Comme ça s'écrit…


Banalités

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 7 juillet, 2020

 

chemin-de-Lumière

Cette planète est merveilleuse.

Nous y avons construit des choses énormes et magnifiques, d’autres plus petites, minuscules, tout aussi magnifiques, et d’autres affreuses.

Nous avons tout fait pour nous extraire des exigences de notre planète, avec des idées, du travail, du béton, des écrans.
Nous y retournons, contraints ou croyants, poussières de toute façon.

Nous avons compris l’espace. Nous avons accéléré et ralenti le temps, c’est selon.
Nous avons pris tout ce que nous pouvions prendre, la vie de l’autre, sa force, son espoir d’être.
Souvent sans arrogance, c’est dans notre nature.
Nous avons souvent pris par peur de manquer.

Nous regardons la peur sans la comprendre. Elle nous agite et nous fige, persuadés que nous n’y sommes pour rien : ce serait autre chose, mais pas nous, pas nous.
La peur nous colle un masque.

Censé nous protéger, ce carré de tissu ou de papier doux énonce un triste constat : l’Homme est une menace pour l’Homme.
De l’homme en colère, de l’homme armé, de l’homme en bande, nous connaissions la menace.
Il s’agit d’autre chose : son existence même devient menace, sa présence près de nous.

Le masque dit : ta biologie à proximité de la mienne est un danger.

Où que nous allions, nous ne pouvons y aller seuls.
Approche-toi, respire, n’ai pas peur.
La menace que ma présence incarne n’est pas pire que celle de mon absence.

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Lorsque je n’écris pas de banalités je lis My Absolute Darling de Gabriel Tallent, traduit par Laura Derajinski, chez Gallmeister.

Gestion

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 4 juillet, 2020

Plus, ce serait trop

En ce moment je digère. À tout moment d’ailleurs, d’une façon ou d’une autre, je digère.
Même l’estomac et les intestins vides, mes cellules s’emploient à digérer quelque substance pour en fournir une autre. Je ne suis qu’un immense moteur à énergie chimique dont le principe général est la digestion décentralisée.

Ce que je fais de l’énergie transformée par ce moteur me regarde.
Certains fonctionnements sont contraints par le système, mais l’orientation générale du système est de mon ressort.

Une fiction tenace me dicte de travailler pour gagner mon pain à la sueur de mon front.
On me dit que huit heures par jour mon moteur à énergie chimique doit œuvrer à la production, prendre sa place dans une plus large machine consommant autant d’unité à énergie chimique que de pétrole ou d’électricité.
J’y ai ma place.
D’autres ont la leur, certains pour ramasser les poubelles ou mettre des produits en rayons, voire torcher des corps malades, encaisser des dividendes. Chacun sa place, n’en sortons pas.

Ce que me dit ma digestion, c’est pourtant autre chose.
Elle me dit que ce qui se passe dans mes boyaux comme dans chacune de mes cellules, toute cette transformation d’énergie chimique en fluides, mouvements ou pensées, a quelque chose d’unique qui se suffit à soi-même.

C’est un système qui marche. Quelque chose d’assez peu performant au regard d’autres moteurs techniquement supérieurs, mais tout de même fonctionnel.

Mon moteur me meut et n’est pas ontologiquement destiné à s’insérer dans une autre machine, à y perdre sa liberté d’action ou d’inaction.
Vivre est une expérience, pas un travail.
Vivre est gagné dès le départ et se gagne naturellement, seconde après seconde : pas besoin de travailler plus pour gagner plus.
Cela ne m’empêche pas d’aider d’autres moteurs, bien sûr, en fonction des besoins. En faire plus revient toujours à en faire trop.

« Mais, mon bon monsieur, me dira-t-on, que va-t-il se passer si tout le monde pense comme vous ? »

Déjà, que tout le monde s’arrête pour penser un peu. On verra bien.

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En pleine digestion j’ai lu Le Vent reprend ses tours de Sylvie Germain.

Liberté, histoires communes

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 4 juin, 2020

Mais que font-ils là ?!

Réaction épidermique lorsque je suis pris dans un bouchon à une heure où il n’y en avait pas avant le confinement : « Ah, bravo ! On n’est pas sortis de la crise si tout le monde fait pire qu’avant… »

Quelle est la narration à l’œuvre derrière cette colère ?
En français commun : qu’est-ce que je me raconte ?
D’une manière générale je fais mon possible pour limiter mes déplacements motorisés. Ce jour-là, légitimé par le contrôle permanent de mon emprunte carbone, je suis dans mon droit : j’ai pris la voiture parce que je ne pouvais pas faire autrement. Cette histoire personnelle exprime ma liberté d’être ici, au volant d’un véhicule polluant.
Et ce qui m’agace, c’est ce que je me raconte de la présence des autres. Ils exagèrent, ils sortent du confinement et n’ont plus aucun frein, aucune conscience, saisis qu’ils sont par la fièvre acheteuse ou la peste pétroleuse. Cette deuxième histoire prive mes contemporains de leur liberté à me boucher le passage.

Ce que je me raconte justifie ma liberté et limite celle des autres.
Comme la propriété (clic), la liberté est avant tout affaire de narrations. Notons bien le pluriel.
Parce que, à la réflexion, une certitude me semble prévaloir : tous ceux qui encombrent mon bouchon ce matin-là se sont raconté une histoire qui justifie leur présence ici. Et qui, peut-être, fustige la présence des autres, dont moi.
Ma colère me cachait donc le plus important : ce qui forme un bouchon c’est une juxtaposition d’histoires légitimes.
Chacun son histoire, chacun sa liberté.

