roman, voilà que le premier renaît. Voilà qu’ils retrouvent les sunlights, les honneurs de la presse, la foule avide. C’est merveilleux, pour un auteur. C’est la vie qui vous sourit deux fois, c’est l’espoir et la joie et le rire et le contact et le sourire et le partage qui renaissent. Ce sont aussi les ventes qui redécollent. C’est magique. Ne boudons pas !

Voilà. C’est peu de chose, ce festival. Il suffit d’une bonne idée et d’une équipe motivée – la préparation s’étale sur un an, avec 4 permanents, des stagiaires et des dizaines de bénévoles – et d’un seul coup, baguette magique, un bouche-trou culturel se transforme en événement à succès. C’est facile, y a qu’à ! C’est à se demander pourquoi il n’y en a pas plus sur ce modèle…
Alors des idées du même type, vous m’appelez et je vous en donne à la pelle. Tant que le triple principe lecteurs/auteurs/temps est respecté, on peut trousser des salons de toutes les tailles et tous les styles.
Tenez, juste un qui me vient, comme ça : Le Salon de Poche. Un festival où les lecteurs sélectionnent des auteurs parmi ceux dont le roman est republié en format poche. Pour les lecteurs, c’est moins cher, pour les auteurs cela se croise souvent avec de nouvelles sorties en grand format, le temps fait son œuvre, le succès se profile.
Ne me remerciez pas, c’est cadeau.

Bon, j’ai l’air de vous avoir fait découvrir la source magique, mais le Festival du Premier Roman de Chambéry est est quand même cette année à sa 28ème édition. Quand même. Un truc qui aurait dû faire des petits, non ? Si oui, dites-le moi, en com, que je précise ici. Merci.

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Pendant le Festival, je lisais Buvard, de Julia Kerninon, mais j’ai aussi été fortement marqué par les personnalités de Slobodan Despot et Gauz.

Violence en salle

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 28 mai, 2015
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La sortie médiatiquement saluée, analysée, contextualisée, du nouveau Mad Max m’amène à m’interroger sur le goût public pour la violence et la façon dont les cinéastes ont pu flatter ou critiquer cette addiction.

Pas besoin de s’étendre sur l’ensemble des films qui offrent une spectacularisation de la violence. On a pu parler de pornographie, mais ce n’est pas le cas : les acteurs simulent, les effets spéciaux distancient. Le public le sait, il kiffe le transfert sans se sentir coupable de non-assistance à personne ne danger. Sinon, c’est du snuff.

Intéressons-nous plutôt aux cinéastes qui veulent dénoncer le spectacle de la violence. J’en vois au moins quatre : Stanley Kubrick, George Miller, Martin Scorsese et Oliver Stone.
A mon humble avis, Stone a raté son coup avec Tueurs Nés : copycats en pagaille, et toujours plus de sensationnalisme dans le traitement par les médias (de Daesh à Charlie/Casher, choisissez votre affaire). Avec Platoon il avait déjà fait de la guerre du Vietnam une ode aux grandes valeurs maquillée sous le sang, la peur et la drogue. Un trip finalement agréable au spectateur, pas une épreuve. La sincérité du propos n’atténue pas l’erreur de traitement.
Miller avait joliment joué avec son premier Mad Max : on y perçoit l’impact de la violence sur les esprits alors que l’essentiel du gore reste hors champ. Dénonciation réussie, film anti-spectaculaire (revoyez-le) qui ne fait pas plaisir à voir, morale suivie par le réalisateur et non exposée comme un badge de scout pour mieux s’autoriser à la trahir en images. Hélas, dès l’opus II tout se renverse et jusqu’au IV la franchise du Guerrier de la Route n’est qu’une longue trahison du propos initial : on montre ce qu’on dénonce, en flattant le goût du sang tout en préservant une fausse morale (ah, ce regard dégoûté du Gyro Captain pendant le viol de la blonde…).
Scorsese, dès Mean Streets, semble avoir toujours montré la violence pour la dénoncer. Sa plus grande réussite dans ce domaine me paraît être Les Affranchis, tant la violence consubstantielle des personnages est présentée comme une drogue dont il faudrait à tout prix s’extraire. Quand Joe Pesci s’énerve, même le spectateur supplie pour que cela cesse.
Hélas, de Casino à Gangs of New York ou Les Infiltrés, Scorsese étale aussi sa fascination pour ce qui frappe, coupe, brise, désosse, tue… On voit ses films comme on prend un shoot, en se disant que c’est le dernier tout en sachant qu’on va replonger.

