Comme ça s'écrit…


2017 à livre ouvert

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 1 janvier, 2017
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2017-boite-papiersJ’aime ouvrir un roman sans rien en savoir. Et surtout sans lire la quatrième de couverture, de peur ensuite de chercher dans le livre la confirmation de son argument publicitaire ou du résumé fourni.
Ouvrir un livre est alors entrer dans un territoire vierge de toute certitude, mais plein d’envies et d’espoirs. J’y plonge sans autre attente qu’un peu de plaisir, au moins de découverte. Je fais confiance à l’auteur, voire à l’éditeur, pour que le voyage soit à la hauteur. Si rien ne m’a rebuté passées les premières pages, je suis rarement déçu, je vais au bout.
Vue d’ici, 2017 n’a pas de quatrième de couverture, aucun mot de l’éditeur cherchant à nous en vanter les délices à venir. J’ai donc bien envie de m’y engager comme j’ouvre un livre, sans rien savoir, sans rien attendre d’autre que les espoirs et les plaisirs que chaque page promet. Sauf que j’en serai l’auteur, je me fais confiance.

L’année dernière, comme chaque année, j’ai écrit une petite histoire pour bien commencer l’an nouveau et souhaiter tous mes vœux à ceux que j’aime, ce qui fait du monde.
Voici l’histoire en question. Vous comprendrez vite pourquoi je ne l’ai pas envoyée à mes clients – des agences de publicités ou des entreprises aux besoins très publicitaires – préférant leur adresser une photo de soleil levant sur une année lumière.

Le Budget de l’Année !