C’est en admettant ou imaginant des histoires de liberté différentes de la mienne que je peux me frotter à celle des autres. Et peut-être leur laisser une petite place à côté de la mienne. Voire les laisser empiéter sur la mienne.

Dans Télérama (clic), Donna Haraway ne dit pas autre chose lorsqu’elle déclare : « Les histoires permettent de développer notre imagination et notre capacité à nous préoccuper des autres. Elles nous lient. »
Ce qui nous lie, ce qui lie nos libertés individuelles, ce sont les histoires par lesquelles nous les justifions.

Apprenons à partager plus d’histoires qui nous lient plutôt que d’histoires qui nous séparent. C’est ce que je proposais voici déjà dix ans en parlant de narration non-conflictuelle.
C’est, à la réflexion, ce que je mets en avant dans chacun de mes livres : non pas l’opposition des bons contre les méchants, mais la juxtaposition d’objectifs ou d’ambitions en apparence contradictoires, chacun se sentant légitime à poursuivre sa propre narration. Chacun ayant l’opportunité d’exposer ses motifs à un moment ou à un autre.
Nous pouvons donc apprendre à mieux exprimer chacun notre propre histoire – la communication non-violente (clic) est un bon outil pour clarifier ses positions – quitte à remettre en cause ce qui avant nous paraissait évident et ne tient pas vraiment debout une fois traqués tous les biais.
Nous pouvons aussi apprendre à écouter l’histoire des autres, pour voir à quel moment et de quelle manière se crée une intersection avec la nôtre.
Nous pouvons même apprendre à tolérer cette intersection, à l’élargir, à la rendre plus confortable.

Bref, s’il y a un monde d’après, il nous revient d’apprendre chacun à s’y raconter différemment. De meilleures histoires, plus de liberté, un peu d’espoir. Ça va être bien.

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Je suis entré dans Karoo, de Steve Tesich, chez Monsieur Toussaint Louverture, traduit par Anne Wicke.

Processus de guérison

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 28 mai, 2020
Giants

C’est le code Hays qu’on assassine !

C’est un film (clic) dont le plan d’ouverture – après un générique où l’on voit des jeunes danser au ralenti et en couleurs solarisées sur une musique twist – montre une roue de voiture à plat dans la boue et une barrière de chantier brisée, sous une pluie battante. La caméra se déplace, deuxième barrière brisée, puis l’arrière d’une grosse voiture américaine dont l’avant est encastré dans un talus boueux. La portière droite s’ouvre, une fille blonde sort la tête et hurle.

Horreur ? Douleur ? Appel au secours ? Rien de tout cela : la fille hurle de plaisir en sentant la pluie inonder son visage. Elle gobe les gouttes au passage, se passe l’eau dans les cheveux, sort de la voiture pour être bien mouillée. Une musique rock langoureuse l’accompagne. La fille est suivie par sept autres garçons et filles qui crient et chantent sous la pluie en dansant, les pieds nus (gros plan) dans une mare de boue.
Des boîtes de bière se distribuent, on s’asperge et on boit, on monte le son de la radio.
La danse avait déjà un ton très suggestif, accentué par les plans style « concours de t-shirt mouillé », mais cela s’exacerbe encore quand un jeune tombe dans la boue de tout son long et continue de se trémousser en rythme, le bassin tressautant, bientôt rejoint par une fille, puis une autre.
La caméra s’élève et montre toute cette jeunesse vautrée dans la boue, jouissant de plaisir transgressif. Cut !
Je laisse chacun analyser l’avalanche de transgressions directes ou symboliques.

Le film date de 1965, dernière année où les productions américaines sont soumises au code Hays (clic). Cette première séquence contrevient d’emblée aux trois principes du code : ne pas porter atteinte aux valeurs morales, ne montrer que des standards de vie corrects, ne pas ridiculiser la loi naturelle ou humaine. On espère donc que la séquence suivante va rectifier tout cela.

Au cut, nous sommes dans un salon bourgeois. Gros plan sur un électrophone qui passe un disque de musique douce. La caméra panoramique sur un canapé où deux jeunes bien habillés se bécotent tendrement (code Hays : « Les baisers profonds ou lascifs, les caresses sensuelles, les poses et les gestes suggestifs ne doivent pas être exposés »). Mais un chien les regarde, halète et se passe la langue sur les babines. Hum !
Les amoureux sont interrompus par un gamin chimiste qui leur présente un bocal d’expérience où un mélange instable devrait exploser, mais n’explose pas.
Les amoureux le renvoie à ses études et reprennent leur baiser après un court dialogue sur la femme bien qu’on aime quand elle se tait.
La tension sexuelle est manifeste. Le chien se cache les yeux sous sa patte. Le baiser est de nouveau interrompu par une détonation venue de la cave : ce qui devait exploser a fini par péter.

La suite du film continue d’exploiter les standards des productions pour ados de l’époque, en les pervertissant chaque fois que c’est possible, notamment en livrant une ville propre sur elle à la furie perverse d’adolescents rendus gigantesques par une formule du chimiste. On voit bien d’où vient la menace.

Je ne peux pas m’empêcher d’y voir un parallèle avec ce que nous vivons collectivement, non pas depuis le coronavirus, mais depuis l’exacerbation du capitalisme de prédation (chacun fera débuter la période quand il veut).
Certains se dégagent des principes de ce fonctionnement économique, par exemple en élevant des chèvres dans le Larzac, ou en fondant des communautés en Ardèche, pendant que l’immense majorité mime la soumission au code.

