Comme ça s'écrit…


De 10 jeudis l’1

Posted in Textes,Vittérature par Laurent Gidon sur 20 février, 2017

Chaque jeudi, hormis lors des vacances scolaires, on m’a proposé d’animer deux ateliers d’écriture dans un collège et un lycée situés à l’autre bout du lac.
Chaque jeudi je vais donc m’offrir la route des berges et les éclairages changeants sur le miroir d’eau tendu aux montagnes.
Des foules vacancières se déplacent en toute saison pour y jeter un œil touristique, et moi j’aurai le privilège d’en profiter chaque semaine à des heures suffisamment creuses pour nourrir l’impression que le spectacle ne se jouera que pour moi.
Lors d’un premier rendez-vous j’avais pu admirer les efforts du soleil d’hiver à percer une brume tenace. On sentait la neige et le givre à la lutte.
En trouvant la route si belle je m’étais dit qu’il y aurait matière à série : dix jeudis au bord du lac, un peu comme les 36 vues du Mont Fuji de Hokusai (quitte à convoquer des référence, autant qu’elles aient de la gueule).
La magie du paysage et la rencontre d’un jeuen autostoppeur m’ont d’ailleurs donné l’idée d’une nouvelle bien terre à terre, dès mon retour.
Cela commence ainsi :

Ce matin, une superbe lentille de brume couvre tout Annecy. Vu depuis la rocade d’accès qui surplombe la ville son aveuglant miroir renvoie les premiers rayons du jour tout juste passés par dessus les crêtes enneigées. J’en prends le flash pleine face au débouché d’une ligne d’arbres. Cela brille comme une visite divine. Tenir, au moins un moment, pour profiter du spectacle, avant de rabattre le pare-soleil : j’ai besoin d’y voir pour conduire. La route plonge vers les rues, je traverse la brume comme un rêve cotonneux, l’air scintille de brouillard givré. Les –5° affichés par le thermomètre de bord justifient ces milliards de diamants en suspension. Magnifique ! Derrière la colline, le lac se cache en coulisse pour faire le plein de magie matinale. Une chance qu’on m’ait proposé ce rendez-vous à Faverges : à moi la route des berges en heure creuse, près de vingt kilomètres à pleurer de beauté.
Au sommet du Crêt du Maure s’offre le premier point de vue sur la baie d’Albigny, miraculeuse dans sa tonalité turquoise glacé, mi-iceberg mi-lagon hawaïen. La descente de l’ancien hôpital me permet de constater l’avancée des travaux. Les anciens bâtiments ont été jetés à terre, réduits en poussière. S’en relèvent des squelettes de béton encore manipulés par des grues aux bras longs. Il y aura ici de bien beaux immeubles qui domineront le bout du lac niché sous la montagne. Les bonnes gens qui auront les moyens de s’en payer quelques mètres carrés s’offriront bien du bonheur à contempler le spectacle depuis leurs baies vitrées imprenables. Avant, seuls les malades et leurs infirmières s’en partageaient l’exclusivité. Le capital dominant n’a pas pu tolérer plus longtemps pareille injustice. J’en suis jaloux d’avance.
Pour étaler les aigreurs de cette pensée envieuse, je décide de prendre l’autostoppeur qui agite une main au bas de la côte, juste après le rond-point.

La suite dérive vertement mais garde un contact sporadique avec les bords du lac.
Chaque jeudi, donc.
Le premier atelier a eu lieu la semaine dernière. Tout à l’émotion de cette rencontre avec les jeunes écrivants, je n’en ai gardé qu’un souvenir aussi affolé qu’enthousiaste. Et cette photo terne, aux antipode de mon remue-ménage intérieur.

1-jeudi-2
Chaque jeudi, je prendrai la photo du même endroit, à la même heure. Un peu comme Auggie Wren, dans Smoke. Chacun son coin de rue : au mien, il y a un château.

————————

Quand je ne longe pas le lac, je lis Toutes ces grandes questions de Douglas Kennedy.

