Comme ça s'écrit…


Nous sommes donc bien d’accord…

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 22 février, 2011

Je reçois aujourd’hui, de la part d’un ami bienveillant, un fichier pouvoirpoint présentant les 33 (!) articles irréfutables du contrat qui nous lie. Florilège :

Le système mis en place dans notre monde libre repose sur l’accord tacite d’une sorte de contrat passé avec chacun d’entre nous, dont voici dans les grandes lignes, le contenu.

J’accepte la compétition comme base de notre système, même si j’ai conscience que ce fonctionnement engendre frustration et colère pour l’immense majorité des perdants.

J’accepte d’être humilié ou exploité à condition qu’on me permette à mon tour d’humilier ou d’exploiter quelqu’un occupant une place inférieure dans la pyramide sociale.

J’accepte la recherche du profit comme but suprême de l’Humanité, et l’accumulation des richesses comme l’accomplissement de la vie humaine.

J’accepte que le pouvoir de façonner l’opinion publique, jadis détenu par les religions, soit aujourd’hui aux mains d’affairistes non élus démocratiquement et totalement libres de contrôler les États, car je suis convaincu du bon usage qu’ils en feront.

J’accepte que l’on mette au banc de la société les personnes âgées dont l’expérience pourrait nous être utile, car étant la civilisation la plus évoluée de la planète (et sans doute de l’univers) nous savons que l’expérience ne se partage ni ne se transmet.

J’accepte que les industriels, militaires et politiciens se réunissent régulièrement pour prendre sans nous concerter des décisions qui engagent l’avenir de la vie et de la planète.

J’accepte que les banques internationales prêtent de l’argent aux pays souhaitant s’armer et se battre. Je suis conscient qu’il vaut mieux financer les deux bords afin d’être sûr de gagner de l’argent, et faire durer les conflits le plus longtemps possible afin de pouvoir totalement piller leurs ressources s’ils ne peuvent pas rembourser les emprunts.

J’accepte que le reste de la planète, c’est-à-dire quatre milliards d’individus, puisse penser différemment à condition qu’ils ne viennent pas exprimer leurs croyances chez nous, et encore moins de tenter d’expliquer notre Histoire avec leurs notions philosophiques primitives.

J’accepte l’utilisation de toutes sortes d’additifs chimiques dans mon alimentation, car je suis convaincu que si on les y met, c’est qu’ils sont utiles et sans danger.

J’accepte l’idée qu’il n’existe que deux possibilités dans la nature, à savoir chasser ou être chassé. Et si nous sommes doués d’une conscience et d’un langage, ce n’est certainement pas pour échapper à cette dualité, mais pour justifier pourquoi nous agissons de la sorte.

J’accepte d’être traité comme du bétail, car tout compte fait, je pense que je ne vaux pas mieux.

J’accepte cette situation, et j’admets que je ne peux rien faire pour la changer ou l’améliorer. (article illustré par un obèse sur canapé, avec bière, clope et télécommande à la main)

J’accepte même de défendre à mort ce contrat si vous me le demandez.
Je sais que vous agissez pour mon bien et pour celui de tous, et je vous en remercie.

Voilà. Ce n’est qu’une sélection, les articles étant parfois redondants mais souvent ironiques et jouissivement bien vus. Seule fausse note à mon goût, cet article 26 qui tente d’imposer la défiance scientifique et justifier le créationnisme alors qu’à mon sens, mystique et science n’ont pas à être opposées ni même comparées.
Alors, tout ceci, ces 33 articles pour nous convaincre de revenir vers la vraie religion vraie ? Je ne sais pas, mais c’est casse-pieds d’imaginer que quelqu’un puisse avoir raison pour de mauvaises raisons.

Questions numériques

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 11 février, 2011

Le 4 février dernier s’est tenu une assemblée générale regroupant divers acteurs du monde du livre et en particulier des auteurs sur le thème des droits numériques.

Il est posé en introduction que « Bientôt le papier ne sera plus qu’un avatar du livre, dont la forme numérique sera la matrice ». D’où l’intérêt (sinon l’urgence) de discuter ce que seront les rapports entre auteurs, éditeurs, diffuseurs et lecteurs. Après, on peut débattre de la réalité à venir du marché numérique et de sa prééminence sur le papier, mais admettons le postulat de base, ça permet de penser à la suite.

Je vous laisse prendre connaissance ici de ce qui s’est dit dans le détail, en résumant juste les revendications clés :

– la création d’un contrat distinct pour la cession des droits numériques

– cessions des droits limitée à une période de trois ans – qui reste cependant à mieux définir

– une discussion claire sur le pourcentage versé

Revendication, contrat, pourcentage… Cela flaire la crainte de l’entubage et place le débat sur un mode « je dresse mon rempart face au tien pour qu’on puisse discuter par-dessus ». Certes, les auteurs à l’origine du mouvement ont sans doute encaissé pas mal avant d’en arriver à ces prises de position, et il faudra peut-être en passer par cette forme conflictuelle, nous ne sommes pas dans un monde de Bisounours.