Ce qui nous est présenté comme loi naturelle ou humaine est bien entendu le droit sacré de la propriété privée, la recherche du profit et la sainte concurrence libre et non faussée, ainsi que l’inaliénable liberté de circulation des capitaux et de leurs détenteurs.

Et puis, ce qui devait exploser explosa.
Pendant le confinement, nous avons pu constater que l’économie souffrait, certes, mais que ses lois si naturelles pouvaient – et devaient – être contournées pour que quelque chose de plus important survive.
Nous sommes collectivement malades de cette économie. Un processus de guérison pourrait se mettre en place si nous faisions attention à ce qu’il réclame de chacun de nous.

Hier, je suis allé grimper avec l’ami Jérémie malgré une tendinite récalcitrante. Je me suis ouvert le genou sur une aspérité de rocher et fracassé la malléole en faisant basculer une grosse pierre. Ce matin, j’ai mal partout, chaque mouvement est douloureux. Rien de suffisant pourtant pour aller à l’hôpital ou chez le médecin.
Mes petites cellules travaillent toute seules, pour résorber l’inflammation, ressouder l’écorchure, consolider les ligaments. Le processus de guérison est déjà à l’œuvre en moi. Tout ce dont il a besoin, c’est d’un peu de temps. Je pourrais brusquer les choses à coups d’anti-inflammatoire ou d’antalgiques, étouffer les douleurs pour retourner grimper dès aujourd’hui. Bref, reprendre mon activité comme avant, de la même façon qu’on nous suggère de vite relancer la croissance économique.

En fait non. Je vais attendre d’aller mieux et faire d’autres choses. Mon coude, mon genou et ma cheville ont individuellement besoin que l’ensemble du corps se mette en pause. Une pause relative, puisque l’économie de base du corps fonctionne toujours (respiration, digestion, réflexion…), mais sur des objectifs restreints.
Finie la quête de croissance vers le sommet de la montagne, il me faut laisser le processus de guérison prendre son temps pour repartir sainement. Et peut-être trouver d’autres objectifs plus durables et stimulants.
D’une certaine façon, les incidents à la falaise hier n’étaient pas des accidents mais des indicateurs. Si j’en néglige les signaux, je cours au devant de douleurs bien pires.

Alors je prends mon temps. Même si, en tant qu’agent économique responsable, je contreviens à toutes les règles d’un code qui, l’année prochaine peut-être, ne sera plus du tout en vigueur.
Je ne veux pas être le dernier mort d’une guerre absurde.
Rappelons-nous toutefois qu’en 1966 le code Hays a été remplacé par un autre, puis en 1968 par le système de classification par âges qui a ouvert la voie à l’industrie pornographique.
Il y aura toujours un fossé entre le plaisir – voire le simple plaisir de vivre – et sa représentation commerciale.

Après c’était mieux avant

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 23 mai, 2020

Dessin de Rodho

Nous voilà dans l’après, le début de l’après, et quand nous en parlions avant, cela sonnait mieux.

Pendant deux mois nous avons entendu les appels au changement, la nécessité clamée de s’appuyer sur la crise pour faire évoluer ce qui peut évoluer et explorer d’autres pistes.
Il m’a suffi de voir, dès 9 heures le lundi du déconfinement, la ruée sur la zone commerciale et les queues interminables de clients avides et pressés d’acheter devant tous les magasins nouvellement rouverts, pour que tous ces appels à l’espoir soient instantanément relégués au rayon des vœux pieux et oubliettes.

J’avais réactivé mon compte facebooc le temps du confinement, au cas où un ami dans le besoin aurait fait appel à mon aide, mais ce matin j’ai refermé la trappe à distraction, soulagé.

Le réel suffit à combler mes yeux et mes oreilles.
Les bouchons sur les routes ont fait mieux que reprendre : il y en a maintenant à toute heure. Ceux qui n’ont pas encore repris le travail peuvent maintenant engorger la voirie aux horaires de bureau, auparavant épargnés.

L’autorisation de reprendre les célébrations religieuses sonne comme un nouveau départ dans la compétition entre croyance et science, cette dernière ayant été bien mise à mal par l’épidémie. Pour tant de croyants en effet, la science signifie « je sais », alors qu’elle énonce seulement « je ne sais pas, mais je vais chercher. »

Après avoir puni les Français qui ne respectaient pas assez le confinement, notre bon gouvernement veut punir les pays qui imposeraient une quarantaine aux ressortissants étrangers pénétrant sur leur territoire : une mesure de « réciprocité » qui fleure bon le « c’est celui qui dit qui y est ».

On a beaucoup entendu que la crise économique allait tuer plus que l’épidémie. Ce qui tue, c’est l’incapacité de masse à s’organiser dans un intérêt commun alors que des solutions sont proposées un peu partout (cherchez comme des grands, ou mieux : imaginez !). Et si vous privilégiez le désespoir, faites-le avec humour (clic).

Il semblerait qu’il soit maintenant plus dangereux de prendre l’air dans un parc que de faire ses courses dans un centre commercial (merci Rodho).

On a presque senti de la déception dans l’absence de rebond détecté par les brigades de traçage des malades de la Covid19 : moins d’atteints que prévu ou incapables de les attraper ? L’infantilisation d’après, c’est encore mieux qu’avant.

Un conseil pour pas cher ? Faites preuve d’intelligence – ce qui n’est pas synonyme de bon sens mais demande une vraie humilité dans la recherche d’informations – et mettez un peu de conscience dans tout ce que vous faites, même vos lectures.
Éviter de mourir ou éviter de vivre ? Chacun choisira.

