Comme ça s'écrit…


Le début de l’éternité

Posted in Promo,Textes par Laurent Gidon sur 30 mai, 2012

L’automne dernier, j’ai bien travaillé. En octobre, au moment même où une idée de nouvelle me cravachait l’esprit, une connaissance Internet me demandait s’il m’était possible de lui écrire un texte pour sa revue annuelle. Il me laissait totalement libre, il fallait juste que ce soit de la SF. Et ça tombait bien, c’en était.
J’avais déjà le titre, prémonitoire : Une Éternité personnelle. Y avait plus qu’à… Je crois que je n’ai jamais mis aussi longtemps pour écrire 31 000 caractères. L’idée n’était qu’un principe, un début et une fin, qu’il fallait remplir au gré des carambolages d’inspiration. Jusqu’à ce que, autour de la fin février, soit une éternité plus tard pour une nouvelle, l’éditeur siffle la fin de la partie.
Le texte lui a plu (ouf), nous avons corrigé deux ou trois bricoles, et le voilà paru.
Pas tout seul, heureusement. Le casting de ce Géante Rouge n°20 réunit Patrice Lajoye (à l’édito), Hélène Ramdani, Élodie Boivin, Martin Lessard, Sybille Marchetto, Frédéric Chaubet, Marc Oreggia, Denis Roditi, Hugo Van Gaert, Jérémy Bouquin, Prune Matéo, Norbert Merjagnan, Guillaume Calu, Guillaume Mézin, Gulzar Joby, Christophe Lesieur et Guillaume Parodi, ce qui fait déjà trois Guillaumes, ainsi que les Pépin 2011.
Je sais que tous ces noms d’auteurs vous font envie. C’est donc par pur narcissisme que je vous propose les premières pages de Une Éternité personnelle. Vous lirez la suite quand vous aurez reçu votre Géante Rouge en le commandant ici : http://www.galaxies-sf.com/geante_rouge/achat_numero.php

Une Éternité personnelle

John Meynard Smith se réveilla avec l’impression d’avoir trop dormi. Quelle était l’idée sur laquelle il s’était concentré avant de plonger en hibernation ? Il ne savait plus. Il allait se rendormir lorsqu’une voix vibra au creux de son oreille.
― Bienvenue, Monsieur. Vous rappelez-vous qui vous êtes ?
La question froissa John. Il négligea de répondre.
― Voulez-vous que je vous aide à rassembler vos souvenirs ?
― Qui me parle ? Taisez-vous !
― Je suis votre interface d’autonomisation globale, Monsieur. En l’occurrence, je m’adresse à vous par un implant crânien. Préférez-vous une émission externe ?
― Je n’ai jamais eu d’implant. Tais-toi.
La même voix s’éleva, quelque part devant John.
― Cet implant fait parti des mises à niveau opérées lors de votre réactivation. Vous avez passé trois cent vingt-deux mille six cent trente-sept années en caisson de cryogénisation.
John se recroquevilla sur la couchette. Quelque chose n’avait pas fonctionné.
― Monsieur ? J’ai le plaisir de vous annoncer que votre corps est parfaitement opérationnel.
― Pourquoi… pourquoi si longtemps ?
― Il m’a fallu attendre votre tour, Monsieur. Mais il est venu aujourd’hui. Vous pouvez commencer le reste de votre vie.
John respira profondément. Plus de gêne aux poumons, plus de douleur. On l’avait bien réparé. Mais des millénaires avaient passé. Il se demanda ce qu’étaient devenues ses affaires florissantes, où en était son compte outrageusement créditeur, comment il allait retrouver sa position sociale.
― Qu’est-ce que je peux… que dois-je faire ?
― Rien, Monsieur. Ou tout. Tout ce que vous voulez. Tout est à votre disposition, Monsieur. Tout.
Tout pour lui ? John ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre. Dans la pièce, il reconnut une table et des chaises basses de bois rond posé sur un tapis végétalisé, un écran mural et un plafond luminescent, tous éléments standards. Rien n’avait changé. Était-ce une prison à sa mesure ?
― Je ne comprends pas… J’ai trois cent mille ans de retard, à quoi puis-je être utile ?
― Effectivement, Monsieur, vous ne comprenez pas. Vous ne devez pas être utile. Je le serai pour vous. Par mon intermédiaire, vous avez accès à l’ensemble du système d’interaction avec la planète.
John se figurait assez mal ce que représentait ce système d’interaction. Des sortes de machines, peut-être. Qu’il pouvait commander.
― J’en fais ce que je veux ? Sans compte à rendre à personne ?
― Tant que vous ne détruisez pas durablement l’écosystème, je pense que oui, Monsieur.
― Je prends tout ? Partout ? Et que diront les autres ?
― Il n’y a pas… d’autres, Monsieur.

