Comme ça s'écrit…


Ici et maintenant

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 17 juin, 2013

Le soir tombe doucement. Tu es sur la terrasse, Le Roman du Mariage à la main, une pomme et un whisky sur la table (tu aimes ce mélange qui fera hurler les puristes). À l’intérieur, tes enfants regardent Master & Commander que tu leur as enregistré, et tu es secrètement fier qu’ils apprécient ce film aux antipodes de, disons, Pirates des Caraïbes (que tu aimes aussi). Ton épouse travaille. Toi pas : tu as passé deux jours sans écrire la moindre ligne, sans même allumer l’ordinateur. Il fait bon. La journée a été chaude, à faire taire les oiseaux. Ils se reprennent dans cette lumière qui vire au gris. La télé des voisins passe en sourdine par leurs fenêtres ouvertes. Les première chauves-souris vrillent l’air sans un bruit. Il règne une sérénité qui te semble insubmersible malgré la marée de la nuit qui monte.
Le sentiment qui domine, c’est que tu es vraiment bien chez toi, que tu y seras toujours bien, même si la nuit vient tout recouvrir, même si demain le jour revient tout agiter.
Et c’est là que cela te frappe.
L’instant parfait est une illusion. Toujours n’existe pas et ce n’est pas ici chez toi. Ce fauteuil, cette terrasse, cette maison, ce village sous la falaise, cette montagne : pas chez toi. Ce temps qui file, ce monde qui change : pas chez toi.
Ton seul chez toi est intérieur. C’est ton corps et ta tête. Il n’y a que là que tu peux ramener la lumière et le calme. Tout le reste t’échappe. Il faut d’ailleurs le laisser t’échapper pour te concentrer sur l’intérieur.
Tout peut changer dehors, tu seras encore chez toi dedans. Et même…
La fraîcheur te fait frissonner, et tu décides que c’est agréable. Tu ne sais pas quelle heure il est, c’est sans importance, et ça aussi c’est agréable. Il fait trop sombre pour lire, tu acceptes de fermer les yeux.
Tu te replies chez toi et tu t’y sens bien.
Pourtant, ton chez toi s’altère aussi, tu le sens. Ton corps vieillit, il se réveille du pied gauche, il grince, et s’il te gratifie toujours de sensations fabuleuses il te plie aussi de douleurs, parfois, souvent, de plus en plus. Il y a des jours où ton esprit tourne en boucle, des nuits aussi, des idées inconfortables qui se ressassent toutes seules.
Et il faut quand même t’y sentir bien. C’est chez toi, le seul chez toi que tu aies. C’est là qu’il faut faire le ménage, assurer l’entretien en priorité, allumer la lumière. Pas ailleurs.
Ravive l’intérieur, le reste suivra.
D’accord, c’est une philo de bazar. Mais elle t’aide à vivre, et tant pis pour les grincheux : c’est la faute au Bowmore Legend. La pomme n’y est pour rien.

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J’ai pris Le Sermon sur la chute de Rome à la bibliothèque. J’ai failli le rendre au bout de trois pages, mais je crois que j’ai bien fait d’insister. J’en profite pour m’excuser auprès de ceux que la lecture de Djeeb a pu plomber : quelqu’un qui s’écoute écrire, ça peut être pénible, mais on peut aussi aller chercher sous la surface et voir ce qu’il a à dire.

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Une nouvelle de concours

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 14 juin, 2013

Il y a eu un concours de nouvelle, organisé par une marque de matériel informatique et de téléphones qui comptait faire la pub de sa dernière tablette autour de la lecture et de la découverte d’un nouvel auteur. Ce qui est louable et m’a tenté.
La seule contrainte était de ne pas dépasser 3000 caractères, titre compris. Cela m’a plu et j’ai tout de suite pensé à un de mes textes tournant autour du monde de l’édition. Il affichait 30600 caractères au compteur.
Est-ce que j’arriverais à le diviser par 10 et garder quelque chose qui tienne debout.
Est-ce que le texte serait mieux, ainsi dégraissé ?
Ou n’en resterait-il qu’un squelette pathétique ?
Je vous laisse juge.