 

Toutes ces années

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 17 février, 2017

Quelques banalités, désolé…
Il y a eu le 11 septembre, Katrina et Fukushima, il y a eu des sourires, des berceaux gazouillants et des aubes magnifiques. Des trucs qui nous sont tombés dessus et d’autres qui nous ont relevés.
Il y a eu des larmes, des horreurs et des pires encore, chacun s’en souvient.
Pas besoin de chercher loin pour retrouver aussi une musique, un film, un livre, une rencontre, un instant de joie. Ou plusieurs, et d’autres encore, faisons l’effort.
Rien ne s’efface, rien ne s’équilibre, se souvenir de tout ne justifie rien, mais c’est là, en chacun de nous.
Toutes ces années nous les avons vécues, ce qui les rend merveilleuses, même les plus dures.
Toutes ces années mon père n’a pas voulu les vivre. Il n’aura vu ni Chirac, ni Sarkozy ni Hollande présidents. Il n’aura vu ni Smoke, ni Gladiator, ni grandir mes enfants. Il n’aura pas entendu Dogora sur la pelouse du Pâquier et ne l’aura pas chanté avec nous. Tout ce qu’il n’a pas… si je devais lui raconter il ne me croirait pas.
Toutes ces années que rien n’est venu arrêter, toutes ces années à vouloir tout changer, ou que rien ne change, ce qui revient à la même façon de ne pas voir ou pas vouloir.
Toutes ces années à rattraper du bout des doigts ce qui nous échappe et parfois tombe et se brise, pas de retour en arrière, pas besoin de pleurer.
Toutes ces années partagées sans jamais se croiser, ou rarement, à croire parfois qu’on est seul alors que non, bien sûr.
Toutes ces années à se séparer, à se retrouver, à s’attendre, à se manquer, à trouver le temps long alors que non.
Toutes ces années, et puis des mois, et puis des jours, et puis des heures, et puis fini.
Mais pas encore, oh non, pas encore.
Toutes ces années à venir, à faire exister, à jouir. Et ça commence maintenant…

Toutes ces années et une de plus...

Toutes ces années et une de plus…

On dirait des perles

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 9 décembre, 2016

Hier j’ai fait passer des entretiens de recrutement pour de faux à des Terminales qui préparaient des concours d’entrée en études supérieures et ils étaient tellement bons et attachants que je les aurais tous pris dans mon école de la vie.
Le problème avec la liberté d’expression commence dès que l’opinion de l’autre devient tellement autre qu’elle nous paraît insupportable (imaginez qu’en plus il ait raison, l’horreur !), et par temps de peur cela commence de plus en plus près.
Partager un espoir le multiplie, ce qui est aussi vrai – hélas – pour la peur.
On aimerait bien que les politiques ne soient pas tous des salauds ou des vendus, mais il faudrait alors faire la politique nous-mêmes, ce qui est au mieux fatiguant et au pire salissant.
La fin du pic de pollution est prévue pour ce week-end à Paris, ce qui n’est pas une si bonne nouvelle d’abord parce qu’il ne pue pas qu’à Paris, ensuite parce que la pollution ne disparaît pas, elle se déplace seulement, et aussi parce que cela va donner l’impression qu’on peut repartir comme avant, voir plus vite pour rattraper le temps perdu, au lieu de s’arrêter pour respirer un peu mieux.
Lire un bon livre – un livre qui vous plaît – fait exister un univers dont on regrette la finitude, ce qui incite à lire lentement pour approcher l’éternité.
La sensation d’exister m’appartient : si ça se trouve vous n’avez pas la même, voire pas du tout.
Si vous ne voulez rien faire, dites-vous que moi non plus et ne culpabilisez pas.
Manger ne serait-ce qu’un steak de moins reste beaucoup plus efficace en termes d’environnement que de couper l’eau en vous brossant les dents ou de co-voiturer (continuez de couper l’eau et de partager votre voiture, mais considérez aussi la réduction de steak).
Au commencement il n’y avait rien et il est probable qu’il n’y aura plus grand-chose à la fin.
Noël commence de plus en plus tôt, il y a déjà des galettes des rois au supermarché, je me demande si tu m’offriras des œufs de Pâques à la Saint-Valentin.