« Bon, ça va mal, ça va très mal, même. Donc c’est bon pour nous, on a du travail ! Tous les sondages montrent que les gens ne veulent pas du produit, il n’y a plus que la pub pour sauver le coup. Nous sommes en quelque sorte le dernier espoir. Voilà. À vous de jouer, que la force soit avec vous, tout ça, et trouvez-nous une idée qui fasse rêver, une idée qui donne envie. Une idée qui… »
Devant toute son équipe, le patron de l’agence de pub allait dire « Une idée qui tue ! » mais il se retient au dernier moment. Il y a des expressions à ne pas employer en cette fin d’année 2015.
Le team créatif – concepteur rédacteur et directrice artistique – qui somnole au bout de la grande table de réunion ouvre un œil. Le rédacteur demande « Une idée pour vendre quoi ? »
Toute l’agence les yeux au ciel. Le directeur de création se penche vers eux, patient et pédagogue.
« Pour vendre 2016… Après 2015, personne n’a envie de vivre 2016, alors on doit en faire la pub. La pub de l’année 2016. Compris ?
— Vendre la nouvelle année ? C’est nawak… tranche la directrice artistique.
— C’est géant, oui, se réjouit la directrice financière. Une grosse commande du ministère : le budget de l’année !
— Je confirme : vraiment n’importe quoi ! renchérit le rédacteur.
— Vous n’êtes pas là pour critiquer la stratégie du client, mais pour trouver des idées, s’énerve le patron. Bon, je vous laisse travailler. Brainstorming à fond, l’avenir en dépend ! » Il se lève et il part.
Le chef du planning stratégique commence à dérouler ses power points.
« Comme vous pouvez le constater, la tendance fin 2015 est au repli sur soi, à la défiance, à la terreur, même. Pour 2016, je préconise quelque chose d’ouvert, évoquer la nature…
— 2016, année naturiste ? glisse le rédac que personne n’écoute.
— Toutes les études montrent que les gens aiment bien les petits oiseaux et les chatons, reprend le directeur des études. Donc de la nature, oui, mais avec des petits oiseaux et des chatons.
— Dans la nature, les chats bouffent les oiseaux, glousse la D.A.
— Je vois du soleil, du soleil partout, s’extasie la directrice financière.
— Oui, en hiver les gens ont besoin de soleil. Et les études sont formelles : 2016 va commencer en hiver.
— Elle finira aussi en hiver : ça va consommer beaucoup de soleil, ricane le rédac.
— J’ai lu quelque part, ose une assistante, j’ai lu que les trois mots préférés des Français sont sourire, étincelle et caoutchouc. Je ne sais pas ce qu’on peut en faire, mais c’est riche, non ?
— Ouais… Donc on a du caoutchouc naturel, une étincelle pour allumer le soleil et un chaton qui sourit, résume le directeur de création. Pas mal, y a une base. »
Les créatifs se lèvent en soupirant. « Okaaay, bon, on ne va pas perdre plus de temps. C’est à nous de trouver une idée, on en trouve une et on vous rappelle. On a juste besoin du budget : combien ?
— Ah, le budget ! s’enthousiasme le directeur de clientèle, le budget n’est pas illimité, mais je crois que le ministère est prêt à cramer tous ses crédits 2016 sur la pub de lancement. Bref, c’est gros… très gros. On peut tout faire, de la télé, de l’affichage, des ronds de fumée dans le ciel, un tag sur la lune, tout, et on se prendra encore une bonne marge.
— Je vois. L’éclate totale. Bon, laissez-nous bosser, merci.
— On se revoit pas trop tard, hein ? Je veux dire, c’est comme les cartes de vœux : chaque année on sait quand ça tombe, et chaque année on s’y prend au dernier moment alors…
— Non, mais c’est bon là. D’ailleurs, je crois qu’on a déjà une petite idée, marmonne la D.A.
— Ah oui ? Quoi ?
— Tttt, faut qu’on creuse, coupe le rédac, qu’on vérifie, tout ça. C’est un métier, hein, ça se fait pas en deux minutes sur un coin de table. Allez, à plus… »
Et depuis, silence. Le team s’enferme dans son bureau, plusieurs jours d’affilée, et rien n’en sort.
Dans les couloirs, on se croise en s’interrogeant du regard : « Alors, pour 2016, on fait quoi ? Y a une équipe qui bosse en back up ? » On s’inquiète, surtout le chef de fabrication qui se voit déjà passer les fêtes de fin d’année à couvrir le retard dans un rush de dernière minute.
Et puis enfin, un vendredi soir juste avant les vacances, le team convoque l’agence. Tous les pressent de parler, entre impatience et angoisse.
« Alors, cette idée, c’est quoi ? Un concept révolutionnaire ? Des affiches hautes comme la Tour Eiffel ?
— Mieux que ça, dit le rédac, c’est… rien !
— Quoi, rien ? L’énergie du vide ? La phénoménologie de l’inexistence ?
— Non, non, seulement rien, précise la D.A. C’est ça l’idée : pas de pub, pas de com, rien.
— Rien ? Du tout ?
— Oui… Enfin, non : on prend tout le budget de communication, et on le distribue à ceux qui veulent bouger les choses. Des gens qui ont un projet et qui attendent un coup de pouce, il y en a ! 2016 n’y suffira pas, mais ce sera un bon début. D’ailleurs on vous a sélectionné une première liste de candidats, c’est ce qui nous a pris le plus de temps. Voilà, pas un sous gaspillé en pub, ça va être une très bonne année ! »

—*—

Et donc Bonne Année, merci d’être là, continuez.

L’année dernière…

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 26 décembre, 2015
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Vers la fin de l’an dernier – comme chaque année, ainsi que le prouve le recueil L’An prochain tout ira bien – je troussai une petite histoire pour formuler mes vœux. C’est sans prétention littéraire, pour le plaisir de mes proches comme de mes clients. Un an plus tard, je peux me permettre de la partager ici sans froisser ceux qui en furent les premiers destinataires.