PubliMonde

ou la renaissance du Capitaine Plume

C’était un monde imaginaire, bien sûr. On y voyait courir des hommes et des femmes portant tous un livre sous le bras. Leur livre ! Un manuscrit qui énonçait toute leur vie dans un classeur à ruban. Et chacun cherchait l’éditeur qui voudrait bien le publier. Ceux-ci étant nombreux et divers, toutes les vies trouvaient leur place.
Or, voici qu’un jour arriva un homme au livre vide.
Il tenait contre lui un classeur famélique ne contenant aucune feuille, pas un mot. L’homme avait pourtant belle allure, un visage franc et des rides discrètes annonçant qu’il avait déjà bien vécu. N’avait-il rien écrit de sa vie ?
C’est ce que devait découvrir l’éditeur chez lequel il se présenta un soir. Cette officine était tenue par un professionnel dont les manières abruptes faisaient peur. Il s’était bâti la réputation de ne relever que les pires défis.
L’éditeur ouvrit sa porte et regarda avec soupçon notre homme au livre vide.
― Que voulez-vous ? Ne dites rien, je le devine. Êtes-vous sûr de me mériter ?
― Comment le saurais-je ?
― Parce que, bien sûr, vous tenez entre vos mains l’œuvre qui va changer la vie, non ?
― Vous êtes l’éditeur, je vous laisse juge.
― Et juger de quoi, de ça ? persifla l’éditeur en désignant le manuscrit serré dans les doigts de l’homme.
Il lui arracha le mince carton, l’ouvrit avec désinvolture, et ses yeux s’arrondirent de surprise :
― Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Entrez vite. Je sens que ça va me plaire.
Il claqua la porte, tira le verrou, et l’entraîna vers une table où il posa le classeur vide.
― Alors, dites-moi tout !
― Tout est là, fit l’homme en désignant la table.
― C’est impossible ! Ou en tout cas, c’est inédit. Vous n’avez vraiment rien écrit ?
― Je ne sais plus. Peut-être… Mais j’ai tout perdu. On me l’aurait volé ?
― Voler un livre ? s’étonna l’éditeur. J’en ai entendu parler, mais ce n’est que de la fiction. Qui vous aurait volé ?
― Je ne me rappelle pas. C’est un problème ?
― En tout cas, c’est le vôtre. Qu’attendez-vous de moi ?
― Que vous m’aidiez à remplir ma vie, peut-être.
L’éditeur se surprit à éprouver un instant de panique. Il se savait très fort dans sa partie : découvrir des auteurs, les pousser, les corriger, les écorcher, pour publier des livres supérieurs, imparables, parfaits. Ce livre vide le mettait devant un défi d’une toute autre trempe : écrire. Il pouvait se ridiculiser ; produire un livre parfait, imparable, et totalement creux.
― La remplir… Mais avec quoi ?
― On pourrait chercher, inventer…
― Inventer ? Vous allez créer un nouveau genre, mon petit ami !
― Peut-être, mais cela peut marcher.
― Je ne fais pas des livres pour qu’ils marchent, moi. Je fais des livres nécessaires !
Les yeux de l’auteur se voilèrent d’une tristesse non feinte. Il montra le vide désespéré de son manuscrit :
― Là, je vois comme une nécessité, pas vous ?
― Comme vous y allez ! Je ne connais même pas votre nom.
― Moi non plus, avoua l’homme.
― J’aurais dû m’en douter.
L’éditeur lui proposa une liste de pseudonymes dans laquelle l’auteur choisit Capitaine Plume.
― Bon. Mais, quel genre de vie allons-nous tirer d’un nom pareil ?
― Une vie qui s’écrirait d’elle-même, hasarda l’homme, et pas une œuvre écrite avant d’être vécue ?
― Désolé, mais c’est impossible, même avec mon talent. À moins que…
L’éditeur plissa les yeux d’un air sagace.
― Cette idée de vie à vivre plutôt qu’à écrire : c’est bête, mais au moins c’est original. Creusons… Votre livre est vide. Pourquoi ? Comment ? C’est là toute l’affaire.
