Comme ça s'écrit…


Ouverture

Posted in Djeeb,L'Abri des regards,Réflexitude par Laurent Gidon sur 28 octobre, 2013
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Une version antérieure de ce billet tournait un petit peu trop autour de mon nombril, aussi je me suis permis de la dégager pour laisser place à quelque chose qui correspondrait mieux au titre.

Une intéressante discussion sur le mur Facebook d’une amie m’a conduit à m’interroger sur les arguments scientifiques contre l’homéopathie. Ceux-ci sont remarquablement réunis dans cet article.
Je me fiche un peu de l’homéopathie, je ne l’utilise pas pour me soigner, je ne suis pas malade. Mais j’ai eu envie de comprendre pourquoi ses détracteurs paraissaient aussi virulents, et pourquoi aussi les médecins les plus étonnants que j’ai pu rencontrer sont homéopathes.

Par manque de temps, je ne peux pas m’étendre sur le sujet en une seule fois, donc j’y reviendrai en mises à jour successives.

Pour commencer, petit rappel sur l’homéopathie telle qu’elle est définie. C’est une approche non conventionnelle de la médecine reposant sur trois principes : la similitude (traiter le mal par le mal), l’individualisation des cas (état global unique de l’individu et pas seulement ses symptômes) et l’infinitésimal (dilution des substances jusqu’à plus rien). Elle est inventée par un médecin allemand à la toute fin du XVIIIème siècle, ce qui est à la fois récent par rapport à des médecines traditionnelles telles que l’acupuncture (première traces il y a 5000 ans), et ridiculement vieux au regard des progrès actuels de la médecine occidentale.

Les critiques contre l’homéopathie suivent deux voies principale : la contestation de son efficacité thérapeutique et la contestation de ses principes.
À ce jour, aucune étude scientifique, même celles conduites en collaboration avec des homéopathes convaincus, n’a permis de prouver l’efficacité de l’homéopathie. Cela devrait signifier la fin du débat, mais quelque chose me chiffonne : le fait que ces études reposent sur des bases statistiques de l’essai en double aveugle et surtout la reproduction d’un même traitement pour des symptômes identiques. L’essai en double aveugle est en effet un outil dont le but est d’éliminer tout élément subjectif, difficilement utilisable selon moi pour valider une approche totalement liée à la nature individuelle de chaque « sujet ». J’ai l’impression que cette méthodologie contredit le principe même de l’homéopathie.

Je considérerai ici le corps comme un système dédié à l’acquisition et au traitement d’informations. Pas de métaphysique entre nous : que ce soit par les sens ou par le fonctionnement de la plupart des organes jusqu’à l’organisation même des cellules, le corps ne fait qu’échanger des molécules ou des signaux avec son environnement. Un peu comme un ordinateur, mais je ne veux pas m’arrêter à cette analogie de fonctionnement. Ce qui m’intéresse là, c’est l’individuation de l’ordinateur.
Avez-vous remarqué combien chaque ordinateur devient très vite unique en fonction des habitudes (bonnes ou mauvaises) de son utilisateur ? Malgré un mécanisme, des systèmes d’exploitation et des logiciels identiques, il est très difficile de s’y retrouver lorsqu’on utilise l’ordinateur d’un autre : ce n’est pas rangé pareil, ça ne réagit pas pareil, la communication passe mal.
À l’échelle du corps, j’ai l’impression que l’individualisation est incroyablement plus importante, qu’elle commence au premier jour et continue toute la vie. Même un bébé à la naissance est déjà façonné par une vie intra-utérine qui lui est propre, absolument non reproductible, et réagit à des stimuli que personne d’autre que lui ne perçoit.
Comment espérer alors qu’un groupe d’individus, réunis autour de symptômes communs mais tous uniques dans le mode de communication que leur corps aura développé avec l’environnement, pourra réagir de la même façon à un signal ?
La seule solution me semble être de faire hurler le signal, pour que tous se bouchent les oreilles. Et c’est ce que me semble faire la médecine allopathique : concentrer les modes d’action pour faire taire les organes. C’est apparemment efficace, puisque visible et reproductible. À part les sourds, tous les cobayes réagissent pareil.
Je me doute bien que si des médecins homéopathes ont participé à ces études, c’est qu’ils escomptaient des résultats positifs et donc que la méthodologie leur a paru valable. Ils se sont trompé. Mais je n’ai toujours pas l’impression qu’on a testé la validité de l’approche homéopathique. On ne sait pas si, en traitant le mode de communication individuel de chaque corps par le stimulus qui résonne en lui et peut-être en aucun autre, il est possible de le faire réagir positivement à ce qu’on nomme maladie.
Quitte a utiliser des approches statistiques, il pourrait être intéressant de comparer les dépenses de santé et la fréquence des consultations chez de larges groupes d’individus consultant soit en homéopathie, soit en allopathie. Cela n’éliminerait pas l’effet placebo, le seul consenti à l’homéopathie. Mais, s’il apparaissait que les individus croyant en l’homéopathie dépensent moins et consultent moins, cela montrerait au moins l’intérêt de l’étiquette «homéopathie» en termes de santé publique.
L’a-t-on fait ? Je ne sais pas, mais je voudrais bien le savoir.
La suite, une autre fois.