Reste Kubrick. Le seul qui à mon sens n’a jamais trahi sa position morale.
Si on remonte à Fear and Desire, on comprend que pour lui toute violence présentée comme un spectacle se retourne contre celui qui y prend plaisir. Rien ne la justifie jamais, pas même le scénario.
Le sommet est atteint avec Orange Mécanique : censé dénoncer l’ultraviolence, le film s’attaque en fait à en dégoûter le spectateur. Tout, du son au montage, en passant par les couleurs, le physique des acteurs et le traitement de la musique, est organisé pour agresser les sens. Jusqu’à cette mauvaise blague du dentier dans le verre d’eau que boit l’agent de probation, insérée sans doute pour nous rappeler que le film doit nous faire vomir. Cette mise en abîme du traitement Ludovico peut paraître aujourd’hui très douce en regard de ce que le cinéma a osé montrer depuis 1971, mais l’intention est là. Elle restera.
Jusqu’à Eyes Wide Shut, en passant par Full Metal Jacket et bien sûr Shining, Kubrick enfoncera le clou : la violence peut être une pulsion irrationnelle, mais n’est jamais un spectacle que justifie le scénario.

Quelqu’un l’a bien compris. Dans There Will Be Blood, Paul Thomas Anderson reprend l’approche de Kubrick et réalise un grand film sur la violence sans qu’aucune scène ne soit là pour plaire au spectateur, l’exciter, le soulager de sa pulsion.

En me remémorant ces films et leur ambition, je me demande s’il n’y a pas un unique message dans le nouveau Mad Max. Pas un message féministe (Oh my god, une femme forte ? !) ni écolo survivor, non. Un message qui nous dit que nous sommes prêts à payer notre dose de violence factice pour mieux supporter la violence réelle, un peu comme on frotterait la peau autour de la blessure pour en diluer la douleur.
Et cette idée me fait mal.

Fausse violence, vrais dégâts

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Et pendant que je ne vais pas voir Mad Max : Fury Road, je lis Le Ciel nous appartient de Katherine Rundell, paru chez un éditeur dont j’aime beaucoup le nom : Les Grandes Personnes.