Pourquoi monter puisqu’il faudra redescendre (merci Samivel), pourquoi commencer puisqu’il faudra s’arrêter ; questions auxquelles je répondrai seulement par une autre : et le plaisir, mon bon monsieur ?
Grâce aux bibliothèques publiques nous pouvons tous nous octroyer sans risque la découverte de livres dont nous n’avons pas lu la dernière de couverture : délicieux frisson de l’aventure immobile.
La vérité révélée par l’anagramme : de la démocratie = art de la comédie.

S’il m’en vient d’autres je les déposerai ici jusqu’à disposer d’assez de perles pour boucler le collier. Et chacun peu m’aider en déposant les siennes en commentaire. On se donne jusqu’à la fin de l’année ?

—————–

Tout en enfilant des perles je lis Les Lisières d’Olivier Adam, paru chez Flammarion en 2012… et je ne regrette pas ces retrouvailles.

Sur la route du lundi

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 15 novembre, 2016
Tags: ,
Aucun rapport avec le texte

Aucun rapport avec le texte, mais c’est joli

Au bord de la route qui conduit de chez nous à la ville une pancarte clame en lettres peintes à la main : « Que votre journée soit belle ». Un soleil jaune aux rayons découpés pointus en dépasse.
Ce panneau blanc presque rectangulaire sent la récup’. Il égaye un paysage étrange : d’un côté une zone d’activité comme on en voit de pires, et de l’autre une déchetterie séparée des voies par un ruisseau rectiligne bordé d’arbres.
C’est à l’un de ces arbres que quelqu’un a pris la peine d’accrocher son vœu à la beauté du quotidien.
De sept à dix mille véhicules par jour y sont exposés. Et souvent dans un ralentissement qui décuple l’effet du panneau, à n’en pas douter.
Chaque fois que, comme ce lundi, je suis pris dans le bouchon matinal je remercie ceux qui se sont donnés le mal de nous souhaiter ainsi une bonne journée.
Il a fallu qu’ils s’y mettent à plusieurs. De loin, ce panneau n’a l’air de rien, surtout comparé aux immenses affiches pour les enseignes de la zone. Il mesure tout de même dans les deux mètres de large, doit peser son poids, et une bonne échelle a sans doute été nécessaire pour le fixer en hauteur par de solides colliers qui veillent à ne pas abîmer le tronc de l’arbre.
La pancarte est là depuis des années. Elle a tenue le temps ou a été régulièrement entretenue.
En rentrant ce matin, j’ai vu un autre panneau, tout récent, visible pour ceux qui reviennent au village ou continuent vers Paris. Il y est écrit, dans le même lettrage manuel sur le même fond blanc, mais sans soleil rapporté : « Nous vous souhaitons tout le bonheur du monde ».
La pancarte est cette fois-ci fixée aux branches griffues d’un arbuste jouxtant une grande surface dédiée au matériel de sport à bas prix.
Je ne sais pas combien d’automobilistes passent en remarquant ces panneaux, combien en remercient les auteurs et combien se gaussent de cette inutilité.
C’est en effet gratuit, mais pas inutile.
J’y vois une façon de faire franchir au message les limites de la bulle Internet dans laquelle chacun est enfermé par de savants algorithmes. Encore faut-il regarder de côté par les vitres de l’auto.
Se donner du mal pour faire passer un message alors que l’on n’attend ni reconnaissance personnelle ni même une réponse, voilà qui vient à contre-courant de notre ère du rentable.
Où est la productivité ? Le retour sur investissement ?
Qu’en dirait Donald Trump ?
Ne comptez pas sur moi pour dire du mal du prochain président des États Unis d’Amérique. L’insulter conforterait tous ceux qui ont voté pour lui dans leur choix. Ils n’ont sans doute pas remarqué les panneaux.
Je préfère leur souhaiter une belle journée et tout le bonheur du monde.
Les gens heureux, même à l’encontre de l’air du temps, éprouvent une certaine difficulté à être méchants et sont sans doute plus enclins à tendre la main à leur prochain. N’est-ce pas ?

———————————-

Je ne lis pas que des panneaux au bord des routes, mais aussi Freedom, de Jonathan Franzen. C’est de saison.

 

Supplique à messieurs Sarkozy, Hollande et consorts

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 25 août, 2016
Tags: , , ,
La chaise vide, notre dernier espoir !

La chaise vide, notre dernier espoir !