*

Toutes les pièces étaient vides. John Meynard Smith avait fait le tour du bâtiment entouré de forêt. Il avait reconnu un espace repas, une salle d’exercice physique, plusieurs points d’interconnexion avec écrans ou stéréogrammes, un patio planté, et chacune de ses questions avait reçu la même réponse.
― Alors tout ça est pour moi ?
― Tout cela et le reste, Monsieur.
― Pour moi tout seul ?
― En effet.
― C’est ridicule…
― C’est la solution qui a été retenue, Monsieur.
― La solution ? La solution à quoi ?
― Aux difficultés qu’éprouvait l’humanité dans ses rapports internes et avec son environnement.
― Et cette solution, c’est…
― Oui, Monsieur : un seul être humain à la fois, avec la planète entière à disposition, doté par mon entremise de tous les pouvoirs. Vous êtes l’Héritier.
― Mais… c’est fou !
― Je ne puis juger, Monsieur. Je ne suis que l’exécuteur testamentaire.
― Attendez, je suis bien sur Terre ? J’hérite de la Terre ?
― Oui, Monsieur. La surface est en parfait état. Vos prédécesseurs l’ont globalement respectée et j’ai fait remédier aux rares dysfonctionnements.
― C’est incroyable, c’est fou ! Vraiment n’importe quoi.
― Monsieur aura le temps d’apprécier.

*

La suite… par là.

Une page de publicité

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 25 mai, 2012

Depuis Beigbeder, on peut être auteur de littérature et publicitaire, ce n’est plus interdit. Plus interdit de le dire, bien sûr, parce que le faire, c’est quand même assez commun et très ancien.

Sauf que, faire de la publicité, qu’est-ce ?
Certains de ceux qui n’en font pas rêvent peut-être d’en faire (on peut rêver) sans savoir comment on fait. Et ceux qui la font ne veulent surtout pas dire comment, puisqu’ils ont l’impression que ce serait offrir leurs secrets de fabrication à une horde de concurrents.
Mais en fait, l’immense majorité s’en fout, et surtout s’énerve de toute cette pub qui lui pollue le paysage jusque sur Ternet.
Endossant courageusement le costume (masque et cape comprise) du professionnel bienveillant, serein, mais vigilant, je m’en vais vous affranchir et répondre à deux questions qui résument le truc.

D’abord, la pub, à quoi sert-elle ?
Quand elle est bien faite, à vous aider à choisir comment dépenser votre argent pour satisfaire vos besoins, puis combler vos désirs. Si vous dépensez trop ou mal, c’est de votre faute, ce n’est pas la pub, désolé. Je sais qu’il y a débat là-dessus, on peut en parler si vous voulez, je ne suis pas braqué.
Mais la pub sert surtout à payer tout ce que vous croyez gratuit ou que vous êtes habitués à ne pas payer, ou pas à son coût  réel. En gros, tous les médias, de la presse (là on le sait, la pub rapporte bien plus que ce que payent les lecteurs) à Internet (on le sait moins, ou on ne veut pas le savoir, la gratuité d’Internet est un des plus gros mensonges de ces 20 dernières années). Mais la pub finance pour nous beaucoup d’autres choses aussi, des événements sportifs et culturels jusqu’aux maillots de vos gamins lorsqu’ils jouent au foot dans leur petit club amateur, ou l’affiche du tournoi de belote payée par l’agence bancaire locale. C’est affiché partout, ce financement publicitaire global (c’est même le principe de base : s’afficher), mais on ne veut pas le voir. Oh, surprise, un truc gratuit n’existe pas ! Du tout.
Les dépenses de communication 2010, tous supports confondus, ont dépassé 30 milliards d’euros. La même année, la TVA a rapporté 46 milliards et les impôts des sociétés 50 milliards. La communication est donc comparable à une taxe supplémentaire, librement payée par tous les acheteurs de produits vendus sous une marque qui communique et fait sa  pub. C’est bon à savoir. On paye pour se faire dire qu’on a bien fait de payer et qu’on devrait payer plus.
Voilà pour l’utilité. On pourrait très bien s’en passer et libérer nos écrans, nos journaux et nos paysages de toutes ces incitations à se croire meilleur si on achète le truc machin. Mais il y a fort à parier qu’il n’y aurait alors plus rien sur nos écrans ou dans nos journaux. Pour le paysage, c’est plus stable. On aurait même une chance de mieux le voir… Bref, c’est un choix, et il semble qu’on ne soit pas près de le faire. Question suivante.