Année dernière Lo

Il ne lui restait que quelques jours et cela ne suffirait pas. Devant l’implacabilité du calendrier, 2014 se braqua : elle ne pouvait pas s’achever ainsi ! C’était trop injuste. Elle n’avait rien eu, rien de grandiose. Que retiendrait-on de ses 365 jours sans relief ? Sans revenir sur le détail des mois passés ni se perdre dans un inutile bilan elle sentait bien que rien de saillant n’émergeait. Selon elle, 2014 n’avait aucune chance d’entrer dans le club des grandes années, comme l’an 2000, 1515 ou 1968. Personne ne dirait jamais en se remémorant son piètre mandat « Ah oui, 2014, l’année où… »
L’année où rien !
Pour l’instant.
S’il ne s’était rien produit d’intéressant, c’était parce que 2014 n’avait pas disposé d’assez de temps pour devenir une grande année. Certaines entrent dans l’histoire en quelques jours, alors qu’elle, un an ne lui avait pas suffi. Il lui fallait plus : rien qu’en débordant un peu elle pouvait créer l’événement. Un peu ? Allons donc ! Pourquoi se limiter ? On ne parle pas d’ajouter un 29 février comme n’importe quelle année bissextile, non. L’ambition de 2014 se fit soudain plus extraordinaire : elle décida de continuer au-delà du 31 décembre. De ne plus s’arrêter, même. L’année éternelle, celle qui continuerait jusqu’à la fin des temps. 2014, l’année dernière ! Ça vous avait une sacrée gueule, tout de même.
2014 se rengorgea, toute fière de son éternité promise. Elle jeta un regard condescendant sur le cimetière des années mortes – c’est ainsi qu’elle appelait la villégiature tranquille de celles qui l’avaient précédée. Tiens, il y en a une qui se lève. Laquelle ? Difficile à voir. Une vieille, sans aucun doute. Elle s’approche, lasse, le regard en berne. 2014 la toise de sa superbe, mais s’interroge.
— Qui es-tu ?
— 1914. Tu ne te souviens pas ?
— Si, vaguement. Qu’est-ce que tu veux ?
— Rien. Je suis juste venue te voir éterniser. Comment vas-tu t’y prendre ?
— Aucune idée, mais ce n’est qu’un détail. Je vais durer, c’est tout, empêcher 2015 de me chasser du calendrier.
— Mmh… Pourquoi pas. Si tu y arrives, tu resteras dans les annales, c’est sûr.
— Ouais, la gloire ! Tu as l’air triste, tu as peur qu’on t’oublie après moi ?
— Oh, pas moyen. Rappelle-toi : tout au long de ton année, on n’a fait que me commémorer. Des guerres pourtant, il y en a toujours eu, non ? Mais il paraît que la mienne, c’est la pire. Cent ans passés et ils en parlent encore. On dirait qu’ils se font plaisir à la revivre. Franchement, je préférerais qu’on m’oublie. J’ai fait mon temps, comme on dit.
— C’est ça. Et là, tu me fais perdre le mien.
— C’est vrai, d’autant que si tu cherches à dépasser, ils vont tout faire péter.
— Qui ça, « ils » ? Péter quoi ?
— Eux, là-dessous. Ceux qui attendent de passer en 2015 avec des envies plein les yeux et des promesses plein le cœur. Des bonnes résolutions aussi, qui attendent le 1er janvier pour être mises en œuvre. Des mots doux, des bisous sous le gui, des premiers câlins de l’année… Toutes ces merveilles qui ne verront pas le jour. Mais ça ne te concerne pas, hein ?
— Si, un peu, quand même. Tu veux dire que…
— Bien sûr ! Et ils en ont les moyens. S’ils sont privés de nouvel an, il ne leur faudra pas longtemps pour s’exterminer à la bombe thermonucléaire et se finir au couteau à légumes. Tu l’auras, ton éternité, mais tu t’y sentiras bien seule.
— Ce serait la fin du monde…
— Ah, non, ça c’était pour 2012. Toi ce sera la fin de tout, comme s’il n’y avait jamais rien eu. Rien devant, rien derrière, rien autour… Fin des temps, même. Bon courage, ça va être long.
Pendant que 1914 s’en retourne tristement vers le cimetière des années mortes, une 2014 toute effrayée la rappelle en couinant.
— Attends, je me suis peut-être emballée. Et si je ne prenais pas l’éternité, juste un ou deux siècles ? Quelques mois ? Un jour ou deux, seulement, ou même quelques heures ?
— C’est toi qui vois. Tu les connais : ils n’ont jamais le doigt bien loin du bouton rouge. Alors, profite bien de tes dernières heures d’année dernière. Après : Kaboum, et place au rien. Salut !
— OK, c’est bon, je me prends juste une seconde. Une seconde de plus, ça va quand même, non ?
— Je t’entends plus, je suis partie, je suis plus là… plus rien.
— Une seconde, ça peut passer, ils ne verront rien, se répète 2014 sans y croire vraiment pendant que 1914 disparaît avec son cortège de monuments aux morts.
Une fois revenue dans le cimetière, l’année centenaire attire toutes les attentions.
— Alors, tu l’as eue ? demande 2012 toujours un peu anxieuse.
— Relax, répond une 1914 soudain débonnaire. C’est plié, sans bavure.
— Tu ne lui as quand même pas refait le coup de la fin des temps ? ironise 1492.
— Si. Et ça le méritait !
— J’y crois pas… ça marche à tous les coups ! s’extasie l’an 1.
Toutes s’esclaffent pendant que 1914 rougit de confusion.
— Oh, j’ai l’habitude. Chaque année c’est la même petite crise existentielle. On ne peut quand même pas toutes s’offrir une guerre mondiale pour entrer dans les livres d’Histoire, non ?
— Non, glousse 1939 sous les regards courroucés de ses collègues de 40 à 45.
1914 hausse les épaules. Elle aimerait bien partager cette désinvolture : chaque fin d’année la stresse de plus en plus. Un coup d’œil sur l’horloge la rassure. Et voilà.
Pendant que 2014, après avoir été brièvement et une fois de plus « l’année où on avait frôlé la fin des temps », rejoint à la seconde près l’immensité du passé sous les acclamations un peu goguenardes de celles qui l’avaient devancée, une toute jeune 2015 ouvre l’œil dans son berceau, en gazouillant.