Je vous en supplie messieurs qui avez déjà eu le pouvoir et l’avez gâché, ne vous présentez pas à l’élection présidentielle de 2017.
C’est un cri du cœur, un cri de l’âme, entendez-le !
Je sais que vous avez annoncé votre candidature ou que vous vous préparez à le faire. Je connais votre tactique qui consiste à espérer, non pas arriver en tête du premier tour, mais être second, en position d’affirmer « Moi ou le FN, moi ou le chaos ! »
Votre calcul est juste et se vérifiera pour l’un au moins d’entre vous. Pourtant, messieurs Hollande, Sarkozy et consorts (personnes qui partagent le même intérêt dans une procédure), je vous supplie de ne pas poursuivre.
Vous serez élu – l’un d’entre vous le sera – mais sans adhésion, ni à vos idées, ni à vos promesses, et encore moins à votre personne.
Vous allez encore obliger tout un pays à voter contre.
Depuis 15 ans déjà, nous votons contre. Pas tous, certains vous croient, mais la grande majorité d’entre nous a voté «contre pire que vous» à chaque élection présidentielle, et cela tue l’espoir.
Votre persistance mortifère au sommet des appareils et en tête de sondages biaisés nous enferme dans cette situation sans issue.
Faites un geste pour la France, un vrai, je vous en supplie.
Faites le seul geste utile encore en votre pouvoir : ne vous présentez pas.
Retirez votre candidature !
Laissez place, laissez-nous voter pour nos espoirs et non contre le pire.
Retirez-vous avant d’ensemencer encore 5 ans de désespoir.

Si vous restez en lice, je m’engage et j’appelle tous les électeurs qui voteront pour un autre candidat au premier tour à respecter leurs convictions, et donc ne pas voter au second. Ce, quel que soit votre adversaire, même le pire.
Vous serez seul, il n’y aura personne pour voter contre.
Personne d’autre que les quelques derniers croyants de votre religion du pouvoir.

——————

Tout en suppliant à genoux, je lis Le Club des miracles relatifs, de Nancy Huston. C’est de saison.

Bienvenue dans la bande à Basile

Posted in Admiration,Vittérature par Laurent Gidon sur 11 août, 2016
Tags: , ,

Une petite baie de la côte ouest du Cotentin. Le croissant de plage s’étend sur deux à trois kilomètres, face à la Manche d’abord, mais au-delà c’est l’Atlantique et ses tempêtes houleuses. À l’une des extrémités de la baie, un banc de sable lève une vague qui s’ouvre en droites et en gauches intéressantes. Pas tous les jours : il faut que le coefficient de marée dépasse 70. C’est ce que me dit Basile avec son sourire indécrochable.
Basile… Une jeune femme rencontrée sur le parking me l’a présenté comme « le meilleur surfeur de Normandie ». Je lui attribuerais aussi la plus belle moustache. Difficile, moulé comme il est dans une combinaison de Néoprène sans distinction, d’assumer une prestance de dandy anglais. Pourtant Basile y parvient, sans une once d’accent britannique.
Nous ramons ensemble vers la vague. J’ai l’air d’un phoque échoué sur un espar, lui d’un prince caressant l’onde amère. On m’a dit aussi qu’il shape lui-même ses planches – c’est-à-dire qu’il les conçoit, dessine et réalise – et je veux bien le croire. Celle qu’il chevauche ressemble à une Moby Dick de poche. On dirait une longboard lorsqu’il danse vers l’avant et vient en agripper le nez rond de ses deux pieds (les initiés reconnaîtront un hang ten) pendant que la vague casse généreusement sur l’arrière. Mais l’arrière, justement, semble avoir été raboté, aminci, pour filer comme la queue d’une goutte d’eau. Dessous, un effet de papier à la cuve dessine des volutes à dominante d’orange. C’est artisanal, plutôt joli, sans prétention, unique.
Basile ne prend pas la vague : il l’épouse. Une ondulation que mon manque de pratique me pousse à mépriser se lève doucement devant nous. Lui fait « Ho, ho… » sans cesser de sourire, tourne sur place et se coule en deux brasses dans un creux apparu par magie là où il n’y avait rien.
La danse commence. Elle durera quelques secondes, donc une vie de couple féconde qui déposera des graines de bonheur dans le regard de tous ceux qui partagent ce moment. C’est souple, vif, enlacé, intense mais sans brusquerie, cela n’exploite pas mais révèle et magnifie, c’est beau et cela meurt, d’autant plus beau que c’est bref.