La publicité, comment la fait-on ?
Il y a eu plein de théories, avec des mots rigolos (star stratégie) ou incongrus (copy strat… pour faire du nouveau il faut copier) mais elles reviennent toujours à la même procédure :
– on cherche à connaître le produit,
– on cherche à connaître ceux à qui l’on s’adresse,
– on regarde ce que font les produits concurrents
– on essaye de faire mieux.
C’est assez simple, en fait.
Après, on peut compliquer avec des outils à la mode. Il y a vingt ans, c’était le planning stratégique et les études comportementales, on a ensuite beaucoup parlé de benchmarking, de saut créatif, aujourd’hui on s’intéresse au marketing neurologique et au storytelling. Cool.
Croyez-moi ou non, cela revient encore à bien répondre aux questions « qu’est-ce qu’on vend ? », « à qui on s’adresse ? », « qu’est-ce qu’ils ont envie d’entendre ? ». Et donc, si vous trouvez la pub à la fois moche et stupide, interrogez-vous sur les critères intimes qui vous font choisir vos yaourts, votre lessive ou votre prochaine voiture. La pub n’en est que le reflet permanent. Et si ça reste moche et bête, c’est juste que vous ne faites pas partie de la cible : arrêtez de râler et regardez ailleurs.

Vue sous cet angle, la communication est une des branches professionnelles qui s’intéresse le plus à vous, tels que vous êtes.
Longtemps, j’ai pratiqué la publicité avec amertume. Je me vivais comme un mercenaire du grand capital inféodé à des objectifs mercantiles que j’abhorrais. J’avais raison : le vivant ainsi, je le faisais ainsi. Et je me vomissais.
J’ai eu la chance de changer, non de métier, mais de façon de le voir. Et donc de le pratiquer.

Pour commencer, j’ai formulé la chance inouïe que j’ai de vivre depuis près de 25 ans uniquement de ce que j’écris. J’écris des spots radio rigolos, des pages de pub belles ou futées selon ce que le client a envie de voir, des brochures, des notes stratégiques, des sites Internet. J’écris tout le temps et je suis payé pour ça. C’est ce dont je rêvais et j’ai mis longtemps à comprendre que mon rêve était exaucé. Je vous invite d’ailleurs à confronter vos rêves à votre réalité, pour soit changer de réalité soit comprendre enfin comment vous vivez vos rêves (et donc changer de rêves si vous n’êtes pas satisfaits).

Ensuite, j’ai cessé de me fustiger : la communication n’est pas bonne ou mauvaise, elle est, et n’est que ce que j’en fais. Si je la fais bien, avec conscience et honnêteté, la communication est bonne de mon point de vue. Et il y a de fortes chances pour qu’elle ne soit mauvaise pour personne.

Enfin, est-ce que je dois endosser l’image décriée du publicitaire superficiel frimeur, dopé à la coke, surpayé et inculte ? Non. Je ne l’endosse pas. Simplement parce que cette image est fausse, peut-être véhiculée par quelques personnages qui n’ont rien de commun avec les centaines de professionnels (eh oui, depuis le temps, des centaines…) avec lesquels j’ai travaillé.

Ah oui : travailler !
La pub est un travail, comme l’écriture. Y avoir des facilités n’empêche pas la sueur. On va juste plus vite, ce qui permet de garder du temps pour mieux réfléchir. Vous pouvez faire pareil, regarder mieux la pub, réfléchir et vous demander ce qu’elle dit de notre monde, de notre époque, de nos rêves communs. La pub ne cache rien, sauf la misère, et même : on peut souvent la voir par transparence.
Merci de m’avoir écouté.

