Comme ça s'écrit…


Instants violés

Posted in Admiration,Vittérature par Laurent Gidon sur 30 janvier, 2013

Ce soir, je rentre tard. La maison est silencieuse, tout le monde dort déjà. Les braises du poêle demandent à être réveillées. Le chat s’est glissé dans la porte avec moi. Elle (c’est une chatte en fait) se couche en rond après quelques coups de langue. J’ai les cheveux encore humides de la longue douche qui a rincé la séance d’aïkido. Le raffut du sèche-cheveux me paraît indécent dans l’ambiance immobile. J’abrège le séchage. Du repas des enfants, il reste quelques légumes à réchauffer et une forte odeur de filet de lingue. La capsule d’une bière saute. J’aime sa fraîcheur presque bavaroise, et puis, c’est du bio. Le temps m’appartient pour un moment. Je m’y coule sans hâte, à longues gorgées, la mastication lente. M’accompagnent quelques pages du recueil de Thomas Day que m’avait donné Jérôme Vincent lors de la parution de Contrepoint*.

Couverture Diego TRIPODI

Il y a du talent, du vrai. L’art de quelqu’un qui veut dire quelque chose et sait comment s’y prendre.
Dans quel monde Thomas vit-il ? Il faudra que je le lui demande. Je viens de passer près de trois heures à transformer des agressions en harmonie sur tatami avec une trentaine de collègues en jupe noire. Le seul combat était contre soi-même. Ne pas résister. Ne pas céder à la peur. Ne pas reculer, mais entrer dans l’attaque, aussi fluide que de l’eau, pour en canaliser l’énergie. Ne pas retourner l’énergie de l’autre contre lui… l’inviter plutôt à transformer deux mouvements antagonistes en un seul, harmonieux. Un combat contre soi-même, car l’attaquant n’est pas ennemi, mais partenaire qui donne. L’attaque sincère est ce don sur lequel je peux travailler et construire le mouvement.
Thomas Day m’avait donné un texte pour Contrepoint. J’étais alors l’attaquant. Mon agression tenait en quelques mots : peux-tu écrire une histoire sans conflit ? La réponse de Thomas avait été limpide : débarrasse le monde du conflit, et il te restera le combat contre toi-même.
Ce soir, l’attaque vient d’un autre texte, un autre don. Irruption de viols et de meurtres dans le calme d’une maison assoupie. À moi de ne pas me raidir, de prolonger le mouvement, de construire quelque chose. Merci, Thomas.

————————

En ce moment, je lis donc Women in Chains, de Thomas Day, aux éditions ActuSF.
*Name dropping un peu facile, mais il faut rendre à chacun

Publicités

Unicité

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 21 janvier, 2013

C’est sans doute la plus belle image de toute l’histoire humaine. Elle montre un homme seul devant une colonne de chars. Une image qui dit beaucoup, sinon tout : la conviction face à l’obéissance, la vision juste face à la force aveugle, le souple face au dur, le pot de chair nue face au pot de fer, la force du faible… enfilez autant de perles que vous voulez, l’image reste belle.
Chaque fois que je la vois, il me vient la même bouffée de joie, de gratitude et de fierté : oui, c’est possible, oui, être humain c’est aussi cela.
L’image bougeait, je me souviens. Le char de tête cherchait à contourner l’homme, l’homme se déplaçait pour rester devant lui, le char renonçait, l’homme montait sur le char, parlait au pilote puis au chef, cachés dans leur boîte. Longtemps, je me suis dit : quel courage ! Quel courage il a fallu à ce petit bonhomme en chemise blanche qui semble tout juste revenir du marché avec son sac de commissions et sa veste à la main.
Je l’ai revue hier, et soudain le voile s’est déchiré : depuis près de 25 ans, je n’en voyais que la moitié.
Ils sont deux, sur cette image.
Un qui tient bon devant. Et l’autre qui retient son char.
Être humain, c’est aussi être le pilote du char qui n’a pas renversé le petit homme. C’est être invincible et ne pas écraser le faible. C’est avoir la force et ne pas s’en servir. C’est avoir des ordres et ne pas les exécuter.
Cette image qui retrouve enfin son verso dans mon esprit, elle me rappelle des mots entendus dans la dernière Tolkiennerie : « Le courage, ce n’est pas de savoir quand prendre une vie, mais quand en épargner une. » Tolkien a toujours écrit trop long : je vois deux « quand » de trop.
Le courage ce n’est pas facile, c’est comme d’être humain : il faut être au moins deux.