L'ami patineur

L’ami patineur

Nous sommes une quinzaine à profiter du spectacle, et des vagues que Basile nous désigne d’un clin d’œil quand il n’est pas le mieux placé. Parfois il échange quelques mots avec un autre surfeur, et je comprends à les entendre qu’il a aussi sculpté cette planche-ci, multicolore et courte comme une savonnette. L’ami de Basile danse également, à sa façon plus vigoureuse, en pompant l’énergie de la vague avec des gestes imitant le pas du patineur… qui n’aurait qu’un patin.
D’autres échangent des saluts lointains, les yeux brillent du plaisir de se retrouver et de célébrer chaque surf comme autant de cadeaux. Aucune hâte ou précipitation, encore moins de compétition. Chacun communie dans ce qu’il a et ce qu’il peut. Un costaud souriant attend la prochaine à mes côtés. Je préfère le prévenir : il m’arrive de faire des erreurs de priorité et il ne doit pas hésiter à me les signaler.
On ne prend pas la vague si quelqu’un d’autre est mieux placé au pic. Mais pour cela, il faut savoir la juger avant que le pic se creuse, justement. Tout un art dans lequel je balbutie malgré ma bonne volonté.
Ici, on me répond qu’il y a en bien assez pour tout le monde et cela me rappelle ce dicton irlandais : quand dieu a créé le temps, il en fait suffisamment. Pour la bande à Basile, les vagues et le temps c’est tout un.
Il me prend de rêver que toute notre belle humanité entre dans la bande. Il y aurait toujours assez de vagues, et de temps, et de tout.

 

———————

Entre deux sessions, j’ai tenté de lire Check-Point de Jean-Christophe Rufin. Tenu en échec, j’ai relu avec ravissement L’Abyssin, du même. C’est bon, un bon livre bien écrit. Très bon.

C’est moche… on regarde ailleurs ?

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 4 avril, 2016
Tags: , , , ,

Tas-de-branches
Au fond du jardin j’empile le plus gros des branches élaguées de quelques arbres en attendant séchage. C’est peu décoratif, voire carrément moche, tas griffu de bois grisâtre rendu lépreux par le vent et la pluie. Je regarde ailleurs.
De temps en temps je me prends un peu de courage en main et j’en ramène un fagot.
Il faut l’apprêter, il ne brûlera pas comme ça. Retailler pour que ça rentre dans le poêle, ranger en caisses que j’empile de façon à faire circuler l’air et achever la sèche. Le boulot n’est pas drôle, sans l’ampleur gratifiante d’un bon bûcheronnage. Et le résultat… minable !
Une heure de sciage ardu pour une caissette de mini bûches qui vont flamber en quelques minutes voraces. Franchement, ça ne vaut pas la sueur. Je pourrais tout laisser pourrir au fond et regarder ailleurs.
Tout laisser pourrir et regarder ailleurs… un peu comme en Grèce, avec les premiers ferries qui renvoient les migrants en Turquie. C’est aujourd’hui.
Non, ce n’est pas qu’une question d’esthétique. Ce n’est pas que moche au fond du jardin, j’ai une responsabilité là-dedans, un peu de ma morale personnelle à l’épreuve du réel.
Alors j’attrape la scie et je me prépare à sentir la fatigue monter dans les bras.
Si quelques migrants acceptent de venir m’aider, on leur trouvera de quoi coucher, de quoi manger. On ne sait pas trop comment, c’est vrai, mais au moins on aura chaud autour de la flambée.

————————

Pendant que les ferries chargés de ce qu’on ne veut pas voir chez nous retraversent notre mer vers la Turquie, je lis Délivrances de Toni Morrison.