Stress litt

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 24 mai, 2012

J’éprouve une sorte de fièvre rugueuse lorsque me vient une idée ou une envie de truc à écrire. Surtout si c’est un roman.
En général, le titre me fait « plop » dans la tête. Tout de suite après, je cherche quelle histoire pourrait exprimer tout le potentiel de ces quelques mots à peine formulés. Une situation de départ, un personnage, un autre, des relations qui se nouent, des problèmes à résoudre, parfois de vieilles idées abandonnées qui retrouvent ici un espace où s’imbriquer… L’impression d’avoir attrapé une grosse bobine par un bout de fil et de la voir sauter partout en tirant dessus. Et là, le stress !
Sous forme de questions qui s’emballent.

La première, presque toujours : vais-je me souvenir de tout ce qui se bouscule là, maintenant, dans ma tête, et qui est peut-être génial, voire vital ? J’ai bien essayé de noter, mais mon esprit m’échappe alors même que j’écris, la boule de l’idée est déjà en bout de piste et cogne les quilles, les envoie en cogner d’autres, ça catapulte dans tous les sens, je n’arrive plus à suivre.

La deuxième : est-ce que ça vaut le coup ? Est-ce que ce truc qui me paraît si prometteur sous l’effet de l’excitation et dont la promesse même attise l’excitation dans une boucle de rétroaction positive sans frein, est-ce que ce petit « plop » transformé en tsunami mental, n’est pas juste une banalité sans nom éveillée par une lecture ou un film vu récemment et maquillée en idée neuve par mon cerveau condescendant ? Hein ?
Heureusement, je me fais confiance : même une idée toute vieille, je pense réussir à en faire un truc à moi qui ne ressemblera pas trop à l’original et surtout qui lui ajoutera les couleurs de mes obsessions personnelles. C’est important, la couleur.

D’où la troisième question, immédiate : vais-je y arriver ? Oui, encore et toujours cette crainte de petit enfant devant le vélo qu’il n’a jamais réussi à vraiment dompter. Est-ce que je vais réussir à tenir dessus ? Je sais que j’ai déjà écrit des tas de trucs, mais chaque nouvelle idée sonne comme une première fois. Est-ce que je vais être à la hauteur ?
Les mauvais jours, j’ajoute : est-ce que cette idée ne mérite pas d’être traitée par un autre, un vrai écrivain… d’ailleurs elle l’a sans doute déjà été, je manque de culture littéraire de base et je ne sais même pas qu’un bien meilleur que moi a déjà assuré là où je me risque en tremblant. Trouille.
Pourtant, personne ne m’oblige à m’engager dans ce marécage. D’autant que j’ai déjà six ou sept projets en cours, lesquels avaient – à leur naissance – généré le même carambolage d’enthousiasme, de stress et de questions. J’ai juste envie et du mal à résister.

Ce qui jette la quatrième question : vais-je avoir le temps de mener ce truc au bout ? Ce truc de plus qui soudain devient tellement plus important, sexy, exigeant, que tous les autres trucs en cours. Je sais bien que le truc précédent a eu lui aussi son heure de gloire, et tous les autres avant lui. Ça se bouscule dans mes journées, et jusque dans mes nuits.
Combien de temps cela va-t-il me prendre pour purger mes envies d’écrire ces histoires qui piaffent toutes derrière mon clavier ? Aucune idée. D’autant que, dès demain peut-être, une nouvelle fièvre me prendra et me tordra encore de questions et de stress.

L’idée d’hier s’appelait « Ministère des intentions« . Cela vous évoque-t-il quelque chose ? Si oui, n’y pensez plus surtout, ou la fièvre vous gagnera…

Temps personnel

Posted in Admiration,Vittérature par Laurent Gidon sur 20 mai, 2012

Le temps, c’est de la mémoire. Et c’est très personnel. Selon ce qu’on se rappelle et ce qu’on efface, ce dont on était sûr de se souvenir et ce qu’on croyait avoir oublié, le temps change de volume et de couleur. Il change de sujet.

Nanni Moretti, nouveau président (du Festival de Cannes) note tout ce qui lui arrive avec dates et détails dans des petits carnets. Tout ce qu’il pense qu’il lui arrive : note-t-il le sourire matinale de la boulangère le jour où il a remarqué qu’elle n’avait pas mis de soutien-gorge ? Peut-être. Sa mémoire le note, de toute façon, et lui fera peut-être croire qu’il l’a oublié. C’est capricieux, la mémoire.