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Profitant du confinement je me suis penché sur un roman qui m’avait déjà résister deux fois : cette fois-ci, Le Chemin des âmes, de Joseph Boyden traduit par Hugues Leroy, semble avoir trouvé le chemin de mon âme.

L’orage gronde

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 5 mai, 2020

Avant l’orage

 

Avant-hier je me promenais dans la forêt avec l’ami Jérémie. Tout en respectant scrupuleusement les distances de sécurité nous discutions de la notion d’information comme clé d’action. Qu’est-ce que je fais en fonction de ce que je sais ? Est-ce qu’une surenchère d’information ne vient pas brouiller la capacité d’action ?
L’information fournie par la presse – même la plus libre – suscite colère ou enthousiasme, mais qu’en fait-on vraiment ?

L’ami Jérémie me fournit d’anciens numéros du Diplo, je lis aussi Mediapart et je suis d’autres sources, même Le Monde. Toutes ces informations croisées me façonnent une image du monde, réel ou fantasmé, et je ne conteste pas leur utilité.

La question qui me retrousse, c’est « de quelle information ai-je besoin pour décider et agir ? » Et quelles sont celles qui n’alimentent que l’émotion, surtout par leur redondance ?

Ce soir je me prépare à monter à la falaise pour élaguer quelques arbustes et déblayer un bout de rocher permettant de terminer une traversée intéressante pour maintenir la forme sans prendre de risque. Je croise mon fils qui rentre du jardin et me dit qu’il va pleuvoir.
Voilà une information immédiatement utile !
Vais-je poursuivre dans mon projet d’entretien ou changer mes plans ?

La pluie n’est pas encore là, un soleil de fin d’après-midi fait crépiter le goudron de la route. J’empoigne ma pince à grosse coupe, en gardant à l’œil les nuages qui noircissent côté ouest, et je trotte vers la forêt.
À travers mon souffle et mes battements de cœur, j’entends l’orage qui gronde déjà, là-haut sur La Combe.
J’étais prévenu, j’ai décidé d’y aller quand même, j’y vais.

Dès que j’attaque le raidillon sous le couvert des arbres les premières gouttes secouent les feuilles. L’orage se rapproche, ça craque de plus en plus près.
Je croise l’épicéa qui avait pris la foudre voici déjà une dizaine d’année. Il a explosé sous l’éclair, éparpillant sur une trentaine de mètres à la ronde des cure-dents de la taille d’un basketteur les bras levés. Je me souviens avoir retrouvé un de ces dards fiché de dix centimètres dans un autre tronc. Ce qui reste de l’épicéa, fendu sur toute sa hauteur, est une autre information précieuse : en cas d’orage, il ne faut pas s’abriter sous un arbre parce qu’il risque de vous éclater à la figure.

Je poursuis toutefois jusqu’au secteur à dégager. La pluie martèle le rocher, le tonnerre déflagre tout autour – de moins en moins de secondes entre l’éclair et son craquement –, des bourrasques secouent les branches, le couvercle de nuages se referme, il fait soudain sombre comme dans une grotte.
L’électricité dans l’air me gagne. J’empoigne la pince et massacre les arbustes, comme pris de frénésie. Il y a du travail, je coupe, je dégage, je coupe, sans savoir si ce qui me dégouline du front est de la sueur ou de la pluie. L’eau commence à cascader sur le rocher au-dessus de moi. Je me rappelle mon père qui n’avait d’une peur en montagne : l’orage. La foudre sur le rocher mouillé peut vous tuer à des centaines de mètres de distance.

Sur cette dernière information, ancienne mais vitale, je plie bagages et redescends en courant.
En passant devant l’épicéa foudroyé je le salue, mais j’accélère.
Une sorte de joie sauvage me cavale dans les veines. J’ai déjà ressenti cela les jours de grand vent sur le lac, quand je m’accrochais à ma petite voile pour faire sauter ma planche sur des vagues dignes de l’océan. L’impression de ne pas être contre la nature, de ne même pas la sentir en colère, mais juste de m’y couler, d’en jouer et d’en jouir dans ses démonstrations de force les plus excessives. Je suis tout petit au milieu du déchaînement, mais je tiens, je tiens.

Je sais bien qu’en écrivant cela je n’exprime que le biais du survivant. Si j’avais reçu la foudre ce soir ou si je m’étais noyé chaque fois que j’en ai eu l’occasion, on me traiterait juste de crétin imprudent qui n’a pas su tenir compte de l’information disponible.

Alors que nous allons bientôt être libérés du confinement une autre forme d’orage gronde.
Nous disposons de toutes les informations. La colère, le soulagement ou l’action : qu’allons-nous en faire ?

 

Après l’orage…

Perles dé-confinées

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 29 avril, 2020

OK, ça fait moins envie

Après une période désespérément propice les vagues se dégradent enfin sur la côte atlantique : le confinement paraît plus doux lorsque les conditions de surf perdent de leur attrait.

Il y a toujours plusieurs façons de voir une situation, mais dès que quelqu’un dispose d’un angle d’information il s’empresse de l’ériger en vérité et de l’imposer à quiconque regarde sous un autre angle. La crise sanitaire n’en offre que le dernier exemple en date.

Il est bien sûr tentant, sous cet angle, de rapprocher la déclaration de guerre au virus par notre bon président et la citation de Von Clausewitz : « La première victime de la guerre est la vérité« . Mais, bien se rappeler qu’on ne nous ment pas, pas vraiment : la vérité n’est plus de ce monde, c’est tout.