Je voulais quand même apporter quelque nuance et soutenir des envies de coopération qui ont leur place, parallèlement au combat.

Les éditeurs avec lesquels j’ai été amené à discuter contrat ont toujours accepté de ne pas traiter l’exploitation des droits numériques dans le contrat papier. Les positions ne sont donc pas bloquées. Demander les évolutions, se positionner en partenaire pour sortir de l’alternative soumission/opposition, cela reste une démarche individuelle possible, indépendamment de légitimes attitudes collectives. Car il s’agit bien pour moi d’attitude plus que de rapports de force.

Ainsi, je trouve trop belle pour la laisser passer l’occasion de remettre à plat les relations auteur/éditeur. Ce n’est pas qu’une question de contrat, de droits et de pourcentage, et j’ai l’impression que sous ces thèmes liés en surface au numérique, affleure plus profondément l’ambition pour certains auteurs de se passer tout simplement d’éditeur. Ceux qui le peuvent n’ont pas besoin du numérique pour ça (voir le cas Nabe). Mais les autres ? Des auteurs expérimentés pourront faire part de leur expérience en la matière. Perso, l’éditeur je ne peux pas m’en passer.

Mais me passer de quoi ? Qu’est-ce qu’on fait avec son éditeur, lorsqu’on est (un peu) auteur à l’âge numérique, mais pas assez grand pour se publier tout seul ?

On commence par travailler sur le texte. J’ai bien envie de vous proposer deux versions d’une nouvelle, avant et après travail en collaboration avec un éditeur qui connaît son boulot. Saurez-vous reconnaître la version améliorée ? Je n’en doute pas.

En numérique, la qualité du texte – notion volontairement vague permettant à chacun, auteur, éditeur ou lecteur de la préciser, et où je place l’adéquation entre la forme d’un texte et l’effet qu’il est censé avoir sur le lecteur – aura toujours autant d’importance. Qu’on souhaite divertir, faire réfléchir ou inventer une nouvelle forme d’art, il faudra toujours y mettre la manière. Au lieu de gâcher du papier, on gâchera du temps, mais le problème sera le même : un texte pas abouti ou en décalage avec sa promesse ne sera pas lu. Dégagé des risques financiers de la fabrication/mise en place du support physique, l’édition numérique devra se forcer à valoriser l’apport strictement littéraire de l’éditeur pour ne pas céder à la tentation de publier trop vite n’importe quoi et ruiner définitivement le potentiel d’un auteur.

Si on me demandais de scruter ma boule de cristal, je verrais peut-être l’avenir numérique sous forme de couple auteur/éditeur, avec un travail éditorial crédité au générique, un vrai nom et pas seulement une marque. Sera-ce une caution pour certains lecteurs ? Dans la grande foire-à-tout numérique déjà en place, je n’en doute pas.

Ce qui m’amène au second point de cette collaboration : vendre le texte. Le faire passer auprès des lecteurs. Et là, je crois que les auteurs vont pouvoir se permettre d’être un peu plus exigeants envers leur partenaire éditeur. Envoyer des SP, même parfaitement enrobés ou ciblés, ne suffira plus. D’ailleurs, ça ne suffit déjà plus. Les cocktails et les invitations aux salons non plus. Et tout le monde ne va pas passer à la télé ou à la radio, ou alors ça aussi n’aura plus aucun effet.

Il va falloir communiquer autrement et mieux, chercher d’autres canaux de diffusion, tisser une relation personnelle avec chaque lecteur potentiel, sur chaque livre. Et donc peut-être en publier moins, pour que chaque éditeur accompagne plus loin et surtout plus longtemps ceux sur lesquels il s’engage.

Va-t-on vers une sorte de contrat de semi-exclusivité auteur/éditeur ? Je ne sais pas. Mais je me doute bien qu’un auteur qui aura été le coup de cœur de son éditeur pendant une semaine avant d’être chassé par la cohorte des coups de cœur en attente se dirigera vers un autre type de partenaire pour promouvoir son texte, une fois que toutes les questions de mise à disposition du public seront réglées par la très longue, très lente, et pourtant très attendue évolution numérique.

Pas qu’une question de droits, de pourcentage ou de durée, mais une vraie relation de partenariat à mettre en place, ou à valoriser parce que certains ont déjà su la mettre en place.