La mienne change de capacité selon le thème. Je me souviens de tous les films que j’ai vus, du nom du metteur en scène, des acteurs principaux, parfois du compositeur de la musique, de l’époque où ils sont sortis même si je les ai vus cinquante ans plus tard. C’est de la faute de mon prof de musique, quand j’étais au collège (merci M. Grégoire). Adepte d’une pédagogie sans casse, il nous faisait écouter de la musique par thème, nous obligeant seulement à recopier le titre, le compositeur, l’interprète et la date d’enregistrement, scrupuleusement notés au tableau. Il y avait beaucoup de musique de film. Je me souviens même de celle du Train, par Maurice Jarre, alors que je n’ai jamais vu le film. On va dire que j’ai une mémoire auditive et que je n’ai pas besoin de noter.

En revanche, je suis incapable de me rappeler ce que j’ai lu le mois dernier. Alors je note. Sans noter. Je veux dire que j’écris dans un carnet le titre, l’auteur, l’éditeur, l’année de parution et le mois de lecture de tous les livres que je lis, mais sans leur attribuer de note ou d’étoile. Parce que ma mémoire émotionnelle est fidèle : il suffit que je me souvienne du titre pour me rappeler si le livre m’a plu et pourquoi.

Il faudrait que je note toute les personnes que je rencontre. Non pas noter la qualité de la rencontre, mais bien le nom, la date et le champ mémoriel (professionnel, familial, éditorial, sportif…). J’ai une excellente mémoire des visages, mais je suis la plupart du temps incapable de me rappeler dans quelles circonstances j’ai vu la personne. Je sais que je la connais, c’est tout. Mais cela peut aussi bien être l’employée qui recharge les rayons de la supérette bio que la mère d’un joueur dans l’équipe que je coache. Cela conduit à des situations qui pouvaient être délicates avant que je n’aborde le problème en frontal. Je dis donc « Je sais que nous nous connaissons, mais je n’arrive pas à me souvenir d’où » et la personne s’empresse de m’affranchir. Sans se vexer. On ne peut pas se vexer des maladresses d’un handicapé, n’est-ce pas ?

Mon temps mémoire est donc très personnel, comme le vôtre, comme celui de chacun. L’avenir aussi, que je peux peindre de ma couleur personnelle, comme vous. Il me faudra beaucoup de peinture. Je me souviens de ce que j’avais répondu au dentiste qui me posait ma première couronne sur une dent cassée en me prévenant que ça ne tiendrait qu’une dizaine d’années : « Pas grave, je serai mort avant d’avoir trente ans. » J’avais menti et lui aussi : nous sommes toujours là, cette vieille couronne et moi.

Un qui ne se doutait pas non plus qu’il vivrait aussi longtemps c’est John Meynard Smith, le héros de Une éternité personnelle.
Cette nouvelle, ma dernière et celle que j’ai mis le plus de temps à écrire, sortira dans le prochain Géante Rouge, avec d’autres nouvelles sans doute très bien, mais que je n’ai pas lues. Ce que j’ai lu en revanche, c’est le portrait que me consacre Hélène Ramdani. Elle m’a tiré des larmes, cette Hélène, et je la remercie publiquement de cette émotion avant de lui claquer deux bises à la prochaine occasion.

Merci Hélène, le temps passé avec toi n’a pas besoin d’être noté, il gravé quelque part sous mes côtes.

Jeudi (à quelques minutes près)

Posted in Admiration,Jeudi par Laurent Gidon sur 17 mai, 2012

Retour rapide de la citation du jeudi en l’honneur de Nicolas Fargues.
D’ici deux semaines j’espère avoir le plaisir de le rencontrer. Je me suis penché sur ses livres et viens de dévorer Beau rôle sans pouvoir le lâcher, non à cause d’un suspens à la thriller, mais pour ses contre-pieds permanents, sur toutes les positions sociales, raciales ou culturelles. J’attaque ensuite J’étais derrière toi, et dès les premières pages, ça résonne.

En fait, j’ai attendu la trentaine pour comprendre que j’étais exactement comme tout le monde et qu’on était tous dans la même galère, que j’avais été un sacré abruti de me croire au-dessus de la mêlée. D’ailleurs, ma psy c’est ce qu’elle m’a dit dès notre première séance, au mois de juin : « maintenant, vous n’êtes plus au-dessus des autres, vous êtes parmi les autres », en insistant bien sur parmi. Les autres, avant, moi, je pensais que je n’avais rien à leur dire. Mais, les autres, j’ai été bien content de les trouver quand j’ai eu besoin de parler. Parce que, tu sais, avant, je ne parlais pas. Monsieur pas de problèmes, je te dis. Et, aujourd’hui, je peux te dire que c’est parce que j’ai parlé des heures, à des oreilles attentives ou non d’ailleurs, peu importe, que je m’en suis tiré. Oui, je le dis haut et fort : Merci les autres, merci !