J’aime assez l’assertion d’Aberkane : en situation de crise, l’information se paye en morts. Peu de morts au début, et peu d’information, beaucoup plus à la fin. Apprendre des morts pour mieux les éviter, c’est là-dessus que se prennent es décisions. Le doute, dans un tel contexte, est signe de santé mentale. La posture du matamore ne devrait pas y avoir sa place.

Les nouvelles ne sont pas bonnes, mais il doit bien y avoir quelque part de quoi se réjouir un peu.

Tenez, le Tchad abolit la peine de mort qui n’était pourtant applicable que pour les crimes de terrorisme. J’imagine que la queue s’allonge pour obtenir la nationalité tchadienne, incorrigible optimiste que je suis.

Dans son tract de crise (clic), Catherine Cusset décrit son bonheur indécent, se demande s’il n’est qu’inconscience, évoque sa peur d’avoir contaminé sa mère, puis la mort brutale d’une amie médecin de 60 ans :

La beauté du monde est réelle, ainsi que le bonheur d’en être le témoin solitaire. C’est un bonheur qui peut se goûter mais ne peut se dire au temps de la mort et du sacrifice, quand le collectif l’emporte sur l’individuel.

J’ai suivi l’intégralité du discours de notre premier ministre à l’Assemblée, hier, et je lui en ai presque voulu de paraître si juste et si compétent alors que je questionne toujours les options économiques et sociales de son gouvernement.
Il a osé dire que, depuis le début de la crise, il n’avait le choix qu’entre de mauvaises décisions, cherchant toujours la moins mauvaise. Merci pour cette franchise, matamore a dû hurler devant son écran.
Les poings dressés et les éructations d’une certaine opposition – parfois justifiés sur le fond mais noyés dans leur forme – m’ont fait remonter une citation de Churchill, à peine paraphrasée : nous avons à ce jour le pire gouvernement, à l’exception de tous les autres. À qui d’autres encore avons-nous échappé ?

Il semblerait que la gestion de la présente crise sanitaire au niveau européen constitue un argument recevable a posteriori pour le Brexit. Bienvenue au royaume de Chacunpoursoi, inclinons-nous devant ses multiples roitelets.

Et pourtant il va nous falloir conforter et consolider ce qui nous tient lieu d’union pour ne pas sombrer trop vite, ce qui se passe juste de l’autre côté de la mer (mare nostrum) valant avertissement dans le spectre des possibles.

Ah oui, dans moins de deux semaines nous allons pourvoir… [mettez ici ce qui vous aura manqué le plus en confinement]

Perso, je mets du Damasio 😉

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J’ai ressorti de ma bibliothèque Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte, traduit par Martine Céleste Desoille pour le très inestimable Monsieur Toussaint Louverture.

De quoi on se souviendra

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 30 mars, 2020

On se rappellera que les oiseaux chantaient, que la terre était calme, que beaucoup d’humains rongeaient leur colère et que le ciel avait perdu ses bandes blanches.

On se rappellera que tout le monde ne parlait que de ça, que chacun avait son avis et s’empressait de le donner, et que ça ne changeait rien au cri des armes, aux morts en Syrie, aux esclaves migrateurs en Libye, aux conditions de survie dans les camps de migrants, aux tractations internationales et aux déstabilisations numériques.

On se rappellera que tout à coup il fallait s’occuper des enfants, faire à manger, remplir le temps, s’occuper de soi, se poser des questions, ne pas avoir de réponses, se demander ce que la vie deviendrait et même s’il adviendrait autre chose que le confinement.

On se rappellera que des gens pleuraient, que d’autres s’épuisaient, que les lits manquaient mais pas les canapés.

On se rappellera des questions bêtes qu’on se posait, pour savoir si on avait le droit de faire ci ou de sortir comme ça, parce qu’on nous avait fait croire à une punition généralisée, pour nous pauvres petits guignols, avec coups de bâton du gendarme, au lieu d’éveiller nos consciences à ce qui était vraiment utile et nécessaire.

On se rappellera que quelques mois avant le gouvernement proposait une réforme des retraites ouvrant la voie à plus de capitalisation, et que tout d’un coup la capitalisation est devenue un champ de ruine, qu’il a fallu sauver les bourses, l’économie, les flux d’argent, tout en prônant la solidarité et la santé gratuite.

On se rappellera que le pouvoir en place maîtrisait autant le grand écart moral que l’hypnose militaire, oh oui, ça on s’en souviendra !

On se rappellera que le meilleur mot pour évoquer cette économie en deuil était nécrolibéralisme.

On se rappellera que les frontières existaient toujours, mais que le virus n’avait pas été prévenu.

On se rappellera que le gouvernement changeait les lois en urgence et on verra bien ce qu’on en fait plus tard, combien de temps ça dure, et tant pis si c’est un gouvernement d’extrême-tuc qui en hérite.

On se rappellera que des écrivains écrivaient des banalités journalières et que d’autres, parfois les mêmes, réussissaient à nous toucher d’un mot, que des artistes faisaient du home-art en ligne, que des grimpeurs en manque escaladaient leur cuisinière ou des chambranles de portes, que des chaînes devenaient gratuites mais que le CSA nous en libérait très vite pour cause de respect de la sainte concurrence.

On se rappellera que des politiciens et des people mouraient comme les autres, et qu’on avait eu un peu honte de nos compassions à géométrie variable.