—————

Il est à noter que, quelques jours après la diffusion – certes restreinte – de ce texte, 2015 savait déjà qu’elle resterait dans les mémoires.

Pendant que se fête la fin de cette année-ci, je lis Dans les Forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson, et je m’y sens bien. Bonne année prochaine à tous.

Happy 2012 à tous

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 2 janvier, 2012
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Chaque fin d’année depuis – pfiouuu, je m’rappelle plus – je fais l’écriveur et trousse une petite histoire pour adresser mes voeux. En quelques clics tâtonnants je la mets en page façon NRF ou autre éditeur célèbre, l’imprime, la découpe et la plie de mes doigts gourds, la signe et l’envoie à mes proches. Il m’arrive aussi d’en faire un pdf et de l’adresser par mail certifié issu d’électrons proprement recyclés. Chaque année, il y a ce moment rigolo où l’histoire est lue à haute voix en famille, chacun se composant une figure de circonstance pour ne froisser ni l’auteur ni le lecteur, avant de plonger le nez dans sa tasse de café (c’est toujours en fin de repas). Et chaque année je viens ici vous proposer l’histoire d’il y a deux ans, pour que celle de l’année garde un parfum d’exclusivité à ceux qui la reçoivent en propre.

Fin 2009, je nous souhaitais un certain penchant pour 2010.

Un penchant pour 2010

En toute fin d’année, vient le moment des vœux, attendu par tous les membres du Club. Instant d’excitation et d’angoisse où chacun doit exprimer en peu de mots ce qu’il attend, de la vie, l’univers et tout le reste. Cet exercice public de haute voltige est la raison d’être du Club des Vœux. On s’y prépare toute l’année. L’assemblée entière vous examine, dissèque mots et intonations, cherche le faux pas, le manque de franchise, ou pire : l’affectation.
Aristide ne s’en était jamais très bien tiré. Trop de pression, sans doute. Mais il avait le souvenir d’avoir entendu un membre éclair, apparu une seule fois, dont les paroles… eh bien, l’avaient touché.
Le bonhomme s’était levé à son tour, et avait jeté ceci : « Qu’attendions-nous de l’année écoulée qu’elle ne nous aurait pas donné ? Qu’aurions-nous dû attendre ? Rien d’autre que des jours et des nuits. Nous les avons eus. Et nous les avons à loisir transformés en amours, ou en ennuis. Qu’attendre alors de l’année à venir, et que vous en souhaiter ? Qu’elle fasse le compte, comme les autres ! Qu’elle donne son juste nombre de matins. Après… Certes, ce que chacun en fera ne dépend pas seulement de lui, loin s’en faut ! Mais le courage, l’envie, la patience, oui : cela nous revient en propre. Alors je nous souhaite cela. Que nous ayons le courage, l’envie et la patience pour tous les matins de l’an qui s’annonce. Le reste suivra. »
Aristide avait bien remarqué le succès mitigé recueilli par l’orateur. L’homme avait déçu. Certains voulaient qu’on leur souhaite la chance, le bonheur. D’autre la réussite ou la santé. Les satisfaits faisaient vœux que rien ne bouge alors que d’autres espéraient tout changer. Comment formuler un souhait qui rassemble ces attentes dispersées ? Aristide, lui, trouvait que l’orateur au décompte s’en était bien sorti. Et si on lui demandait de faire mieux, il renoncerait.
Mieux non, mais différent peut-être ? Lorsque vint son tour, Aristide se leva. Pour la première fois en plus de trente ans de présence au Club, il n’eut pas à s’éclaircir la voix. Elle sonna, claire, dépourvue des hésitations qui entachaient d’ordinaire sa prestation. « Que ceux qui veulent que l’an prochain continue de même se penchent un peu vers ceux qui attendent que tout change, et vice versa. Voilà : vivons penchés ! Et que le vent de 2010 courbe nos fragiles roseaux les uns vers les autres, pour qu’aucun ne se rompe. »
Le léger silence qui suivit lui confirma que, s’il n’avait pas séduit, il avait au moins surpris.

