Comme ça s'écrit…


Ici est maintenant

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 7 octobre, 2016
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bateau

Des cris, de la fureur et des larmes, loin de chez nous, en approche.
Nous sommes là, aveugles écarquillés, voyants inutiles.
Sans doute faudrait-il que nous cessions de rêver de plus belle voiture et de vacances à l’autre bout de la planète, ou même d’un simple téléphone, le dernier cri.
Mais nous sommes là, tout entiers dans ces rêves.
Peut-être aussi pourrions-nous manger moins de ceci, brûler moins de cela, acheter mieux, et surtout assumer le pouvoir de nos achats au lieu de pleurer sur notre pouvoir d’achat.
Mais nous sommes là, le nez dans le porte-monnaie.
Nous voudrions tant qu’aucun enfant n’ait faim, ni froid, ni peur, ne travaille à la mine, ne brûle au phosphore, ou seulement pleure en classe.
Et pourtant nous sommes là, devant l’écran.
Notre terre retournée vomit sous les intrants, nos bêtes fauchées trop jeunes saignent jusqu’à nos tables, le travail triture nos entrailles, la dette nous fait croire que nous avons mangé le grain de l’an prochain, la peur au ventre.
Nous sommes encore là, de boîte en boîte, coincés, bien adaptés.
Des champs de misère, décharges à ciel ouvert, des virages, dérapages, et toujours des visages qui nous défigurent.
Là, toujours là.
Des bateaux entiers chavirent en mer, surchargés de corps pas encore morts qui espéraient nous rejoindre, des frontières se hérissent et bloquent les survivants, des jungles s’épaississent des rares qui sont passés et nous sont encore trop nombreux, trop dangereux.
Nous en sommes là.
Des bombes fragmentent des enfants, leurs parents, leur rue, leur ville, leur pays, pour que s’équilibrent les pouvoirs de terreur dans une ampleur qui hurle que nous n’y pouvons rien.
Mais nous en sommes, nous sommes là, assourdis.
Seul le réveil nous réveille, pour nous jeter chaque matin dans la machine à croissance, à concurrence, à performance, à surveillance, à invariance.
Nous sommes là-dedans, consentants ou inconscients.
Nous sommes dans tout ce que nous faisons et ne faisons pas, chaque jour, dans tout ce qui participe à ce que rien ne change, ou alors que cela bouge un peu, peu à peu, maintenant.
C’est là. Nous y sommes. Il n’y a plus d’ailleurs.

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Pendant que je reste là, je lis L’événement de Annie Ernaux (Gallimard) et Rue des voleurs de Mathias Enard (Actes Sud).

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Crimes d’imagination

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 7 octobre, 2011
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Voici un peu plus d’une dizaine d’années, j’avais vu Warriors, un film formidable qui suivait des soldats britanniques dans leur incapacité à empêcher des Yougoslaves (ou ex-Yougoslaves) de s’entre-tuer. C’était humain et pathétique, insupportable, dérisoire, réaliste jusqu’à l’extrême, comme quand un des soldats revenu au pays ne peut s’empêcher d’insulter un gamin qui fait son caprice dans les allées d’un supermarché alors que là-bas d’autres meurent sous les tirs.

Le film posait des questions, nombreuses.
Peut-on empêcher les gens de s’entre-tuer ? Peut-on empêcher la haine et la violence de s’exprimer ? Peut-on réduire la force au silence par la force ? Peut-on masquer nos faiblesses morales derrière une apparente rigueur militaire ? Peut-on envoyer des hommes concrétiser une stratégie faible et espérer qu’ils réussissent là où la pensée échoue ? Peut-on revenir entier d’un voyage aux frontières de l’humain ? Est-ce que, justement, la facilité n’est pas de traiter d’inhumain ce que l’on n’arrive pas à contrôler ou empêcher ?
Les questions étaient bien posées. Warriors ne donnait pas de conseil, mais suggérait que les réponses mises en place par les politiques et les stratèges militaires n’étaient pas appropriées.

Seulement, nos politiques et nos stratèges n’ont sans doute pas vu Warriors. Et sont toujours adepte des réponses pas bonnes, ou pas assez bonnes.

Alors il a fallu faire un autre film.
Occupation, que j’ai vu la semaine dernière, suit des militaires britanniques dans leur incapacité à empêcher les Irakiens de s’entre-tuer. C’est humain et pathétique, insupportable, dérisoire, réaliste jusqu’à l’extrême, comme quand un ex-indic irakien versé dans l’intégrisme tue une femme simplement parce qu’elle a échangé un regard avec un soldat anglais.

Nos politiques et nos stratèges verront-ils Occupation ?
Peut-être. Peut-être reconnaîtront-ils les questions posées et l’insuffisance des réponses apportées. Puis il se draperont dans leur supériorité d’information pour affirmer que «c’est bien plus compliqué que ça» et que «de toute façon on ne pouvait pas faire autrement».

On ne pouvait pas faire autrement.
On ne pouvait que s’en remettre aux armes et au fric pour assurer notre si lointaine sécurité.
On ne pouvait qu’imposer nos valeurs en bloc pour que les beaux bébés « démocratie », « droits de l’humain » ou « liberté de conscience » partent avec l’eau sale du bain « liberté de profit à outrance », « consommation et gaspillage de masse », « perte de sens », « pornographie »…
On ne pouvait que livrer les terres, les corps et les âmes aux spéculations et à l’activisme des manipulateurs de tout poil.

On ne pouvait pas faire autrement.
À ce niveau, le manque d’imagination est criminel. Un crime pour lequel la peine de mort est loin d’être abolie, bien que ce soit rarement les criminels seuls qui en meurent.

12 ans plus tard... un air de famille.


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