Chat qui chasse, temps qui passe

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 18 mars, 2016

Le chat vient de manquer un oiseau sur la terrasse. Il regarde le volatile sauter la haie à tire d’aile, tourne en rond, se couche sur place, l’œil aux aguets.
Son museau a beau être inexpressif, je ne peux pas m’empêcher d’y lire la déception et l’attente. Le chat y a cru un instant, ce bref instant pendant lequel il tortille des fesses en miauloutant avec un claquement de dents saccadé, avant de bondir.
Le chat n’a pas faim, sa gamelle est pleine de croquettes, mais comme la proie est là quelque chose le pousse à chasser. C’est du présent. Il ne sait pas ce que sera demain, alors il chasse.
Pourtant, le temps existe pour lui… Il attend sur la terrasse un moment, ses oreilles aiguisées suivant les bruits vivants tout autour. L’oiseau était là ; le chat imagine peut-être qu’il y reviendra dans un plus tard mal défini, mais existant.
Chat 002Et puis il rentre se recoucher en rond sur son fauteuil. Demain existe comme un rêve flou peuplé de croquettes et de câlins. Une confiance bien apprise.
Chaque matin la porte s’ouvre, les caresses pleuvent, la gamelle se remplit. Le chat le sait, il y croit et supporte très bien sa défaite face à l’oiseau. Ce n’était qu’un jeu, une manche perdue.
Quelle défiance avons-nous apprise du quotidien, pour toujours vouloir amasser, stocker, sécuriser le temps ?
Le temps passe sur nous bien sûr, poussant devant lui un avenir inconnu, mais par quoi sommes-nous conditionnés à le peupler de peurs ? Que peut-il me manquer de si indispensable dans le temps caché qui vient ?
Dans les prochaines minutes, je n’ai besoin que d’air pour respirer. Un vrai besoin, vital. Mon seul vrai besoin, si j’y réfléchis bien. Qu’est-ce qui fait alors que je n’ai pas peur d’en manquer et respire sans crainte ni réserve ?
Plus tard, on verra bien.

—————-

Le temps de regarder le chat j’ai posé le livre que j’avais pris mardi à la bibliothèque : Quand le Diable sortit de la salle de bain, de Sophie Divry. Je le rendrai ce soir.

Cinquante tours plus tard

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 17 février, 2016
Premier tour

Premier tour

Ce matin, cela fait cinquante ans que je suis là, à regarder ce qui se passe sur cette planète, laquelle en a profité pour faire cinquante fois le tour de son soleil, la coquine baladeuse.
Pendant tout ce temps il m’est arrivé de bouger, voyager, vivre ailleurs, pour finalement revenir à quelques kilomètres de mon point de naissance pour m’asseoir et regarder.
Un astronome dira que depuis ma naissance, ce point où je suis né a parcouru plus de trajet à travers la galaxie que moi sur Terre, et il est vrai que, si j’ai l’impression d’avoir retrouvé les lieux à peu près au même endroit, ils ont quand même un peu changé. Moins d’arbres, moins de champs cultivés, plus de maisons et de routes, plus de bouchons aussi. C’est bien, les choses évoluent, les gens s’y adaptent en râlant un peu, la vie continue même s’il y a de quoi s’indigner par moments.
L’astronome dirait aussi que, même assis sans bouger de ma petite maison, je continue de me mouvoir. Je suis d’accord, bien que le mouvement soit un peu plus difficile aujourd’hui.
Après un excès de chutes sur tapis mou lors d’une grosse session de bloc lundi, mon genou gauche a doublé de volume. Je peux le plier sur 15° et donc marcher, mais avec une dégaine de chimpanzé.
Est-ce que c’est cela, avoir 50 ans ? Subir la tyrannie du ménisque et trouver ça drôle ?
À ma façon, selon mes moyens et dans les conditions que je me suis forgées, je suis heureux sans trop y consacrer d’effort.
Ce n’est sans doute pas qu’une question de conditions ou de moyens, même si ça aide. Un de mes amis pète de joie de vivre alors qu’il trime à s’en arracher les bras dès trois heures du matin et n’a jamais le temps d’ouvrir un livre ou d’aller au concert. Il prend au moins le temps de grimper. Il sait que j’écris des trucs, mais ce qui l’intéresse chez moi c’est plutôt ma capacité à l’assurer quand nous grimpons à la falaise : je pèse assez lourd pour équilibrer son éventuelle chute.
On est toujours utile à quelque chose, même comme contrepoids.
Et c’est reparti pour un tour !