2012 sera ce que nous en ferons tous : je vous souhaite de la vivre pleinement.

Qu’est-ce qu’on se voeux ?

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 31 décembre, 2010
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Ce n’est pas qu’une tradition désuète : il y a je crois un vrai fond à se demander, au moins une fois par an, ce que l’on se souhaite. A soi comme aux autres. Une manière de dire que l’on ne sait pas toujours bien ou l’on va, et que se poser la question n’est pas inutile.

Cette année d’ailleurs, la question faisait pour moi partie de la réponse. Mes vœux tiennent donc dans une petite formule qui peut se prononcer à chaque croisement de doute :

Avançons pas-à-pas, dans 2011 et au-delà.

Pas d’autre justification ni direction, chaque pas se suffit à lui-même. Ne pas savoir où l’on va, c’est déjà avancer.

Une autre tradition (qui m’est plus personnelle, celle-ci) étant d’écrire une histoire pour la nouvelle année, voici celle que j’avais écrite pour l’entrée en 2009.

Résolution 2009

En cette soirée de 31 décembre, le poids de l’année à venir écrasait les épaules de Clémentine, malgré ou à cause de toutes les bonnes résolutions prises. Tant de choses à changer, et toute une année à tenir.

Elle gardait les yeux fixés sur son écran d’ordinateur, comptant les heures, puis les minutes, qu’affichait le calendrier informatique (résolution n°1 : toutes les résolutions entrent en vigueur le 1er dès 00h00). Elle aurait bien allumé une cigarette, mais elle devait arrêter de fumer. C’était sa résolution numéro vingt-quatre. Pas question de vodka-tonic non plus (résolution 142 : « Ne plus boire toute seule ! ») Un petit doigt de Porto… Est-ce qu’elle pouvait s’offrir un Porto ? Il y avait bien cette résolution deux cent dix-sept par laquelle Clémentine s’enjoignait de ne plus se rabattre sur les petits verres en cas de stress. Alors un Porto dans un grand verre ? C’était spécieux, comme approche de la probité intérieure.

Sans même y penser, sa main droite monta à ses lèvres (une main ne pense pas, bien sûr, sinon elle ne viendrait pas donner ses ongles à ronger). Le temps que Clémentine s’en aperçoive, ses dents avaient déjà tiré un lambeau douloureux. Contrevenant ainsi à la quatorzième résolution. L’année allait mal commencer, avec toutes ces tentations d’infraction. Une année qui commence mal paraît vite plus longue que les autres. Et elle a toutes les chances de mal finir aussi.

Les résolutions ! Il fallait s’y tenir, tenter de sauver ce qui pouvait l’être, ces trois cent soixante-cinq jours si pesants. Chacune des journées à venir était par avance alourdie du poids des fautes de Clémentine. Se plier aux résolutions, voilà le seul moyen de les alléger un peu. Pas le bonheur, certes, mais un malheur un peu moins lourd.
Heureusement, l’année finissante entamait sa dernière ligne droite. Avec près de vingt-trois heures cinquante-neuf au compteur, le calendrier de l’écran devenait le meilleur ami de Clémentine. Ailleurs, à côté, au-dessus, dans les étages inférieurs, ses voisins avaient mis leurs festins entre parenthèses le temps de clamer les dernières secondes ensemble. Résolution 42 : ne plus rester seule et reprendre contact avec les gens, le monde, tout ça. Bien qu’elle soit enfermée seule dans son appartement, Clémentine appliquait déjà la consigne et comptait en même temps que tout le monde. 3… 2… 1… Et puis rien.