On se rappellera que le respect des règles était plus important que la règle elle-même, que la police verbalisait ou embastillait pour un petit papier mal rédigé, que les bons citoyens dénonçaient les mauvaises pratiques de leurs voisins, que des pétitions exigeaient l’expulsion des soignants ou des homosexuels notoirement trop contaminants, que la peur n’avait plus de camp à force de ne pouvoir en changer.

On se rappellera que le retour à la normale sonnait à nos oreilles comme le retour à l’anormal, et qu’on n’en voulait pas vraiment sans trop savoir quoi mettre à la place.

On se rappellera que tant de choses n’étaient pas si indispensables dans notre vie d’avant, et puis on oubliera.

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On se rappellera aussi qu’il y avait un podcast qui parlait de dépression en mode léger parce qu’on peut rire de tout à commencer par soi.

Et l’épisode 5 :

CoronaJournal

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 1 mars, 2020
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Petit ressenti quotidien, puisque me voici aux avants-postes de la contamination et donc de la résistance passive au Covid-19.

Dimanche 8 mars – dernier jour

Désolé, mais il me semble indécent de continuer de papoter virus vu ce qui se passe un peu partout, notamment le sort des refoulés à la frontière grecque ou le traitement policier de la manifestation des femmes hier soir.
Le stade 3 de l’épidémie sera-t-il l’occasion d’un nouveau maintien de l’ordre républicain à coup de matraques et de gaz, voire de tir à balles réelles ? Pour maintenir les colères en quarantaine ils vont sans doute s’en donner à cœur joie… toujours en suivant strictement les ordres, bien sûr.
Alors voilà, c’est fini, on parle d’autre chose. Portez-vous tous bien, lavez-vous les mains et toussez dans votre coude, sans oublier que la vraie vie et les vrais combats sont ailleurs.

Samedi 7 mars

Le virus ayant atteint l’Assemblée Nationale, l’Italie tapant les deux cents morts (voire plus), que pouvons-nous faire depuis notre petit village confiné ?
La réponse est dans la photo :

Coronaski

On a tenté la blague de crier dans la benne « on est de la Balme ! » avant de tousser très fort (pour de faux, rassurez-vous).
Tout le monde s’en fout : la benne monte à la combe de Balme, alors…
Un qui ne s’en foutait pas, c’est le jeune homme croisé au retour en voiture : seul au volant, il portait un masque.
L’humanité m’épatera toujours.
Il n’y a plus qu’à faire reposer les cuisses en attendant dimanche (quatorzième jour depuis ma rencontre avec le Maire du village et probable transmission par longue poignée de main) pour voir si le virus a supporté les changements d’altitude à mach 12 dans une poudreuse déjà bien ravagée (hé, les skieurs du vendredi, vous ne saviez pas qu’il ne fallait pas sortir ?)
Quant aux visiteurs du blog, le plus courageux venait hier des Philippines : bravo Philippe !

 

Vendredi 6 mars

Alors ça y est, on parle de passer en phase 3 de l’épidémie. On prévoit un afflux de malades, le système de santé s’organise, le pays tout entier va faire face. Notre cher Dauphiné garde sa page « direct » à jour (allez-y, faites-vous peur, c’est là-bas qu’on s’informe et pas sur ce blog).
Le village perdra bientôt son statut envié de cluster, et c’est très bien.
Ici, autant dire que rien ne change.
Certes, les habitants sont toujours incités à rester chez eux, tout rassemblement est interdit, les commerces tirent la langue… D’ailleurs, dans le cadre d’un plan de relance local nous abusons des bonnes choses en achetant tous les jours et plus que de coutume chez nos fournisseurs bien aimés. A nous tartes aux pralines, bleu de Bonneval et quiches poulet-estragon…  Si je pouvais, j’irais me faire couper les cheveux plus souvent.
Je constate aussi que les chantiers continuent sans précaution particulière, que ce soit pour installer un nouveau transfo, terrasser un futur emplacement d’immeuble ou refaire les réseaux d’adduction d’eau. Le village est perforé de toutes parts, le virus n’attaque pas les travailleurs venus d’ailleurs.
En revanche on apprend qu’il peut se transmettre par les livres, et donc à la bibliothèque (qui est fermée ici, mais chez vous : gaffe !).
Quant aux statistiques du blog, elles surexplosent, avec des lecteurs venus du Salvador, de Corée du Sud, du Costa Rica ou de Grèce… Passé mille par jour, je ne compte plus.
D’autant que ça ne veut rien dire.
La quantité de commentaires enregistrés ci-dessous (0 à l’heure où je poste) montre bien ce que les visiteurs cherchent ici : rien, sinon un petit frisson de curiosité vite étouffé sur l’air du « rien de sanglant ».
Il faudrait que je balance quelques grosses révélations bien saignantes, mais pas ce soir, j’ai pizza (oui, le plan de relance local passe par le soutien à nos deux pizzaïolos, merci eux). Et vous autres, portez-vous bien !

Jeudi 5 mars

Alors que même James Bond est repoussé par le virus, je me demande sincèrement – c’est-à-dire que je n’ai pas la réponse – si ce coronajournal est bien salutaire.
Il a suffi du petit post d’une amie sur fb pour que les statistiques de ce blog explosent. Et quand je parle d’explosion : les visites se sont multipliées d’un facteur cent (à ce jour, mais ça monte encore). Mon audience s’étend aussi géographiquement, avec des lecteurs venant de France, certes, mais aussi de Suisse, d’Espagne, des USA, des Émirats Arabes Unis, du Cambodge, du Sénégal, du Portugal, du Sultanat d’Oman, et d’Italie (un seul Italien malgré la proximité immédiate, le virus comme la connexion ayant sans doute du mal à franchir le Mont-Blanc).