Ah oui, aussi : en chinois, Tian’anmen signifie « porte de la paix céleste ». Franchissons-la d’un pas joyeux et assuré ! (j’aurais dû faire slogantiste sous Mao)

———————————

Côté lectures, je viens de finir l’ancien mais excellent Combien ? de Douglas Kennedy (j’ai pris mon temps) et je me risque dans La Vie rêvée d’Ernesto G, de Jean-Michel Guenassia (dont Le Club des incorrigibles optimistes m’avait un peu laissé sur ma faim, mais on verra, j’ai toute confiance dans le talent de mes contemporains)

Un bon début

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 7 janvier, 2013

Nous allions vers Caen, visiter une tante de mon épouse. Un ciel noirâtre crachait tous ses excès de réveillon. Cela tombait dru, bruyant, aveuglant. L’année commençait à peine et un esprit chagrin aurait pu dire qu’elle ne faisait pas beaucoup d’efforts.
En partant, j’avais affirmé que nous aurions de belles lumières, un peu pour rassurer. Elles giclaient comme prédit, par le rideau déchiré des nuages. Sur un fond bouillonnant de colère, des crépitements de soleil révélaient un arbre inondé, un troupeau de vaches éblouissantes, un bosquet flashé par un éclairagiste fou. C’est que le vent s’y était mis.
L’instant d’avant, nous parlions. De quoi ? Pas moyen de m’en souvenir : l’avalanche de grêle a tout balayé, même la mémoire. Pas d’œufs de pigeon, non, trop facile, mais de la bille fine et dense qui giflait la tôle et semblaient accéder directement au tympan. Les mots écarquillés de mon fils seront à jamais noyés sous ce déluge subit. Ma femme m’a regardé avec un rictus signifiant sans doute qu’elle partageait mon rire nerveux. Que faire d’autre, quand le ciel vous hurle aux oreilles sans laisser place à la moindre pensée ? On ne pouvait qu’être témoins, sidérés.
La grêle cognait le sol et puis courait comme un blizzard. Cette chasse en meute masquait la route, la bordure, le caniveau, et je conduisais au juger. Sans peur. Le temps comme suspendu dans cet orage sonore me réveillait une sorte de foi inconnue : ce n’était qu’un jeu, dans un décor et avec des effets trop forts pour être vrais. Il ne pouvait rien nous arriver de grave.
D’ailleurs, un coup de kärsher du soleil a nettoyé un arc-en-ciel sur notre gauche. L’alliance était maintenue. Elle dure encore.
Nous sommes parvenus à Caen sans dommages, en compagnie de trois autres arcs-en-ciel successifs. Quant aux lumières du couchant, au retour, elles ne sont que pour nos yeux et vous n’en saurez rien. Mais vous pouvez imaginer.

—————————–

Pendant ces vacances normandes, j’ai lu Les Affligés, de Chris Womersley, et j’ai apprécié la démarche de l’auteur qui réussit à parler sans détour de viol pédophile, de meurtre, de guerre, de suicide, de vengeance, en évitant violence et complaisance.

Et en ce moment, je lis 5ème Avenue, 5 heures du matin, de Sam Wasson : un régal que j’ai eu le bon goût de me faire offrir pour Noël. Merci.


%d blogueurs aiment cette page :