Partout autour, les cris de joie explosaient, applaudissements, musique, chansons et embrassades. Clémentine fixait son écran, sidérée. Il affichait bien zéro heure, oui, mais le 32 décembre 2008. Ailleurs, le tumulte de l’an nouveau s’estompait sous la reprise des flonflons. Mais chez elle, non. Blocage sur 2008. Pas de passage en année suivante.
Pas de redoublement non plus, nota-t-elle, juste une prolongation intempestive. Clémentine commençait à s’inquiéter, malgré la résolution cinquante-sept (tout vérifier avant de vraiment paniquer).

Elle se leva, se dirigea vers la fenêtre. La rue, encore illuminée et encombrée de fêtards quelques instants plus tôt, semblait avoir été aspirée par un trou noir. Ou alors, il était vraiment temps de faire les carreaux (ménage en grand deux fois par mois, comme l’injonctionne la résolution n°… elle ne sait plus). Mais la saleté des vitres n’influe pas sur le niveau sonore, non ? Où sont donc partis tous les crieurs ?
Le début d’agacement de Clémentine – réprimé par la résolution dix-huit – céda la place à une angoisse franche et suante. Elle aurait voulu courir à la porte, fuir par l’escalier (troisième résolution : plus d’ascenseur, pense à ton cœur !), gagner la rue, cavaler à en perdre le souffle (et justifier la résolution 3 bis l’enjoignant au footing bihebdomadaire)… mais le coincement temporel lui gelait les articulations.

Non contente de ne pas avoir bougé de 2008, Clémentine ne pouvait plus bouger tout court. Prisonnière. Une armure de rouille. Lorsqu’elle voulut crier, ses cordes vocales refusèrent même de vibrer. Sa grande inspiration retenue dans ce non-cri lui boursouflait les poumons. Plus rien ne voulait sortir. Plus rien n’entrait. Paupières figées dans un écarquillement de panique.

Ah, si Clémentine avait pu obéir à sa dernière résolution !
La dernière résolution… Laquelle, déjà ? Clémentine se creusa la mémoire (ceinturée comme elle était dans le temps et l’espace, qu’aurait-elle pu faire d’autre ?), mais quelle pouvait donc être cette saleté de dernière résolution, la trois cent soixante-cinq ?
Ah oui ! Bien sûr… la 365 : “si l’échec à se plier aux 364 bonnes résolutions précédentes est patent, tout remettre à l’année prochaine et basta !” Voilà, facile, si tu n’y arrives pas, lâche du leste et ça va mieux. Vite, souscrire à la dernière résolution !

Clémentine se fluidifia soudain, retrouvant 2009 et sa capacité à s’y mouvoir dans un grand soulagement de tout son être. On allait vivre, avec pour seule bonne résolution de se faire plaisir en espérant faire un peu plaisir aux autres par la même occasion. Tout le reste attendrait bien 2010.

Voilà. J’espère pour vous que cela a fonctionné et que vous avez apprécié 2009 et 2010 sans blocage résolutionnel. A l’an prochain !