Il se mit au travail, arrachant des pages d’un cahier pour les noircir d’une écriture en cavalcade.
― Vous avez une revanche à prendre. On vous a volé et éjecté du grand cycle de l’édition vitale. Il faut désigner le coupable, écrire votre vengeance. Voilà, j’ai la trame ! Oui, c’est ça, votre vie comme quête de celui ou ceux qui vous ont floué, vos parents peut-être, ou une organisation criminelle qui a testé sur vous ses vilenies et projette ensuite de les mener à grande échelle…
L’éditeur s’excitait sur ses pages.
― … Mieux, le monde de l’édition lui-même vous a laissé dans cet état de vacuité. Vous aviez une vie, bien écrite, prête à être publiée… et crac, le vol éditorial !
L’homme le regardait écrire, effaré.
― Mais, vous m’aviez dit que le vol…
― Je me contredis. J’ai le droit. Je suis l’éditeur, que Diable ! Vous pouvez toujours aller écrire votre histoire ailleurs. Mais avec ce dossier vide, vous n’avez pas fini de postuler.
L’éditeur se remit à la plume. Il y passa la nuit, puis la journée du lendemain et encore une journée. Le soir venu, il posa le mot fin. Refermant le manuscrit, il griffonna le titre d’une écriture épuisée :
La Revanche du Capitaine Plume
L’homme au livre maintenant plein sembla hésiter. Sa main caressa le classeur gonflé de feuilles. Était-ce vraiment sa vie ?
― Relisez pendant que je prépare le contrat, mais je confirme : c’est bien vous.
Le tout nouveau Capitaine Plume se leva et demanda à réfléchir. Il rouvrit la porte et sortit, son épais manuscrit sous le bras. Une vie entière ! Plus grande et belle qu’il n’aurait pu la rêver. Une vie qu’il allait devoir s’employer à réaliser. La sienne ? Il soupesa le lourd paquet de feuilles. L’ouvrage était certes achevé, mais il se sentait être tout autre chose que ces mots en attente d’impression.
En suivant la ruelle, il défit le ruban rouge et ouvrit le classeur. Devant lui, le soir tombait sur une place aux bancs vides.
Le Capitaine Plume prit la première feuille où se lisaient le titre et ce ridicule nom d’auteur. Une brise légère finissait de parcourir le jour. Il lui abandonna la page qui partit, voletant. Il en prit une autre, puis une autre, qu’il libéra.
À chaque envol, il se sentait plus léger. Se vidant de ce qui était écrit, il se remplissait de tout ce qu’il pourrait être. Il caressa cette promesse, alors que ses mains continuaient sans hâte d’offrir sa vie au vent du soir.
Lorsque la nuit se fut installée, il referma le classeur vide. L’air était doux. Tout lui semblait possible.

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Voilà, 3000 signes espaces comprises, pas un de plus. N’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, critiquez, flattez-moi au besoin. Je peux même vous adresser la version longue pour ceux qui voudraient comparer.
Il faut vous dire aussi, pour la petite histoire, que la nouvelle gagnante dépasse allègrement les 5000 caractères.
Je ne suis pas du genre à râler contre la non application d’un règlement, l’organisateur est maître chez lui. En revanche, je me réserve le droit de ne pas faire sa pub. Si vous voulez la lire, cherchez-la vous-mêmes.

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En ce moment, je lis Le Roman du mariage, de Jeffrey Eugenides, et malgré le côté convenu ou classique du livre j’admets arpenter avec beaucoup de plaisir cette université américaine, comme j’avais déjà pu le faire en suivant Moi, Charlotte Simmons et bien d’autres.


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