Comme ça s'écrit…


Aujourd’hui, je balance !

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 30 novembre, 2017

Lorsque j’étais en primaire j’étais inscrit dans une école privée parce que ma mère y était prof de musique et donc que c’était plus pratique pour les trajets. Mais cette école n’était pas mixte.
Il n’y avait que des garçons dans les classes et dans la cour de récré.
Nous habitions loin, dans une maison isolée, les seuls enfants de mon âge que je croisais était donc des garçons. Jusqu’à mon entrée en CM1.
J’avais huit ans et soudain l’école est devenue mixte.
Dans ma classe, il y avait UNE fille.
Je savais tellement peu de choses sur les filles que je n’ai même pas compris son prénom. J’ai cru qu’elle s’appelait Bengali.
Bien sûr, je suis immédiatement tombé amoureux. Comme j’étais très timide je n’ai jamais osé le lui dire.
Ce qui n’a pas été le cas de tous les autres garçons de la classe, ainsi que ceux des autres classes.
Tous sont venus lui déclarer leur amour. Tous.
Pendant des jours et des jours, cette pauvre Bengali parcourait la cour de récré suivie par une trentaine de gamins en surchauffe qui lui criaient sans relâche « Bengali, ma chérie ! »
Tous les jours. À toutes les récréations. Elle fuyait devant la meute en rut.
Même aujourd’hui cela me paraît encore incroyable.
Mais ce qui me choque le plus en y repensant, c’est que les maîtresses et maîtres qui surveillaient la récréation depuis leur promenoir n’ont jamais rien fait ou dit pour que cela cesse.
Elles et ils devaient trouver cela rigolo, voire charmant.
Nous étions dans une école privée catholique et la culture du viol était tout aussi bien intégrée qu’ailleurs.
Aujourd’hui, après plus d’un siècle de luttes féministes et quarante-cinq ans de MLF, il faut encore que les femmes balancent leur porc.
Il faut aussi qu’une dessinatrice nous explique ce qu’est le consentement ainsi que le continuum qu’il y a entre mépris du consentement et viol.


Tous ces gamins qui poursuivaient Bengali sans jamais lui avoir demandé son consentement ni même respecter son refus (fuir, c’est refuser, non ?) ont aujourd’hui la cinquantaine, comme moi.
Comment ont-il élevé leurs propres enfants ?
Ont-ils appris à leurs filles qu’il ne faut surtout pas se retrouver seule dans une classe de trente garçons qui n’ont jamais connu la mixité ?
Il n’y a pas de rupture entre ces petites choses qu’on trouve « pas bien, mais c’est pas un crime » et le viol qui est un crime.
Pour éviter les unes comme les autres c’est simple : il suffit d’apprendre à nos enfants que tout ce qu’ils voient, dans la rue, dans les films récents ou anciens, sur Internet, à la télé, partout… eh bien ça ne se fait pas.
Il y a du boulot, et ça commence maintenant parce que cela n’a pas été fait avant.

