Comme ça s'écrit…


Ça reprend

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 29 mai, 2017
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Voilà que cela me reprend, un lien transmis par un mail de Télérama, un article, un autre lien, cet article, et la plongée dans l’horreur, la suffocation par procuration. Cela existe, c’est documenté, photographié, filmé, ce n’est pas de la propagande ou du fake news.
Le fait que le prétexte soit la lutte contre pire n’ôte rien à la rage et aux pleurs qui me prennent.

Photo Ali Arkady

J’avais déjà écrit ici qu’une de mes hantises, un de mes poisons, était de savoir qu’en ce moment sur cette terre quelqu’un hurle de souffrance sous la torture d’un de ses frères humains. Un de mes frères frappe, coupe, tord, un autre de mes frères se tord et hurle, quand le bâillon le lui permet.
Ils sont, je suis, humains.

Cela me reprend alors qu’un vent de terre creuse les vagues, juste là, à moins de deux cents mètres. Je me repose après une session de surf, avant la prochaine. Et là-bas, plus loin mais encore ici et maintenant, ça frappe et ça hurle.
Le mot insupportable n’a aucun sens. Je supporte cette douleur lancinante, cette horreur voisine qui s’insère entre deux marées, entre deux vagues, entre deux plaisirs. Je pourrais vomir rien que d’y penser, et retourner surfer tout de même.
Qu’est-ce qui résiste contre la fausse impression de ne rien pouvoir faire ? Qu’est-ce qui résiste en moi contre la pulsion de prendre une arme et de tous les éliminer ?
La part d’enfance, peut-être.
Cette part de moi, de vous, de nous tous, qui peut être contrainte – l’enfant est faible – ou bâillonnée, très abîmée, mais qui suivra de l’œil le premier papillon qui passe, dansera aux premières notes de musique, rira au premier rire, sautera dans la première flaque, qu’importe la peur et la mitraille, les cris, les chairs qu’on torture, l’avenir qui n’existe pas encore mais dépend de notre envie d’y aller voir.
Ce n’est peut-être pas le meilleur de l’homme, pas le plus utile non plus face aux défis du monde, mais c’est en nous ce qui jouera à vivre malgré tout.

Ce qui jouera à vivre.
Mon fils aîné vient de fêter ses 18 ans.
Ce monde lui appartient. Sa part d’enfance intacte aussi.
Nous ramons côte à côte pour plonger dans la vague qui nous soulève. Il la prend avant moi, me passe devant avec un sourire pendant que je freine pour ne pas l’emboutir.
Cette vague lui appartient, je prendrai la suivante et nous rirons encore.
Voilà que ça reprend.

Crimes d’imagination

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 7 octobre, 2011
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Voici un peu plus d’une dizaine d’années, j’avais vu Warriors, un film formidable qui suivait des soldats britanniques dans leur incapacité à empêcher des Yougoslaves (ou ex-Yougoslaves) de s’entre-tuer. C’était humain et pathétique, insupportable, dérisoire, réaliste jusqu’à l’extrême, comme quand un des soldats revenu au pays ne peut s’empêcher d’insulter un gamin qui fait son caprice dans les allées d’un supermarché alors que là-bas d’autres meurent sous les tirs.

Le film posait des questions, nombreuses.
Peut-on empêcher les gens de s’entre-tuer ? Peut-on empêcher la haine et la violence de s’exprimer ? Peut-on réduire la force au silence par la force ? Peut-on masquer nos faiblesses morales derrière une apparente rigueur militaire ? Peut-on envoyer des hommes concrétiser une stratégie faible et espérer qu’ils réussissent là où la pensée échoue ? Peut-on revenir entier d’un voyage aux frontières de l’humain ? Est-ce que, justement, la facilité n’est pas de traiter d’inhumain ce que l’on n’arrive pas à contrôler ou empêcher ?
Les questions étaient bien posées. Warriors ne donnait pas de conseil, mais suggérait que les réponses mises en place par les politiques et les stratèges militaires n’étaient pas appropriées.

Seulement, nos politiques et nos stratèges n’ont sans doute pas vu Warriors. Et sont toujours adepte des réponses pas bonnes, ou pas assez bonnes.

Alors il a fallu faire un autre film.
Occupation, que j’ai vu la semaine dernière, suit des militaires britanniques dans leur incapacité à empêcher les Irakiens de s’entre-tuer. C’est humain et pathétique, insupportable, dérisoire, réaliste jusqu’à l’extrême, comme quand un ex-indic irakien versé dans l’intégrisme tue une femme simplement parce qu’elle a échangé un regard avec un soldat anglais.

Nos politiques et nos stratèges verront-ils Occupation ?
Peut-être. Peut-être reconnaîtront-ils les questions posées et l’insuffisance des réponses apportées. Puis il se draperont dans leur supériorité d’information pour affirmer que «c’est bien plus compliqué que ça» et que «de toute façon on ne pouvait pas faire autrement».

On ne pouvait pas faire autrement.
On ne pouvait que s’en remettre aux armes et au fric pour assurer notre si lointaine sécurité.
On ne pouvait qu’imposer nos valeurs en bloc pour que les beaux bébés « démocratie », « droits de l’humain » ou « liberté de conscience » partent avec l’eau sale du bain « liberté de profit à outrance », « consommation et gaspillage de masse », « perte de sens », « pornographie »…
On ne pouvait que livrer les terres, les corps et les âmes aux spéculations et à l’activisme des manipulateurs de tout poil.

On ne pouvait pas faire autrement.
À ce niveau, le manque d’imagination est criminel. Un crime pour lequel la peine de mort est loin d’être abolie, bien que ce soit rarement les criminels seuls qui en meurent.

12 ans plus tard... un air de famille.


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