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J’ai relu L’Étranger après avoir vu un documentaire sur les amoureux de Camus, et j’ai compris pourquoi j’étais trop jeune la première fois que ce livre m’est passé entre les mains. Bien sûr, j’écoute beaucoup de Lou Reed, notamment Magic and Loss. Ma chanson préférée du Lou reste Last Great American Whale sur son album New York.
Salut Lou, et merci pour la baleine. (Ha, Ha, pas pu résister)

Je n'ai pas trouvé l'auteur de cette photo. En cas de problème de droits, dites-moi.

Je n’ai pas trouvé l’auteur de cette photo. En cas de problème de droits, dites-moi.

Logique

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 11 octobre, 2013

Lorsque j’étais étudiant, il m’a été souvent et longuement expliqué qu’une entreprise, un magasin, un agence bancaire ou un atelier de cordonnier n’étaient pas des unités de production ou de services, mais des centres de profit. On pouvait y faire n’importe quoi ou même rien, tant que ça rapportait plus que ça coûtait on avait bon. En même temps, j’étais sur les bancs d’une école de bizness, alors j’avais payé pour entendre ça (l’école elle-même est un centre de profit).
Lorsque j’étais gamin, mon village s’enorgueillissait du magasin de Solange : une épicerie à l’ancienne où Solange nous attendait derrière son comptoir. Il n’était pas question de fureter dans les rayons, toucher la marchandise, ni même espérer choisir.
Non, il fallait s’exprimer.
Dire ce dont on avait besoin… et donc le savoir.
Solange, qui connaissait bien ses produits et ne tardait pas à bien vous connaître aussi, vous conseillait ce qui pouvait le mieux vous convenir.
On en parlait avec elle, il nous arrivait de ne pas être d’accord et Solange s’engageait alors à nous rembourser ou à nous offrir le produit que nous aurions choisi si celui qu’elle avait sélectionné pour nous ne donnait finalement pas satisfaction. Il lui arrivait aussi de nous réponde d’un violent « Là, j’ai rien pour vous ! » alors que nous demandions juste un des reblochons qui s’affinaient patiemment dans son présentoir. Car selon Solange, et selon l’idée qu’elle se faisait de nous, aucun de ces reblochons ne nous conviendrait. On pouvait toujours insister, elle se braquait : « J’vous l’vend pas, c’est du plâtre, c’est pas pour vous, vous allez revenir en râlant, ça va se savoir que je ne satisfait pas le client, et ça va couler le magasin ! »
Parce que Solange tenait un magasin, et pas un centre de profit.
Aujourd’hui, Solange a fermé depuis longtemps, elle a même pris sa retraite au cimetière et plus personne ne tient le magasin. Il faut aller au supermarché.
Les rayons du supermarché sont conçus pour flatter nos envies et nous soumettre à la tentation.
Chacun de nos pas, de nos gestes, de nos regards même, a été ausculté en laboratoire, disséqué et remonté de façon à optimiser le parcours, inciter à remplir le caddie, faire acheter le plus possible. Il faut une volonté de bénédictin, un détachement de Bouddha ou un porte-monnaie d’écrivain crève la faim pour résister.
Que nous soyons satisfait ou pas de nos achats importe peu : seule la quantité compte.
Le supermarché sait que nous reviendrons et qu’il refera des profits sur nos envies. De toute façon, il a tué le magasin de Solange.
Nous sommes passé d’une philosophie de comptoir à un une excitation des pulsions.
Derrière le comptoir de Solange, il y avait la reconnaissance de mes besoins pour conduire à leur satisfaction.
Dans les rayons du supermarché, il n’y a que la stimulation de mes envies et une systématisation de l’insatisfaction. Me rendre accro pour que je revienne consommer plus.
C’est cela un centre de profit. La satisfaction du client n’y est qu’un argument marketing de façade. Ce qui compte, c’est le cash, et il faut que ça rentre !
Mais nous avons choisi de passer d’une philosophie de comptoir à cette excitation des pulsions.
Personne ne nous y a obligé. Cela flattait quelque chose en nous.