En cette soirée de 31 décembre, le poids de l’année à
venir écrasait les épaules de Clémentine, malgré ou
à cause de toutes les bonnes résolutions prises.
Tant de choses à changer, et toute une année à tenir.
Elle gardait les yeux fixés sur son écran d’ordinateur,
comptant les heures, puis les minutes, qu’affichait le
calendrier informatique (résolution n°1 : toutes les résolutions
entrent en vigueur le 1er dès 00h00). Elle aurait bien
allumé une cigarette, mais elle devait arrêter de fumer.
C’était sa résolution numéro vingt-quatre. Pas question de
vodka-tonic non plus (résolution 142 : “ Ne plus boire
toute seule ! ”). Un petit doigt de Porto… Est-ce qu’elle
pouvait s’offrir un Porto ? Il y avait bien cette résolution
deux cent dix-sept par laquelle Clémentine s’enjoignait de
ne plus se rabattre sur les petits verres en cas de stress.
Alors un Porto dans un grand verre ? C’était spécieux,
comme approche de la probité intérieure…
Sans même y penser, sa main droite monta à ses
lèvres. Une main ne pense pas, bien sûr, sinon elle ne
viendrait pas donner ses ongles à ronger. Le temps que
Clémentine s’en aperçoive, ses dents avaient déjà tiré un
lambeau douloureux. Contrevenant ainsi à la quatorzième
résolution. L’année allait mal commencer, avec toutes ces
tentations d’infraction. Une année qui commence mal
paraît vite plus longue que les autres. Et elle a toutes les
chances de mal finir aussi.
Les résolutions ! Il fallait s’y tenir, tenter de sauver
ce qui pouvait l’être, ces trois cent soixante-cinq jours si
pesants. Chacune des journées à venir était par avance
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samedi 3 janvier 2009 samedi 3 janvier 2009
Résolution 2009
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alourdie du poids des fautes de Clémentine. Se plier aux
résolutions, voilà le seul moyen de les alléger un peu. Pas
le bonheur, certes, mais un malheur un peu moins lourd.
Heureusement, l’année finissante entamait sa dernière
ligne droite. Avec près de vingt-trois heures
cinquante-neuf au compteur, le calendrier de l’écran devenait
le meilleur ami de Clémentine. Elle n’aurait plus
longtemps à attendre… Ailleurs, à côté, au-dessus, dans
les étages inférieurs, ses voisins avaient mis leurs festins
entre parenthèses le temps de clamer les dernières secondes
ensemble. Résolution 42 : ne plus rester seule et
reprendre contact avec les gens, le monde, tout ça.
Quoique enfermée seule dans son appartement, Clémentine
appliquait déjà la consigne et comptait en même
temps que tout le monde. 3… 2… 1… Et puis rien.
Partout autour, les cris de joie explosaient, applaudissements,
musique, chansons et embrassades. Clémentine
fixait son écran, sidérée. Il affichait bien
zéro heure, oui, mais le 32 décembre 2008.
Dehors, le tumulte de l’an nouveau s’estompait déjà
sous la reprise des flonflons. Mais chez elle, non. Blocage
sur 2008. Pas de passage en année supérieure. Pas de
redoublement non plus, nota-t-elle, juste une prolongation
intempestive. Clémentine commençait à s’inquiéter, malgré
la résolution cinquante-sept (tout vérifier avant de
vraiment paniquer).
Elle se leva, se dirigea vers la fenêtre. La rue,
encore illuminée et encombrée de fêtards quelques instants
plus tôt, semblait avoir été aspirée par un trou noir.
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Ou alors, il était vraiment temps de faire les carreaux
(ménage en grand deux fois par mois, comme l’injonctionne
la résolution n°… elle ne sait plus, et ce n’est pas la
question). Mais la saleté des vitres n’influe pas sur le
niveau sonore, non ? Où sont donc partis tous les crieurs ?
Le début d’agacement de Clémentine – réprimé par
la résolution dix-huit – céda bientôt la place à une angoisse
franche et suante. Elle aurait voulu courir à la porte,
fuir par l’escalier (troisième résolution : chasse aux kilos,
plus d’ascenseur), gagner la rue, cavaler à en perdre le
souffle (et justifier la résolution 3 bis l’enjoignant au
footing bihebdomadaire)… mais le coincement temporel
lui gelait les articulations.
Non contente de ne pas avoir bougé de 2008,
Clémentine ne pouvait plus bouger tout court. Prisonnière.
Une armure de rouille. Lorsqu’elle voulut crier, ses cordes
vocales refusèrent même de vibrer. Sa grande inspiration
retenue dans ce non-cri lui boursouflait les poumons. Plus
rien ne voulait sortir. Plus rien n’entrait. Paupières figées
dans un écarquillement de panique. Ah, si Clémentine
avait pu obéir à sa dernière résolution !
La dernière résolution… Laquelle, déjà ? Clémentine
se creusa la mémoire (ceinturée
comme elle était dans le temps et l’espace,
qu’aurait-elle pu faire d’autre ?). Quelle pouvait être l’intitulé
de cette saleté de dernière résolution, la trois cent
soixante-cinq ?
Ah oui ! Bien sûr… la 365 : “si l’échec à se plier
aux 364 bonnes résolutions précédentes est patent, tout
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Résolution

Ce que je vous voeux…

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 31 décembre, 2007
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Depuis quelques années, en fait depuis que j’ai décidé d’écrire autre chose que des slogans et des brochures publicitaires (ainsi que des titres idiots pour billets de blog), depuis ce temps-là donc, je m’amuse à tourner un petit texte pour ma carte de voeux, façon nouvelle, et je l’imprime en pompant ouvertement la mise en page d’une maison d’édition célèbre. Cette année par exemple, j’ai pris Actes Sud, et ça donne ceci :

(Oui, Actes CALM, parce que CALM Création c’est ma boîte de pub à moi que j’ai) Et à l’intérieur, il y a l’histoire du vieux Thomassin qui lit une page par jour et… mais ceux qui l’ont reçue l’ont déjà lue, et les autres devront attendre un peu.