J’étais derrière toi – Nicolas Fargues, P.O.L – 2006

Voilà pour Nicolas Fargues, en attendant d’aller voir en vrai ce qu’il veut dire dans sa dernière Ligne de courtoisie.

Méditation

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 15 mai, 2012

Je suis un roc.
Je suis un roc et rien ne bouge.
Je suis un roc qui sent le dedans et le dehors.
Je suis un roc de calme intérieur et d’impassibilité extérieure.
Je suis un roc à l’immobilité transparente.
Je suis un roc seulement affecté par écho de l’univers naissant.
Je suis un roc et rien n’empêche l’expression du monde de m’imprégner.
Je suis un roc perceptif dont aucune pensée, aucun mouvement, ne vient troubler la perception.
Je suis un roc qui sent le haut et le bas.
Je suis un roc ancré profondément dans le sol.
Je suis un roc en lien avec les énergies telluriques.
Je suis un roc éprouvant la poussée de la Terre.
Je suis un roc captant les messages des temps enfouis.
Je suis un roc dressé vers le ciel.
Je suis un roc tendu comme une antenne.
Je suis un roc baigné par l’énergie de l’univers.
Je suis un roc aligné entre la Terre et le ciel.
Je suis un roc traversé par les influences complémentaires.
Je suis un roc qui s’allie des puissances réconciliées.
Je suis un roc et je le les sens tourner en moi.
Je suis un roc dont le cœur se réchauffe à cette ronde.
Je suis un roc d’où rayonne cette énergie combinée.
Je suis un roc immuable et dissout dans des forces qui le dépassent.
Je suis un roc qui sent l’ici et le maintenant.
Je suis un roc qui sent le partout et le tout le temps.
Je suis un roc présent d’éternité.
Je suis un roc.
Je suis.

De soleil et de lune

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 14 mai, 2012

Voici quelques années, nous étions à Turin pour notre anniversaire de mariage et nous dînions dans un restaurant un peu gastronomique dont la carte nous restait totalement incompréhensible. Mon épouse ne parle pas un mot d’italien et je me limite pour ma part à « buon-giorno-ciao ». Nous avions bien essayé de suivre les explications du serveur, mais elles n’étaient à nos oreilles qu’une musique exotique et charmante. Le jeu était alors de commander n’importe quoi en se référant uniquement à la sonorité des plats. Il n’y a pas grand danger, à moins d’être perclus d’allergies alimentaires. Les assiettes offraient des surprises étonnantes, artistement cuisinées et disposées de façon à n’être pas reconnaissables. Il fallait goûter. Et y revenir, parce qu’en l’absence d’indice les plats étaient difficiles à décrypter. Était-ce bon ? Excellent, ou juste bizarre ? Pas facile d’en décider avant d’avoir fini, et même après.
Ce souvenir m’est revenu après un week-end d’expériences en apparence contradictoires. Un superbe spectacle* circassien (j’aime ce mot, allez savoir pourquoi) et une tarte divine à la fraise pour fêter l’anniversaire de ma mère, un différend violent avec notre voisin, une longue balade avec enfants dans une forêt peuplée de légendes celtes et de lieux aux énergies puissantes, l’agression verbale d’un parent de joueur qui me reprochait de ne pas avoir assez fait jouer son fils dans un match de handball, un super film des Jaoui-Bacri**, une opération probable pour hernie chez un de mes fils… Difficile d’en tirer un bilan clair.
Difficile et inutile. Cela ne s’évalue pas avec une règle à calculs en espérant un chiffre positif au final. Tout là-dedans a du sens et m’invite à me positionner, à choisir qui je suis, à apprécier l’expérience pour ce qu’elle est comme pour ce qu’elle dit, et surtout à la vivre jusqu’au bout au lieu d’essayer de la jauger.
Le restaurant turinois s’appelait Sol é Luna. Tout était écrit dès l’enseigne. Nous allions entrer dans un lieu de soleil et de lune, de jour et de nuit, où tout aurait de l’intérêt quel que soit l’astre qui l’éclaire (je sais, la lune n’est pas un astre, tant pis). J’ai vécu de la même façon mon week-end de soleil et de lune : chaque moment, agréable ou non sur le coup, brillait de sa propre lumière qu’il me suffit de chercher et de recevoir. Fermer les yeux laisse trop d’éléments dans l’ombre. Ce que l’on ne veut pas voir ne s’efface pas : cela œuvre en cachette, souvent comme une sape, jusqu’à ce qu’une barrière ou un édifice personnel s’effondre.