Au lieu de nous centrer sur nos besoins – les cerner, les creuser, chercher les solutions pour les satisfaire – nous avons choisi de nous disperser sur nos envies. Nous savons qu’elles ne sont jamais satisfaites, mais justement : nous sommes devenus accros à cette insatisfaction chronique. Nous appelons confort cette possibilité de perdre du temps et de l’argent dans des grandes surfaces aux néons criards au lieu de confier nos besoins à quelqu’un qui les respecte et sait les satisfaire.
Quelles conclusions tirer de tout ça ?
Parmi toutes les possibilités, il y en a une qui m’a frappé au réveil : à partir du moment où l’on admet que l’activité économique est uniquement motivée par le profit, l’ultra libéralisme s’impose face à toute autre approche.
Ce n’est pas une question de valeur ou de morale, mais de logique.
Le boulanger ne se lève pas à 3 heures du matin pour nourrir le village, mais parce qu’il estime que c’est le meilleur moyen de faire rentrer du cash dès l’ouverture, à 6 heures. Sinon, les clients vont à la boulangerie industrielle voisine dont les employés ne peuvent fournir qu’après 8 heures. Logique.
D’une manière plus générale, si on laisse les agents économiques supposés rationnels libres de contribuer rationnellement à leur bien-être comme à celui de leurs contemporains, il faudra s’attendre à ce que chacun se contente du minimum.
Si l’on cherche à les contraindre à suivre un plan de bien-être établi par une autorité quelconque, on s’attendra alors à ce qu’ils se rebellent ou sabotent le plan en douce (ça s’est vu de par le monde…).
En revanche, il suffira d’évoquer la possibilité d’un profit maximal pour voir les plus entreprenants se ruer dessus, puis les moins entreprenants se contenter des miettes. Ensuite, la seule régulation efficace viendra du marché : s’il y a profit, on continue. Et s’il n’y a pas profit, on arrête, ou on fait autrement. Par exemple en passant des ententes entre gens très entreprenants, pour éviter de se couler les uns les autres par une concurrence trop féroce. Et on torpillera les initiatives bien-pensantes qui chercheront à réduire nos profits au nom d’une morale désuète.
On le voit bien dans le système de santé étasunien. C’est le plus coûteux au monde et le moins efficace en termes de santé publique. Mais les profits sont là, alors on continue et toute tentative de régulation est combattue par ceux-là même qui pourraient en bénéficier.
Pourquoi ? Peut-être parce qu’ils sont plus attachés à leur liberté de faire des profits – même lointains et hypothétiques – qu’à la satisfaction de leur besoin de santé.
Cette logique qui implique le libéralisme, nous l’avons admise depuis au moins 50 ans.
Nous votons régulièrement pour des représentants politiques qui nous promettent d’en combattre les excès, mais il n’y a pas d’excès. Seulement de la logique. Nous ne pouvons pas troquer la liberté contre la sécurité. Ni satisfaire nos besoins avec des profits.
En revanche, nous pouvons revenir à l’expression de nos besoins.
Connaissant nos vrais besoins, les laissant s’exprimer, puis les ayant satisfaits, nous pourrons écouter nos envies avec gourmandise et compassion… avant de les faire taire. J’y vois comme une sorte de liberté, plus grande que la liberté du serial shopper déambulant dans les rayons.
Un détail encore : si chacun a des envies bien à lui, nous sommes tous égaux devant les besoins.
Les vrais besoins, simples ou complexes, sont présents et vivants chez le papou en pagne comme chez le pétrolier texan.
D’ici que cette égalité et cette liberté se mette à éveiller une sorte de fraternité, il n’y a qu’un pas…

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Cela n’a rien à voir, mais je viens de finir le formidable Hymne de Lydie Salvayre, et j’ai presque envie de le reprendre au début, comme on se remet un disque sur la platine parce que le plaisir de l’écoute était trop fort et que ça ne peut quand même pas s’arrêter là et repartir sur une étagère. Je sais que tout le monde n’a pas aimé et qu’on a même parlé de « farandole d’inepties »… Ben tant pis, moi j’ai aimé.