Dessin Emma

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Identité duel

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 24 novembre, 2017

Sur le site du journal Le Monde, en introduction à une interview titrée Il n’y a pas de danger pour la santé à réduire la consommation de viande, il est rappelé «l’objectif d’atteindre un régime alimentaire composé de deux tiers de protéines végétales et d’un tiers d’animales», objectif préconisé par un rapport de l’institut Terra Nova.
On voit donc que nous sommes loin d’une approche vegan radicale (pléonasme, le vegan est par nature radical, ce n’est pas l’insulter que de le dire). L’interviewé, directeur de recherche à l’Inserm, rappelle les seuils hebdomadaires (500 grammes de bœuf, porc, veau, mouton et 150 grammes de charcuterie) auxquels les risques de cancers augmentent significativement, précise que ces mêmes risques (et l’obésité) sont réduits par la consommation de fruits, légumes, céréales non raffinées et légumineuses.
Aucune approche culpabilisante ni arrogance scientiste, le chercheur prévenant même que «sur un plan scientifique, on a du mal à donner des chiffres précis mais il est mieux de privilégier les aliments végétaux et de réduire les aliments d’origine animale.»
Bon, rien de nouveau. Ce qui m’a intéressé, ce sont les commentaires.
Ils se partagent de façon assez égale entre ceux qui voient dans l’article une mise en accusation de leur nature de viandards, et ceux qui le trouvent encore trop «pro-viande» puisqu’il faudrait cesser toute exploitation animale. Les deux camps s’écharpent bien sûr, chacun taclant les excès de l’autre tout en incriminant le journal dans sa tiédeur ou son « militantisme bobo ».
Dès qu’on parle de viande, on agresse tout le monde, ceux qui en mangent beaucoup, en mangent peu, n’en mangent pas du tout… Chacun s’identifie à sa consommation personnelle et prend comme une atteinte à son identité tout fait ou opinion un rien discordante.
Je me demande de quelle façon le simple acte de se nourrir est devenu constitutif d’une identité personnelle que l’on est prêt à défendre dès que le sujet est évoqué. Nous sommes ce que nous mangeons, certes, et manger peut devenir un acte militant. Mais devons-nous entrer en guerre dès qu’il est question de notre bouffe ou de celle du voisin ?
C’est un peu comme si notre identité nutritionnelle ne servait plus à nous sentir bien dans notre assiette mais avait une fonction d’opposition : chaque fois qu’il est question de nourriture, on dégaine son identité pour flinguer celle de l’autre.
Est-ce ainsi pour tout ce que nous consommons – du diesel au blockbuster – ou pensons – de l’égalité des sexes à l’existence de Dieu ? Sommes-nous pris dans une incitation au duel permanent, chacun devant être inébranlable sur son identité pour attaquer celle de l’autre, forcément différente, même d’un gramme de steak ?
Pourtant, l’intérêt d’une discussion – même musclée – me semble double : opportunité de convaincre ET occasion de réviser ses arguments, voire d’en changer.
Mais, si tout fait identité, il n’y a plus de discussion possible. Au lieu de dire « je fais comme ci parce que » ou « je pense comme ça parce que » on en vient à « je suis comme ci, ou comme ça » avec le sous-entendu « je suis ce que je suis, ça ne changera pas, tu n’es pas comme moi, il n’y a pas de terrain d’entente, ta différence m’agresse dans mon fondement identitaire, il faut que l’un gagne et l’autre perde. »
Bon, c’est un peu exagéré, je suis prêt à réviser ma position. Mais tout de même…

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Tout en croquant quelques légumes avant la burger party de ce soir, je lis L’écume des jours (oui, j’ai du retard).

Cerveau indisponible

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 20 novembre, 2017

Une lumière, au bout du tunnel ?

Un troupeau d’affreux consommateurs à caddies se ruent vers le rayon des capsules espresso, regardez-les se monter dessus pour arracher leur trophée, celui qui prendra le tout dernier sera d’ailleurs fêté en héros lors de son retour au bureau avant de se faire virer pour erreur de couleur. Traduction : fais de ton mieux, si c’est dans une course idiote tu n’auras pas volé ce qui t’arrivera.
Un papa en voiture fait la course avec ses gosses en luge sur les pentes d’un volcan et gagne sous le regard ébahi de la maman vulcanologue, avant d’ouvrir le coffre d’un geste du pied, puis partir en riant. J’aimerais comprendre ce que ça veut dire, mais je renonce parce que…
… des mains pèchent, salent, coupent, emballent et présentent sur assiette des filets de saumon pour nous faire croire avant Noël qu’un produit industriel est encore fait à la main pour le plaisir de nos papilles anesthésiées. Hum… j’y crois, c’est sûr.
Tout en grandissant un gamin enchaîne les accidents, de la caisse à savon détruite au scooter dans le canal, jusqu’à faire très peur à son papa en conduite accompagnée, mais heureusement la tuture est plus fiable que fiston et freine à sa place. On en retiendra donc que la technologie évite d’apprendre les bases de la sécurité au volant, n’est-ce pas ?
Une armée de lavandière (5 hommes pour 15 femmes) économise son dos grâce à une nouvelle lessive qui réinvente la propreté… mais pas la parité domestique.
Des ballons pleins d’eau réunis en grappe éclatent sur une mare et sa grenouille multicolore : pas besoin d’ouvrir les yeux, c’est tellement plus émouvant filmé avec le dernier téléphone, le réel n’a plus besoin d’exister.
Une machine à café fait autant de tasses qu’il y a d’invités tout en agrandissant l’appartement au fil des arrivées. Là encore, croyez au Père Noël !
Un livreur chargé de cartons souriants (ou bien est-ce un papa farceur ?) entre dans l’appartement et se planque pour échapper aux regards d’enfants joueurs sur une musique de Supertramp curieusement édulcorée : encore une promesse de Noël difficile à décrypter.
Une voix off enchaîne les « parce que… » sur des images de genzeureux avant de dire qu’en fait on s’en fout, pas besoin de raison tant qu’on a envie de la voiture, tellement trop belle et pas chère. Là au moins, c’est clair : ça se passe à la caisse.
Dans un stade un tatoué défonce d’un seul geste une équipe de joueurs en plâtre (mais quel héroooos !) avant de rentrer au vestiaire où l’attend un quintette de filles admiratives et consentantes vêtues de draps flottants : il doit y avoir un message caché.
Pas le temps d’y réfléchir, le film reprend. Ouf.
Et dire que, depuis que nous disposons d’un lecteur de disque dur qui nous permet de sauter le tunnel des pubs en léger différé, notre cerveau mis en disponibilité par la télé avait manqué tous ces messages à caractère subtilement informatif.
Cette salutaire piqûre de rappel me permet de me sentir solidaire de mes contemporains tous si plein d’entrain lorsqu’il s’agit de faire le bon choix, carte bancaire en main.