*Pour ceux qui croiseraient la Compagnie XY, ne ratez pas « Le grand C« , son spectacle virtuose de porter-lancer qui fait à la fois sentir le poids du corps et la légèreté de l’être.
**Parlez-moi de la pluie
Le grand C - Compagnie XY

Contresens

Posted in Djeeb,L'Abri des regards,Promo par Laurent Gidon sur 8 mai, 2012

En parlant des Djeeb comme de livres légers écrits pour le plaisir, j’ai commis un funeste contresens.
Ceux qui cherchaient une lecture facile pas prise de tête en sont sortis accros à l’aspirine.
Et ceux qui voulaient partager une expérience plus profonde ne s’y sont même pas penchés.
Djeeb n’a pas trouvé ses lecteurs, fin de l’histoire.

Sans amertume, j’ai reconnu intérieurement mon erreur. Puis je me suis tourné vers d’autres écrits dont la nature n’échapperait à personne – traiter de suicide et de dépression ne prête pas à l’ambiguïté – afin de creuser ce qui doit l’être sans me noyer dans l’incompréhension et l’indifférence. Les retours que j’en ai reçus m’ont confirmé que je n’avais rien à faire dans le créneau de l’imaginaire de détente. Ce que je dois écrire se situe ailleurs.

Pourtant, cette faute du contresens me poursuit. En écrivant Atempo en une nuit fiévreuse (je l’ai retravaillé ensuite) j’étais sûr de tenir le truc qui bouleverserait les lecteurs et leur dévoilerait tout ce qu’une approche décomplexée de la SF pouvait offrir de métaphysique. Le destinataire de ce texte m’a dit ne l’avoir même pas lu jusqu’au bout. Il montait une grosse anthologie et a lâché cette grotesque histoire de temps-particule dès les premières lignes.

Contresens encore. J’avais fait du sous San Antonio et noyé mon propos dans des formules empruntées aux poubelles de Michel Audiard. Le texte est paru dans la confidentialité, et les rares lecteurs qui l’ont chroniqué m’ont confirmé le contresens : ça voulait être drôle, et ça ne l’était pas.
Sauf qu’Atempo ne veut pas être drôle. Il avance fardé, c’est tout, un peu comme Djeeb. Quand Djeeb traite de l’absence du mal comme du bien, du déni de responsabilité dans un cadre d’ambitions contradictoires, Atempo décrit une réalité à sommes nulles dont les gagnants, les archétypes créateurs de richesses, ne font que creuser les pertes des perdants. Une société qui ne peut qu’évoluer en prenant un virage à 90° alors que les combats ordinaires tirent indéfiniment sur le même axe. Le titre de ce billet sonne d’ailleurs comme une définition de cette histoire et de son sous-texte : contresens de lecture, mais aussi contresens des actions et nécessité de trouver un sens qui n’aille pas « contre » pour avancer.

Cette nouvelle est la dernière à paraître sous le pseudo de Don Lorenjy. Pour l’occasion j’ai tenté de dire combien elle me semblait porteuse d’idées sous ses airs de farce. Sans résultat.
Sera-t-elle mon dernier contresens ? Peut-être pas. En lisant une chronique qui critiquait sévèrement ses effets d’oralité, j’ai compris qu’il y avait moyen de la sauver.
Atempo n’a pas été écrit pour être lu, mais pour être dit et entendu.
Alors je m’y suis collé.
Près de 40 minutes de lecture, micro en main. Je ne suis pas acteur, ma diction ne tient pas la distance. Il m’a fallu plusieurs heures de montage pour éliminer tous les savonnages, silences et bruits de bouche, puis faire tenir le tout dans 30 minutes audio.
Je ne sais pas ce que donne le résultat, Atempo me sort maintenant par les oreilles. Mais j’aurais fait tout ce qui est en mon pouvoir pour l’adresser au lecteur, et maintenant à l’auditeur.

Vous pouvez l’écouter en cliquant ici.
Et s’il vous a plu, vous pouvez voter pour lui au prix Rosny, en toute légitimité bien que vous ne l’ayez pas lu.

Le magazine où est paru Atempo


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