Comme ça s'écrit…


La saveur douce

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 11 octobre, 2016
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Vienne ce moment de grande fatigue où nous ne pourrons plus opposer aux déchirures du monde que la saveur douce d’un baiser malgré tout.
Ce temps de l’abandon, de n’y plus rien pouvoir, rien qu’un peu de plaisir cueilli au creux de l’autre.
On mêlerait là ce qui palpite au lieu de se livrer à la douleur.
Retrouver l’évidence que la vie se danse, pas à pas, câlin-caha.
Que les mains sont pour rendre la caresse et le fruit.
Les frissons de la nuit sur les corps, la foison de l’envie dans les cœurs,
et puis doubler nos allers simples.
Et danse, et danse, dans ce brouillard dispersé de bourrasques.
L’air clair ensoufflerait nos gorges rauques.
Sous les silences de la mitraille vienne le rire d’un enfant.
Il faudra bien un jour sécher ses larmes, mais elles sécheront, elles sécheront.
Alors il partira plus loin pour voir si lui aussi se lie et se libère.
Les traces de ses pas comme un chemin à lire.
Le sable fin, le sel cristal, chaque vague en reflux lissant ses propres fracas.
Et nous, apaisés, aux lèvres la saveur douce d’un rivage enlacé.
Des mots contre l’oubli de tout ce qui unit au temps des grands clivages.
Un murmure, un miracle.
Vienne la graine qui poussera demain.
Qui nous rendra le goût

saveur-douce

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Tout en cherchant ce goût j’ai lu Soleil de nuit, de Jo Nesbø (si quelqu’un sait où trouver au clavier ce ø, merci, ça me facilitera la vie)

Ici est maintenant

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 7 octobre, 2016
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bateau

Des cris, de la fureur et des larmes, loin de chez nous, en approche.
Nous sommes là, aveugles écarquillés, voyants inutiles.
Sans doute faudrait-il que nous cessions de rêver de plus belle voiture et de vacances à l’autre bout de la planète, ou même d’un simple téléphone, le dernier cri.
Mais nous sommes là, tout entiers dans ces rêves.
Peut-être aussi pourrions-nous manger moins de ceci, brûler moins de cela, acheter mieux, et surtout assumer le pouvoir de nos achats au lieu de pleurer sur notre pouvoir d’achat.
Mais nous sommes là, le nez dans le porte-monnaie.
Nous voudrions tant qu’aucun enfant n’ait faim, ni froid, ni peur, ne travaille à la mine, ne brûle au phosphore, ou seulement pleure en classe.
Et pourtant nous sommes là, devant l’écran.
Notre terre retournée vomit sous les intrants, nos bêtes fauchées trop jeunes saignent jusqu’à nos tables, le travail triture nos entrailles, la dette nous fait croire que nous avons mangé le grain de l’an prochain, la peur au ventre.
Nous sommes encore là, de boîte en boîte, coincés, bien adaptés.
Des champs de misère, décharges à ciel ouvert, des virages, dérapages, et toujours des visages qui nous défigurent.
Là, toujours là.
Des bateaux entiers chavirent en mer, surchargés de corps pas encore morts qui espéraient nous rejoindre, des frontières se hérissent et bloquent les survivants, des jungles s’épaississent des rares qui sont passés et nous sont encore trop nombreux, trop dangereux.
Nous en sommes là.
Des bombes fragmentent des enfants, leurs parents, leur rue, leur ville, leur pays, pour que s’équilibrent les pouvoirs de terreur dans une ampleur qui hurle que nous n’y pouvons rien.
Mais nous en sommes, nous sommes là, assourdis.
Seul le réveil nous réveille, pour nous jeter chaque matin dans la machine à croissance, à concurrence, à performance, à surveillance, à invariance.
Nous sommes là-dedans, consentants ou inconscients.
Nous sommes dans tout ce que nous faisons et ne faisons pas, chaque jour, dans tout ce qui participe à ce que rien ne change, ou alors que cela bouge un peu, peu à peu, maintenant.
C’est là. Nous y sommes. Il n’y a plus d’ailleurs.

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Pendant que je reste là, je lis L’événement de Annie Ernaux (Gallimard) et Rue des voleurs de Mathias Enard (Actes Sud).


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