Quand la fièvre monte il ne sert à rien de casser le thermomètre. Mais tout de même, cette ruée sur le tag Covid-19 doit bien être le symptôme de quelque chose. Sur Télérama (qui consacre quand même toute une rubrique de son site au Covid-19) on trouve aussi que ça parle trop du virus dans le poste.
Et si je me taisais ?
Attendre tout simplement que baisse la coronacuriosité fiévreuse.
T’abandonner, cher visiteur d’un jour, à tes coron’interrogations.

Mais que cherchent vraiment ceux qui suivent le lien fb et viennent jeter un œil ici ?
Lorsque voici déjà 12 ans j’avais titré un billet À l’ombre des morilles en fleurs, les chasseurs d’ascomycètes sauvages s’y étaient rués en rang serrés, explosant déjà furieusement mes stats : je savais bien alors ce qu’ils cherchaient et n’ont pas trouvé (mes coins à morilles).
Mais aujourd’hui ? Aucune idée…

Tenez, si vous avez une minute à m’offrir, dites-moi en commentaire ce que vous espériez en coronacliquant jusqu’ici.
Et, en soutien au Maire (présent et prochaine) ainsi qu’à tous mes compagnons de village, ceci :

Mercredi 4 mars

Une information intéressante : le virus s’arrête au panneau de sortie du village !
Explications : quelques commerces sont situés avant l’entrée administrative de la commune, et donc sur le territoire de la commune d’à côté, et ce bien qu’étant dans la continuité directe des bâtiments qui bordent la route principale. Un simple panneau marque ainsi la frontière qui sépare deux mondes, le libre et le confiné.
Ces commerçants-là n’ont reçu aucune information concernant le Covid-19, ni en termes de précautions à prendre ni en termes d’aides disponibles. Pas concernés, c’est tout. Du bon côté du panneau, bien protégés du virus de coronàcôté.
Ce serait drôle s’ils n’avaient pas les mêmes problèmes que les confinés. Le fromager souffre ainsi d’une baisse d’activité de 50% et se demande s’il ne va pas tout simplement fermer le temps que les esprits se calment. Son épouse – ils vivent à Annecy – se fait régulièrement apostropher sur l’air de « t’es inconsciente de nous approcher alors que ton mec travaille là-bas ! » Là-bas étant cette antichambre de l’enfer, signalée par un panneau, et où finalement nous ne vivons pas si mal.
AtallahDans une tribune publiée en Suisse, Marc Atallah scrute la façon dont le virus contamine surtout nos imaginaires et « réactive nombre de nos angoisses, celles de nantis qui se trouvent soudainement à la merci d’une réalité biologique qu’ils ne peuvent pas maîtriser. » Selon lui, le coronavirus exhibe notre dépendance à l’égard d’un ailleurs que nous méprisons (la Chine et ses Chinois), montre à quel point l’autre est toujours un danger, vecteur de nos désastres, et éclaire notre égoïsme.
Je rejoins sa question finale : comment vivrons-nous une fois cet épisode derrière nous ? Jusqu’ici – qui se souvient du mouvement des indignés, de Nuit Debout, ou de la liesse à la chute du Mur ? – la réponse semble avoir toujours été : comme avant.
En attendant, je salue les propos du Maire qui, dans son dernier mail d’information, nous exhorte à la solidarité citoyenne pour que ceux qui disposent d’Internet (et donc reçoivent ses mails) relayent l’information auprès de ceux qui n’en disposent pas. Fracture sociale, fracture numérique, saurons-nous les plâtrer… pour continuer comme avant ?

Mardi 3 mars

Faut-il y voir une victoire locale face au virus ? Le Monde fait son article du jour sur l’épidémie en Morbihan ET ce matin le soleil brille sur le village : conjonction lumineuse, les nuages et le Covid-19 s’éloignent ! Ce serait trop simple…
Le message quotidien de la Mairie pointe pourtant la bascule entre le 22 février, décrivant notre « village paisible où il fait bon vivre et où nous aimons nous retrouver au marché dominical et chez les commerçants si sympathiques », et le 23 février au soir où « le patient zéro est déclaré positif au coronavirus. » Plus rien ne sera jamais comme avant ? Allons…

Le Dauphiné titre sur les rayons de supermarché dévalisés. La boulangerie du coin nous a gardé une baguette et quelques bugnes. Si des nécessiteux annéciens veulent prendre le risque, nous partageons.
Oui, je déclare la bugne produit de première nécessité, na ! La chute de la croissance mondiale ne passera pas par nous.
Le soleil ayant brillé toute la journée, il me faut admettre que tout va bien. Je formule toutefois un vœu pour le Maire et les autres malades : portez-vous bien et revenez vite partager la paisibilité de notre village où il fait toujours bon survivre.