Pierre est parti

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 1 mai, 2015
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Parmi mes nombreux cousins, l’un s’appelait Pierre. Le fils aîné du frère de mon père, pour le situer.
D’aussi loin que remontent mes souvenirs je l’ai toujours vu habillé d’un polo blanc, même en hiver, toujours vu souriant ou d’une bienveillante neutralité, toujours vu ferme sur ses principes : pas d’alcool, pas de tabac. Il limonadait alors que toute la famille trinquait au champagne à chaque nouvelle année. Il parlait doux dans un milieu familial de stentors, professeurs d’université habitués à subjuguer du verbe des amphis de mille places.
De la science, Pierre avait plutôt choisi le côté secret du laboratoire.
Je me souviens de sa thèse, dans les années 80, portant sur l’application des lentilles de Fresnel en optique planaire. Il me parlait déjà d’un possible ordinateur optique, ultra rapide et sans dégagement de chaleur, en ajoutant avec un petit sourire « Mais c’est encore un peu compliqué ».
Sa carrière de chercheur semble l’avoir éloigné de ces complications-là pour le livrer à d’autres. Nous n’avons toujours pas d’ordinateur optique, ultra rapide et sans échauffement. Coïncidence ?
Depuis quelques années, Pierre et moi nous voyions rarement. Aux obsèques de mon père, à la sortie d’un Djeeb que je dédicaçais dans une librairie grenobloise…
Nous avions repris un contact plus régulier, par mail et téléphone, lorsqu’il avait bien voulu me donner son avis sur L’Abri des Regards et sur nos visions complémentaires, voire incompatibles, de notre famille commune. Et de mon père.
Nous avons beaucoup parlé et je l’en remercie. Nous avons eu le temps, tout juste, alors nous l’avons pris.
Parce que, dans le même temps son cancer s’est déclaré.
Au cardia, tout d’abord. Puis un torticolis persistant a révélé des métastases osseuses dans la nuque. Et puis… En quelques mois Pierre s’est vu balayé. Il s’est regardé, ausculté, curieux des efforts médicaux et des tactiques mises en œuvre dans le champ de bataille qu’était devenu son corps.
Une bataille qu’il a perdue voici déjà trois semaines.
C’est le temps qu’il m’a fallu pour concrétiser sa mort. Je n’ai pas pu aller à ses obsèques, partager ma peine avec son père, sa tante, son frère, ses neveu et nièce. Je n’ai pas pu ritualiser son départ. Et pourtant, d’une certaine façon, je l’avais déjà fait, en lui dédiant le manuscrit de mon futur roman.
Dans nos conversations nous parlions aussi littérature. La mienne. Il avait lu la première version de Quelque Chose d’Autre. Il m’avait conseillé sur la façon de créer un être extraterrestre à la fois opaque et transparent, impossible à analyser. Je le cite :

Le truc bizarre pourrait parfaitement être fait de matière ordinaire. Par contre pour devenir bizarre, il doit avoir une structure interne complexe, voire très complexe, plus que ça : extrêmement complexe. Je me justifie : Si tu vas voir les propriétés surprenantes, tu vas les trouver pour des matériaux très particuliers avec des arrangements internes très particuliers. Par exemple : il existe la possibilité d’avoir des matériaux d’indice optique négatif (pour une longueur d’onde) c’est a dire que la réfraction n’est pas habituelle et peut permettre des comportements optiques inattendus dans notre monde. Comme tu le verras dans cet article c’est possible avec des métamatéraiux aux structure interne complexe. Autre exemple : La supraconductivité, elle n’existe a « haute » température que pour des molécules assemblées en réseau périodiques complexes. Je ne connais rien en superfluidité, mais peut être est elle aussi possible dans les réseaux poreux ? Mais l’adhérence des surfaces peut être modifié par une nanostructure. J’insiste bien, la périodicité, à multiples échelles (éventuellement variable) permet par l’interaction avec l’onde qui accompagne les particules des phénomènes inattendus. Donc si tu imagines un truc, juste blanchâtre a première vue, puis étudié par les scientifiques, qui se révèle d’une structure multi-périodique et composé de presque tous les atomes connus, en proportions variables, alors il peut avoir des propriétés surprenantes. Son étude demandera une quasi infinité de mesures. Chaque direction de l’espace révélant une nano-structure périodique adaptée a une nouvelle particularité. Si tu ajoutes que sa structure interne se modifie dans le temps ou sous les circonstances, tu obtiens un sujet d’étude pour scientifiques qui sortira de nombreuse révélations (de ton choix), et qui sera sans fin, le nombre de possibilités devenant immense. Selon moi, là cela devient crédible. Les trucs simples on les connaît, mais les trucs compliqués aux propriétés bizarres on est juste au début de leur découverte.

Voilà. Les trucs simples on les connaît. Sous ses airs de simplicité, Pierre était complexe, avec de nombreuses propriétés étonnantes. Je suis content de l’avoir un peu connu, un peu découvert. Et je lui souhaite bon voyage.

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Pendant que Pierre mourait je lisais Le Royaume d’Emmanuel Carrère, que je viens d’achever dans la douleur. Il n’y a aucun rapport, hélas.

Pierre Gidon - Stéréoscopie

Ceci n’est pas une photo qui bégaie mais une stéréoscopie, prise de vue permettant la visualisation en relief et dont Pierre Gidon était un des plus grands spécialistes.

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