Au mérite (la Nation reconnaissante)

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 7 octobre, 2013

Aujourd’hui encore, les sauveteurs retrouvent des corps autour de Lampedusa. Des hommes, des femmes et des enfants (ont-ils eu le choix ?) qui ont tout risqué pour venir jusqu’à nous dans l’espoir de… de quoi exactement ? C’est sans doute propre à chacun d’eux, mais certainement pas dans l’espoir de mourir avant d’avoir touché terre, et peut-être pas même dans l’espoir de vivre de notre charité parcimonieuse.
Ils venaient poursuivre leur vie ici parce que, là d’où ils venaient, cela ne leur paraissait plus possible.
J’ai entendu à la radio le bref récit d’un sans papier bloqué en France, aux portes de l’Angleterre. Il vient de Syrie. Il a tout quitté, sa vie de là-bas, sa femme, ses enfants. Il les a laissés parce qu’il n’avait pas assez d’argent pour payer leur passage et compte les faire venir plus tard. On imagine tout de suite un miséreux incapable de réunir la menue monnaie qui payera son billet sur un cargo.
Erreur : il a payé 13 000 euros (treize mille !) aux passeurs. Puis il a parcouru plusieurs milliers de kilomètres à travers la Méditerranée (ces voyages clandestins se font rarement en ligne droite) avant de débarquer en Italie, puis de jouer à saute-frontières à travers l’espace Schengen pour enfin échouer au nord de la France.
Il a couru pour éviter les projecteurs, dormi dans des fossés, passé des jours et des nuits dans des camions bâchés, évité les efforts concertés des forces de police pour stopper son voyage, et surtout il a réussi à convaincre les passeurs qu’il était plus intéressant pour eux vivant que mort (oui, une fois le passage payé, pourquoi s’embarrasser du colis ?).
Et on ne veut pas de lui chez nous.
Cela tombe bien, puisque lui ne veut pas rester non plus : il veut atteindre l’Angleterre, là-haut, à une trentaine de kilomètres, les trente petits derniers après plusieurs milliers.
A priori nous serions donc d’accord et nous pourrions l’aider, lui filer le coup de pouce nécessaire pour qu’il poursuive sur son élan. Mais non, la loi s’y oppose. Il va rester sans élan, pas vraiment d’ici ni d’ailleurs. Inutile et sans espoir.
Et d’un seul coup, je me demande : combien d’être comme lui avons-nous en France ?
Combien d’êtres prêts à tout tenter, à risquer leur vie – et pas seulement un peu de leur temps – à risquer tout ce qu’ils ont pour s’en sortir ?
Combien d’êtres disposant d’assez d’énergie et de confiance pour affronter en quelques semaines plus de dangers que nous n’en affrontons en une vie ?
Combien d’être prêts à parier treize mille euros sur un espoir et tout faire pour le réaliser ? Pas un peu d’argent de côté, un héritage ou un prêt couvert par une banque, non : tout ce qu’ils ont !
Il n’est pas question ici de juger les décideurs, dirigeants ou entrepreneurs qui érigent le mérite en valeur cardinale et s’en servent pour justifier leur richesse ou leur pouvoir. Pas de jugement, non, bien au contraire : je les invite à poursuivre leur démarche et à voir le mérite là où il est vraiment.
Si j’étais chef d’entreprise ou directeur de haute école, si je devais recruter un employé ou un étudiant prometteur je crois que j’irais faire mon marché dans les centres de détention pour sans papier.
Oui, messieurs les gargaristes du mérite, pourquoi n’iriez-vous pas chercher les êtres méritants (selon vos critères) là où ils sont : dans les poubelles de notre société ?
En survivant dans leur voyage jusqu’à ce cloaque, ils ont fait la preuve  qu’ils méritent au moins votre curiosité. Ils survivent même dans cet enfer sans espoir visible. Ils ont la flamme et pas encore la haine.
Formez-les à nos pratiques technologiques, sociales ou administratives. Donnez-leur le peu qu’ils demandent : une chance.
Si, au lieu de les jeter dehors, nous savions accueillir et valoriser ici ceux qui ont traversé le monde dans les pires conditions, prouvant ainsi ce qu’ils valent, je pense que tous nos problèmes internes seraient rapidement résolus.
Ils nous faudra juste accepter que, bien vite, ces êtres de vraie valeur nous domineront… s’ils en ont encore l’envie.

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Pendant ce temps, je lis Le Héros aux mille et un visages, de Joseph Campbell, en comptant bien y trouver le substrat théorique de ma réflexion sur la narration non-conflictuelle. Pour la mise en pratique, vous pouvez toujours essayer de lire Contrepoint, chez ActuSF.


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