Paroles de jeudi

Posted in Jeudi par Laurent Gidon sur 10 février, 2011
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La démocratie fout le camp, la République est une catin que se payent les financiers par la procuration de leurs valets politiques, plus personne n’a le moindre respect pour nos institutions ni pour leurs garants, et c’est bien mérité, mais…

Mais nous vivons quand même dans un pays où quelqu’un comme Emmanuel Todd a le droit, sur une radio publique (France Culture) pouvant être considérée comme une « certaine voix de la France », de tenir très fort et multiplement, sans qu’on lui coupe le micro ou apporte de contradiction, des propos qui lui auraient valu d’avoir ailleurs la langue tranchée, pour commencer. Mais non, personne ne s’offusque, ça glousse même dans le studio. Florilège (valant citation du jeudi) :

La France méprise Sarkozy, les sondages d’opinion sont là…
C’est toujours le même problème avec le régime Sarkozy, à quel moment il est plus égaré qu’à d’autres…
La droite a un programme de mise au pas sécuritaire qui s’appuie sur les segments âgés de la population. Au-delà des blagues sur les gesticulations de Sarkozy en tant que personne…
Je peux dire que ce type fait n’importe quoi.
On est dans un univers de fou… Je refuse de faire semblant de m’intéresser à ce que va dire Sarkozy ce soir.
Nicolas Sarkozy est quelqu’un qui se couche… C’est un gamin qui débarque dans la cour de récré, qui lâche des boules puantes, et puis après il obéit à la maîtresse.

Yeah, Rock’n Roll !

J’entends encore des gloussements au fond de la classe, mais je vois deux choses dans les paroles de Todd.
D’une part, aussi grippée serrée que soit notre démocratie elle garde encore assez de souplesse pour laisser s’exprimer sur ses ondes des opinions positionnées contre les personnes au pouvoir, à la limite de l’insulte. Donc une certaine satisfaction quant à cette liberté, c’est chouette, jouissons-en. D’autant qu’il s’agit là d’un sociologue et non d’un humoriste assermenté provoc dont le lancé de crotte serait le fonds de commerce. Aujourd’hui, en France, on peut agrémenter un point de vue scientifique d’un lâché de bombabouses sans risque de Bastille.
Ensuite, et après avoir fait taire mes propres gloussements (c’est vrai que ça fait du bien de l’entendre se faire rhabiller pour l’hiver), je me suis demandé si le mépris des institutions était uniquement dû aux errements du pouvoir. Certes, l’attitude et les expressions de notre président incitent à lui répondre sur le même ton, mais quand même. Il a quitté l’estrade sur laquelle sa fonction le plaçait pour descendre dans un caniveau déjà bien encombré. Est-ce qu’on ne se sentirait pas plus grand en le laissant s’y ébattre pour lui répondre au niveau présidentiel qu’il aurait dû conserver ? Des arguments, des idées, un peu de respect même pour ceux qui n’en montrent aucun, bref une fidélité à ce que l’on croit être.
Le mépris est plus contagieux que la démocratie : je recommande l’auto-vaccination.

Liberté en notre « non ! »

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 8 février, 2011

Une de mes nouvelles a reçu un prix. D’ordinaire, je n’en ferais pas état (bien sûr que si, vous me connaissez !), mais il se trouve qu’elle cadre un peu avec se qui se trame ici (la justice en France) ou là (Tunisie, Égypte…), partout où des gens prennent des risques pour dire que ça suffit comme ça. Pas une nouvelle qui donne des leçons, mais qui cherche le moment où quelqu’un, enferré dans une situation qui le coince de toute part, finit par dire « Non ! » malgré la menace.
C’est à mon sens le moment de la vraie liberté. L’instant où ce que l’on risque de perdre à moins d’importance que la nécessité de refuser.
Refuser quoi ? À chacun de déplacer le curseur au gré de sa morale personnelle. L’idée est plutôt de garder l’œil ouvert sur toutes nos petites acceptations du quotidien, et les grandes aussi – qui sont souvent aussi graves de conséquences que difficiles à distinguer, sur l’air connu de plus c’est gros moins ça se voit. Et surtout de ne pas confondre avec l’indignation – utile et déjà bien promue – mais dirigée vers les errements des autres alors qu’il y a du boulot devant chaque porte.
Voilà, ce serait la pensée du jour à dépoussiérer tous les jours : qu’est-ce que j’accepte malgré mes convictions ? Sans se juger, se culpabiliser (on vit très bien avec la culpabilité), juste se regarder accepter au lieu de nier ou s’auto-justifier. Pour se donner une chance un jour de finir par ne plus l’accepter. Briser cette longue chaîne de micro-compromissions qui nous emprisonne dans un monde créé uniquement par… nous.
Et, Liberté, d’écrire enfin ton non.

Self thursday

Posted in Jeudi par Laurent Gidon sur 3 février, 2011

Une auto-citation ce jeudi-ci, parce qu’une anthologie parue il y a deux mois manque de visibilité à mon goût (pas qu’elle en trouve beaucoup plus ici, mais au moins j’aurai fait ce que j’aurai pu).

Nous étions des surhommes. La savane douce à nos pieds, le vent toujours indulgent, à nos courses comme à nos rires. Nous étions des Seigneurs. Tout nous donnait plaisir à vivre. La faim trouvait sa chair, la soif toujours sa source. Nous étions grands et forts, et libres autant que libre se peut. La mort même sonnait comme une aventure, heureusement lointaine. Oui, le temps nous était clément. Il nous était compté aussi.

Toumaï Transfert, dans Afrique-s,
anthologie des éditions Parchemins&Traverses

Tous les autres jeudis, chez Chiffonnette.


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