Comme ça s'écrit…


Apprendre à recevoir

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 24 mai, 2019

Rencontre en cours de grimpe
(photo J.F. Cornachon)

Ce que l’on peut donner au monde est sans commune mesure avec ce que l’on en reçoit, à commencer sans doute par l’air et la terre.

On prend plus qu’on ne donne.

L’inspiration qui entre sans même qu’on y pense, l’accueil du sol sous les pieds, autant de présents permanents et sans remerciements.

Rien qu’une bouffée d’air aux poumons du migrant qui se noie, le choc d’un rocher contre son talon battant les flots, et toutes les politiques de contrôle des flux migratoires ou de sécurisation des frontières sont pour un temps balayées par le seul souffle de sa vie.
Eh non, il n’est pas mort avant d’accoster, désolé : il va falloir le prendre en chasse, l’arrêter, l’enfermer, peut-être aussi judiciariser ceux qui auront osé l’aider. Se donner bien du mal pour résister à ce qui s’offre, nier la joie de recevoir.

Ce que l’on donne au monde, l’image du pays des droits de l’homme, l’illusion d’hospitalité, la farce de l’État de droit, tout cela est sans commune mesure avec la vie que l’on reçoit sur nos côtes.

Quant à la vie sous toutes ses formes et ce que l’on en fait au nom du progrès ou du libre échange, mieux vaut ne pas l’évoquer sous peine de découragement.

Non, plutôt respirer, sentir la réponse du sol à notre poids d’humain, gagner quelques instants de bonheur avant que sonne l’heure.

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Je suis toujours dans L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza, comme chaque fois que je suis bien dans un gros livre. On m’a prêté L’Inespérée de Christian Bobin et Inside Out de Nick Mason : de quoi rester encore plus longtemps en compagnie de Goliarda.

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La force de la dernière fois

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 13 mai, 2019

C’est un truc scénaristique assez efficace.
Une voix off vous dit que tel personnage va mourir et qu’il le sait.
À partir de là, du fait que vous le savez aussi, tout ce qu’il verra, même le plus banal, prendra une charge émotionnelle particulière. S’il voit un couple de flamants roses on sait que ce seront les derniers flamants roses qu’il verra. Dans le cas du personnage de Juste la fin du monde, ils sont en plastique sur un toit.

Pour ceux qui le croiseront, ce sera la dernière fois, vous le savez, mais eux ne le savent pas.
Tout ce qu’ils lui disent peut prendre un double sens que vous seul – et le personnage mourant – percevrez.
Tout ce qu’il dira aussi. Vous saurez s’il ment pour les rassurer ou s’il se moque en les laissant croire à des projets sans suite, forcément sans suite, ironie du dérisoire.

Maintenant que vous avez compris toute la puissance de connivence que recèle le dispositif de Dolan (et surtout de Lagarce, auteur de la pièce éponyme), replaçons-nous face aux discours de nos politiques sur la croissance verte, la nécessaire lutte contre le bouleversement climatique ou la perte de biodiversité.
Les entendez-vous rire sous cape ?
Ils savent ce qui va mourir, ce sont les personnes sans doute les mieux informées du monde et de son état.
Chaque fois qu’ils prennent la parole ils jouissent du double sens de chacun de leurs mots.
Comme si c’était la dernière fois que nous les voyions…

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En attendant les Européennes ou la fin du monde, je lis toujours L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza.


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