Lundi 2 mars

Rues toujours vides : faut-il blâmer la pluie torrentielle ou le virus ?
La postière – pas de masque, mais des gants – se recule d’un mètre avec un air effrayé quand mon épouse lui avoue qu’elle est réflexologue (oui, elle touche des gens, avec le mains !)
La couturière nouvellement installée déplore la psychose qui tient ses clients loin de sa pratique.
La Mairie continue dans son mail quotidien de nous recommander de limiter les sorties et répond aux « nombreuses questions que ces recommandations suscitent », notamment celle-ci : « Les Balméens peuvent-ils aller travailler ? » Ma réponse personnelle est non, bien sûr, cessons le travail contraint, partageons ce que nous avons et regardons le monde changer. Mais, ne disposant pas de 49-3 légitime, je ne peux pas faire passer cette motion sans discussion. Ce que la Mairie a prévu, puisque, dans sa réponse à la question concernant les commerces on peut lire : « bien entendu tout ce qui peut s’apparenter à un rassemblement est proscrit (vous pouvez faire vos courses mais pas discuter en attroupement devant les magasins.» Heureusement qu’il nous est encore permis de discuter en attendant à l’intérieur du magasin.
J’ai l’air de faire de l’ironie facile, mais je suis sensible au casse-tête que ce doit être de rédiger ce genre de recommandation de façon claire et exhaustive sans prendre un air totalitaire.
La pluie s’en fout, elle rince, elle rince.

Dimanche 1er mars

Lu en une du Dauphiné Libéré : le Maire du village aurait contracté la maladie.
J’ai passé une bonne heure avec lui et quelques-uns de ses adjoints lundi dernier, pour une réunion concernant le club d’escalade. Poignée de main et discussion enjouée, nous étions assis à 30 cm l’un de l’autre. Je l’espère assez solide pour terrasser le virus.
La place du marché a repris son statut de parking zone bleue.
La boulangerie était vide, la vendeuse scrutant la rue principale (oui, notre village a un côté un peu américain avec son artère main street) où aucun client ne se profilait. J’ai pris un sachet de viennoiseries de la veille en ayant l’impression qu’il y en avait plus que d’habitude : hier déjà le chaland est resté cloitré. Il faut préciser qu’il pleuvait dru, alors que ce matin un soleil accueillant fait déjà monter le thermomètre au-delà des 10°.
Aucune caissière à la supérette Casino, juste une employée cachée derrière son masque pour vérifier le bon usage des caisses automatiques. Pas de clients non plus.
Me fais-je un film, ou les rues et routes sont-elles particulièrement vides ? J’aime bien : plus de place pour les chants d’oiseaux.

CoronaVirés !

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 29 février, 2020
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Depuis deux jours les journalistes se ruent en masse sur ma petite bourgade. Toutes proportions gardées, bien sûr. Ce matin il y avait un pauvre présentateur, seul face à sa camerawoman, sur la place de l’église. Il venait rendre compte de… rien.
Le coronavirus a fait place nette (sur la place de l’église : c’est une astuce).

 

Il n’y a pas de grimpeurs sur le mur d’escalade ni de basketteurs dans la salle de basket, ou de lecteurs dans la bibliothèque, tous coronavirés.
Un arrêté du Maire du village a fermé tous les bâtiments communaux et interdit tous les rassemblements (il n’y a pas que chez nous). À juste titre, sans aucun doute : il n’y a rien de plus bête que de ne pas prendre de précautions face à une menace difficile à évaluer. Alors, on ferme le village.
Nous recevons des mails et des courriers réguliers nous informant de la situation. Le dernier nous informait du fait qu’il n’y avait pas de nouvelle information.
Cela devrait être rassurant… Il reste pourtant beaucoup de craintes, et personne dans les rues.

Les sièges sont vides et il y a peu de cheveux dans le bac à shampoing du salon de coiffure : les rendez-vous s’annulent aussi vite que le virus se propage dans les esprits. Aurait-on peur de se coronacrêper le chignon ?
Le boucher se trouve bien seul devant son étal, les caissières du Casino ont bien chaud derrière leur masque de rigueur, le débitant de tabac se cache pour tousser dans son coude, la presse a baissé le rideau, le marché de dimanche est lui aussi coronannulé.
Si ce n’était pas les vacances les écoles seraient coronafermées, mais elles le seront à la rentrée.
Personne n’ayant pensé à fermer le robinet il pleut comme viche qui passe. L’épidémie pleure sur le village.
Ce virus est-il une raison suffisante pour sortir de mon silence ? Peut-être pas, mais n’ayant rien à dire je me dépêche de l’écrire.

Un coup de sonnette ébranle ce silence.
Serait-ce le journaliste de la place, trop désespérément seul, qui vient chercher quelqu’un à interviewer ?
Non, c’est un livreur de chez Amazon. Il me pose un colis pour le voisin absent. Pendant l’épidémie les affaires continuent.
Seul souffre le petit commerce de proximité, tout coronabloqué.
Les géants qui font traverser la planète à des produits commandés en un clic n’ont que faire d’un virus tant qu’il n’attaque pas leur système informatique.
Notre système immunitaire nous recommanderait pourtant d’aller chez le boucher, le coiffeur ou au marché plutôt que d’ouvrir nos portes à Amazon dot com.
Nos portes sont comme nos cœurs. Sachons les ouvrir à ce qui le mérite (jamais je n’aurais osé une telle note de guimauve : je dois coronacouver quelque chose).

Et, comme le rappelait une chroniqueuse de la télé, pendant qu’on suit le virus à la trace, heure par heure, on ne parle pas des choses qui fâchent, comme les retraites ou les matraques. Pourtant, le gouvernement semble infecté au virus du 49.3. Allez savoir qui sera le premier malade à succomber…

Edit : je tiens un petit journal quotidien de mon humeur sous virus ici (clic).

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Un nouveau mail municipal m’interdisant de quitter le village pour autre chose que me nourrir (restaurant ?) ou me rendre à un rendez-vous médical, je reste lire au coin du poêle. C’est De Pierre et d’os, de Bérengère Cournut chez le très stable Tripode.

 

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