En revanche, puisque j’ai quand même envie de vous la souhaiter bien bonne, l’année qui vient, voici le texte que j’avais troussé pour 2006. Bon, vous arriverez à faire quelques petites modifs pour que ça colle à l’an prochain, vous êtes grands, je compte sur vous. Donc :

L’Année (nouvelle)

Il était une fois une petite année qui allait fêter son anniversaire. Elle se sentait toute joyeuse car c’était le premier, et un peu triste aussi puisque ce serait le dernier.
Hésitant donc entre joie et larmes, la petite 2005 se demandait si finalement elle avait été bonne ou mauvaise. Bien sûr, il n’y avait pas eu de Tsunami cette fois-ci. Mais quelques tremblements de terre, inondations et attentats s’étaient acoquinés pour faire le compte. Et il en était ainsi dans tous les domaines, impossible encore de savoir quel serait le score final, positif ou négatif. D’un côté, marchands de canons et de famines se frottaient les mains. De l’autre, des bébés aux yeux rieurs voyaient le jour dans de beaux berceaux de satin rose (ou bleu). Une fleur pour chaque gros mot. Des bisous à lèvres-que-veux-tu préfaçant de grandes amours, contre des clôtures de comptes bancaires claquant sur des vies en charpie. Records au Téléthon et craintes de charniers aviaires. De la neige à Noël, de la canicule ici ou ailleurs.
Du ciel bleu et autant de nuages, tout semblait s’équilibrer au bonheur/malheur près. Dansant sur le fil, à petits pas vers sa fin, 2005 se demandait au global quel souvenir elle laisserait dans les cœurs et les corps. Match nul, année zéro ? Trop triste… il fallait que quelque chose se passe.
Et donc :

Le 31 décembre 2005 à 23 heures 57, Marcel Michu monte l’escalier d’un pas grincheux pour protester contre le tapage fait à l’étage au-dessus par les invités d’Alexandrine Pinardel, laquelle croyait de bonne foi qu’un soir comme celui-ci, enfin, vous voyez…

Pour 2005, en cet instant et à cause de cette ire bilieuse, la cote est au plus bas, pronostic défavorable. Michu sonne chez Alexandrine à 23 heures 58 seulement, son souffle n’étant plus ce qu’il était, pauvre Marcel. Il ne se rend pas compte que sa dernière colère de 2005 va sceller le destin malheureux de cette année jusque-là équilibrée. Le tapage fêtard couvrant son sonnage, le Marcel en crise passe au frappage pendant près d’une minute, ce qui l’amène aux limites du temps réglementaire et n’arrange rien aux affaires de 2005…
C’est alors qu’ouvre Alexandrine, divinement encadrée par la porte dans cette lumière de fête. Il est encore temps, tout juste temps, bien que le Michu vindicatif ne paraisse pas sensible aux charmes visuels du tableau Pinardelien ainsi offert… Surprise, l’ingénue cherche le frappeur à des hauteurs que Marcel est loin d’atteindre avec son mètre cinquante-huit. Elle perd donc encore quelques secondes avant de repérer l’intrusant, lequel met ce délai supplémentaire à profit pour monter dans les tours et gagner des sommets de fureur rentrée, mais prête à sortir.Pour 2005 les dés semblent jetés, tout est joué. Et ce n’est qu’à deux secondes de minuit qu’Alexandrine rattrape le coup in extremis d’un : “ Oh, Bonne Année Monsieur Michu, c’est gentil d’être monté nous la souhaiter, venez que je vous embrasse ” qui jette Michu dans un champ de bonheur aux senteurs de jasmin et fait basculer l’année finissante dans le club très fermé des bons crus.
2005 a juste le temps de faire la bise à 2006 par-dessus l’épaule du temps avant de s’évanouir dans un feu follet d’artifice.
— * —
Voilà, c’est tout. Bonne Année, et surtout la santé.

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