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Et quand j’éteins la télé, c’est pour lire Poupée aux yeux morts, du regretté Roland C. Wagner, dans l’éditions Hélios des Moutons Électriques (Roland, reviens, ils sont encore plus fous !)

Instants tannés

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 14 novembre, 2017


Tous les matins les vaillants travailleurs du village forment le même bouchon sur la même route pour faire les mêmes 10 ou 15 kilomètres en une heure, plus s’il pleut, deux s’il neige.
Ils râlent mais s’en foutent, ils sont bien dans leur monde, à pondre du texto ou raccorder du lipstick dans le rétro, en attendant la fin du pétrole. Tant qu’il y en a dans le réservoir, hein ?
Demain s’il le faut, ils partiront un peu plus tôt et un président à costume les remerciera pour leur énergie positive.
Hé, président : pose ta cravate et viens faire du surf. Tu seras crevé avant que l’énergie de la vague s’épuise, elle.
A-t-on vraiment encore besoin des Papous ou des Iroquois pour nous rappeler qu’à pisser contre le vent on se reprend tout dans les dents ?

Tous les soirs les gamins du collège se quittent en courant pour se retrouver sur Ternet sans se rendre compte que la Terre n’est plus nette.
Ils ne savent pas ou ils s’en foutent, tant que ça connecte sans trop de ping et qu’il y a du level dans la guilde, LOL. Les parents sont contents, grâce aux écrans les enfants sont moins chiants.
Hé, gamin : va voir la forêt, c’est tout près et c’est encore assez vrai, alors que plus tard…
A-t-on vraiment encore besoin des aborigènes ou des Inuits pour nous rappeler que l’avenir a commencé hier et qu’il nous revient de le faire tenir jusqu’à demain ?

Tous les week-ends les hordes de consommateurs s’entassent dans la zone pour faire valoir leur droit à dépenser chez Auchan, Brico ou McDo. Dans pouvoir d’achat on n’entend plus que « achat ».
Il en faut de l’abnégation pour abdiquer tout pouvoir et s’impliquer autant dans la reprise de la croissance.
A-t-on vraiment besoin d’un Nobel de médecine pour nous rappeler qu’à vouloir bouffer jusqu’à s’en faire péter le bide, eh bien on se fait juste péter le bide ?

Les montagnes haussent les épaules et les vagues déferlent : elles nous enterreront tous, un peu de patience.
Ce qui compte c’est l’intervalle et ce qu’on s’offre d’y faire.
On a le choix. On croit que pas, mais à chaque seconde on a le choix.
A-t-on vraiment besoin des chants d’oiseaux ou du vent dans les arbres pour nous rappeler ce que vivre veut dire ? Parfois, oui.

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En attendant de trouver un sens à tout ça j’ai repris A moi seul bien des personnages, d’Irving. Peut-être pas son meilleur, mais pas grave, je respecte.