50 tours plus tard...

50 tours plus tard…

——————

Pendant que la roue continue de tourner, je lis Ce Monde disparu, de Denis Lehane (dont j’avais déjà beaucoup aimé Un pays à l’aube), et on m’a offert Chaurasi, de France Tournier.

Un jour blanc

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 11 février, 2016
 Photo © Comédie-Française

Photo © Comédie-Française

Le réveil a sonné tôt. Son petit déjeuner avalé, mon fils a pris le car pour le lycée. Les autres dorment encore. Un peu de bois dans le poêle, la maison est à moi. J’ouvre le nouveau livre de Joël Dicker, et je le referme aussitôt lu le titre du prologue. Pas envie de savoir ce qu’il a bien pu se passer « un mois avant le Drame ». J’échange cette promesse calibrée thriller contre un magazine culturel. En piochant des articles sans ordre, je m’aperçois que se dessine une vision des choses, ou au moins une envie.
Un exilé irakien est revenu dans son pays en 2003, juste le temps de filmer sa famille avant que pleuvent les bombes américaines. Il y est retourné après la guerre, mesurer l’étendue des dégâts, filmer encore ce qui reste debout, avant de reprendre le chemin de l’exile et passer dix ans d’hébétude à ne pas pouvoir toucher ces images. Aujourd’hui, deux films sortent en salle, grâce auxquels « cette guerre lointaine devient un peu la nôtre. »
Une critique des Derniers Jours de l’Humanité, sous-titrée Music-Hall Tragique, nous rappelle que selon Karl Kraus « Le diable est bien optimiste, s’il s’imaginait pouvoir rendre les hommes plus mauvais. » Une photo nous montre Denis Podalydes éructant, poing dressé et sourcils à la Nicholson, tenant tout de même un livre dans l’autre main (ce n’est pas la même photo qui ouvre ce billet, elle ressemble juste un peu). Mais ce qui me frappe, c’est que la journaliste utilise entre parenthèses un adverbe qui me semblait n’avoir plus cours : dans la pièce, Berg, Schoenberg et d’autres seraient « rudement bien chantés ». Ce rudement me happe, sans doute par la bascule du sens qu’on lui donne. Quand c’est juste rude, c’est dur, grossier, ça gratte, plutôt négatif. Mais quand c’est rudement bien, tout change, ça devient épatant, positif, enthousiaste.
Ce qui est épatant, positif, enthousiaste, c’est l’article sur une chercheuse qui a fait la prof des écoles en maternelle pendant trois ans à Genevilliers, juste pour voir si un enseignement qui prendrait ce qui se fait de mieux dans diverses approches pédagogiques pouvait avoir des résultats positifs mesurables par les neurosciences. La réponse semble être que oui. Dans cette période clé de 3 à 6 ans, il est possible d’apprendre le calcul et la lecture (oui, en maternelle) à des enfants de milieux défavorisés ne disposant pas de soutien à domicile et dont la famille ne parle parfois même pas français. On peut le faire, ça marche, c’est prouvé.
Voilà, parcours matinal passant d’une famille représentative d’un pays broyé successivement par la dictature, la guerre et le chaos, à une vision de la fin de l’humanité aussi théâtrale que rudement bien chantée, puis à une note d’espoir quant à ce que nous pouvons faire de nos enfants pour qu’ils ne soient pas précipités dans le même enchaînement d’erreurs que nous. C’est bien, le chemin se dessine, ce sera une bonne journée.
J’ouvre les volets. La neige de la nuit sur la terrasse, sur la haie, sur les toits, fait disparaître l’horizon dans le blanc du ciel. L’extérieur n’est qu’une brume immobile. C’est à l’intérieur que se font les choix qui comptent.
Et je choisis donc de vous épargner la réaction de notre Éducation Nationale à l’expérimentation de Genevilliers. Espoir, quand tu nous tiens !

————————-

Je lis tranquillement La Nuit de feu, de Eric-Emmanuel Schmitt, en y retrouvant mes propres souvenirs et impression de marche dans le Désert Blanc, en Égypte. C’était il y a presque 15 ans, mais c’est toujours là, dedans, prêt à refaire surface.

blanc soir

 

Page suivante »

%d blogueurs aiment cette page :