De la vie encordée

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 7 novembre, 2017

Ce samedi à 15 heures une trentaine de coureurs étaient partis, en solo ou par équipe, pour tourner autour du lac pendant 24 heures. Comme ça, sans rien à gagner, rien d’autre que le défi relevé. On pouvait aussi attendre au chaud et partir pour une course de 6 heures, une de 3 heures et une d’1 heure, mais on finirait tous ensemble le lendemain à 15 heures.
Les droits d’inscription et les recettes de la buvette seraient reversés à une association de soutien à la recherche sur les tumeurs de l’enfant : il y avait donc bien une motivation, mais altruiste.
C’est ainsi que l’ami Fred nous avait présenté l’affaire, pour que le club local de grimpe réunisse assez de volontaires et aligne une équipe.
Assez, il y a eu : nous étions 14. L’idée n’était pas de tenir les 24 heures, mais de prendre le départ des 6 heures et de nous relayer jusqu’au tour final le dimanche.
Des grimpeurs, ça s’encorde. D’où l’idée de faire le premier tour ensemble, tous encordés sur le même brin.
Une fois partis au petit trot et réglés les soucis de longueur de corde et de foulée, nous avons trouvé ça suffisamment chouette pour convenir que la corde qui nous liait, nous allions la garder pendant toute l’épreuve. Ce serait notre témoin.


Je n’aime pas courir. Je ne le fais que lorsque je suis pressé, c’est-à-dire pas souvent. Mais là, les copains couraient, la corde nous reliait, je ne pouvais pas juste défaire le nœud et quitter la course. J’ai couru.

Trotter autour d’un lac sous la pluie, dans le vent et la boue, cela tue la conversation et invite à la pensée réflexive.
On en vient vite à se dire des trucs sur la vie, l’univers et tout le reste.
Cette corde, par exemple. En tant que grimpeur on lui confie sa vie aussi sûrement qu’à celui qui nous assure. La corde relie deux personnes, une qui prend un risque et l’autre qui réduit ce risque. Mais elle ne servirait pas à grand-chose si les deux restaient à la maison. Sortir grimper semble à la fois futile et essentiel : aucun intérêt productif à monter seulement pour redescendre, mais aucun intérêt non plus à vivre sans ce lien solide avec au moins une autre personne.
Grimper, c’est un défi qu’on relève seul avec soi-même et qui pourtant nécessite l’absolue présence de l’autre. Plus encore que sa présence, c’est la confiance en l’autre qui est à l’épreuve, par l’intermédiaire de la corde. Grimper encordé, c’est m’élever à la limite de mes possibilités tout en comptant sur toi mon frère pour parer ma chute par ta seule existence. Par elle-même la corde ne peut rien contre la gravité : c’est l’équilibre de ton poids et du mien reliés par la corde, notre égale présence au monde, qui m’empêche de tomber. Je peux aller plus haut car tu es là, merci.
En courant, la corde nous rappelait aussi que ceux de devant pouvaient aider ceux de derrière, non en les tirant, même doucement, mais en leur offrant un rythme, une foulée, une envie à suivre.
La corde disait aussi, avec une fermeté tendue, que l’équipe n’irait jamais plus vite que les plus lents. Cette double pensée toute bête, rapportée à la Macronerie ambiante, montre bien que la théorie des élites ruisselantes ne marche que sur une patte : il y manque la prise en compte des plus faibles pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils pourraient ou devraient être.
L’expérience de la course encordée apporte encore autre chose. Pour l’équipe complète à 14 nous ne disposions que de 40 à 50 centimètres de corde entre deux coureurs. Sans rien avoir à dire ni besoin de tirer dans un sens ou dans l’autre, on s’aperçoit très vite qu’on suit tous le même chemin pour éviter les flaques de boue. La corde courte n’oblige pas à calquer sa course sur le pas de l’autre : cela se trouve naturellement. La proximité, sans doute. Quand on s’encorde, forcément on s’accorde.
Ce sentiment de cohésion se développe chez chacun et dans l’espace restreint qui nous sépare. Cela nous pénètre et nous entoure, comme dit un certain Obiwan. Cela s’éprouve sans qu’il soit nécessaire de l’exprimer : nous avons tous partagé cette émotion d’ensemble, et à part un merci nous n’avons rien eu d’autre à nous dire là-dessus. Mais c’était là, entre nous et en nous. Moi qui n’aime pas courir pour rien, j’ai couru autant pour moi que pour les autres, soit donc pour tout.
Ces quelques impressions paraissent sans doute bien banales et je suis certain qu’il se trouve bien d’autres situations où l’on peut les ressentir. Mais quand elles frappent, c’est tellement plus beau si on peut le dire à quelqu’un.

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Au retour, après une bonne douche, je me suis replongé dans Tiens ferme ta couronne, de Yannick Haenel.


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