Comme ça s'écrit…


Temps d’oublis

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 25 juin, 2017

Les hannetons sont revenus. Ils sortent littéralement de terre. J’en vois un remonter le long d’un brin de pelouse qui mériterait d’être tondue, essayer ses ailes et s’envoler lourdement. Le vol lourd du hanneton est un cliché, tant pis.
Ils sont des dizaines à tourner autour du noyer, de l’arbre à rien et du vinaigrier. Ils se cherchent, maladroits. Je les entends se cogner dans les feuilles en grésillant des élytres. Sous ces multiples chocs le noyer paraît secoué d’un vent intérieur, ou alors il s’ébroue de ses puces volantes.


Voici cinq ans déjà, la mort prématurée de hannetons mal formés m’avait ému. Ils n’avaient pas pu se reproduire. Leur cycle de vie dure trois ans et je n’arrive pas à me souvenir si l’an dernier ou l’année d’avant j’avais remarqué leur absence.
Cela me rappelle une interview d’Anne-Caroline Prévot sur l’amnésie environnementale générationnelle : de génération en génération, la dégradation de l’environnement augmente, mais chaque nouvelle génération considère l’état de dégradation dans lequel elle vit comme un niveau « normal ». Chacun compare le présent à ce qu’il a connu dans l’enfance, et non par rapport à une situation ou un équilibre antérieurs à sa propre expérience. Cette amnésie collective relève d’une erreur d’initialisation : nous ne prenons pas en compte l’antériorité des conditions du système.
Qui écoute encore son père ou son grand-père radoter sur « c’était mieux avant » et sur ce qui se vivait alors, la qualité de l’air, l’étendue de champs ou de forêts accessibles, la distance à parcourir pour les atteindre, combien de hannetons sortaient de terre ? Si nous avions conservé cette chaîne de mémoire et de savoirs, nous pourrions peut-être mieux mesurer l’état réel de notre présent.
L’humain est équipé pour réagir à un danger immédiat, mais il ne perçoit pas le danger à évolution lente. Au pire il l’ignore, au mieux il s’adapte, sans prendre vraiment conscience de la dégradation des conditions. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard ?
Les hannetons sont revenus cette année, j’ai l’impression que tout va bien. Leur ballet de camionneurs dure une vingtaine de minutes avant qu’ils replongent vers le sol, s’insinuent entre les herbes, disparaissent jusqu’au lendemain soir. C’est le retour du silence. Ah, non : un grillon stridule tout seul. Je ne me souviens pas en avoir entendu si tôt dans la saison.
Effectivement, le lendemain matin mon pote de grimpe Gillou est surpris par le bruit qui s’élève du pré que nous longeons vers la falaise. Comme un sifflement de vent dans les herbes.
Nous nous arrêtons pour écouter mieux. Des grillons, par milliers. Déjà de retour, par 600 mètres d’altitude !
Il paraît que le moustique tigre remonte aussi la vallée du Rhône.
Craindra-t-on bientôt le requin bouledogue dans les Landes ?
Nous nous adapterons en minimisant le changement, puisque dans notre enfance c’était déjà un peu comme ça, et avant nous c’était le Moyen-Âge, non ?
Selon Anne-Caroline Prévot, voilà des décennies que nous disposons de toutes les informations sur la crise de la biodiversité et le bouleversement climatique : pourquoi est-il si difficile de sortir du déni et modifier nos comportements ? Parce que l’information ne suffit pas : il nous faut un contact émotionnel avec la nature pour secouer le carcan des normes sociales qui régissent nos comportements. Nos obligations vis-à-vis du travail, des enfants, de la société, sont plus profondes que l’insertion de surface.
Compter les hannetons, les papillons, chronométrer le retour ou le départ des hirondelles, s’émouvoir d’un retard ou d’une perte, se sentir concerné, voilà qui aide à mieux acheter, mieux se déplacer, mieux vivre dans la réalité. Car chaque geste s’insère soit dans le déni, soit dans la conscience.

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Je lis La Mémoire du Monde, de Stéphanie Janicot, et je vous conseille Le Souci de la Nature, sous la direction de Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot aux éditions du CNRS.

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Jeudi dernier

Posted in Jeudi,Réflexitude par Laurent Gidon sur 21 juin, 2017
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Voilà, c’est fini, plus d’allers-retours vers Faverges, plus de photos au bord du lac. Le onzième des 10 ateliers prévus au collège s’est achevé sur quelques jeux très disputés.
N’ayant plus de discipline à faire je prends mon plaisir à participer. Il faut vraiment se lâcher le crayon pour épater des collégiens avec l’histoire de la lettre K (celle qui a été inventée pour faire des blagues douteuses sur les plaques d’immatriculation en association avec le C).
Je m’amuse, je laisse courir les idées folles tout en gardant un œil sur la montre. « Il ne vous reste que 30 secondes… Attentions… Stop ! Qui a besoin de quelques secondes de plus ? Qui veut lire son texte ? »
Je m’amuse en écoutant l’histoire écrite par d’autres. Je m’amuse en lisant la mienne.
On écrit et on lit, sans crainte de jugement, sans limite d’âge ni de position.
On échange autre chose que du savoir ou de l’autorité, quelque chose qui touche à l’intérieur de chacun, et ça me plaît.
Qu’en est-il des autres participants ? Que sont-ils venus chercher à l’atelier, ces élèves qui autrement seraient allés courir en récréation ou auraient travaillé en étude ?
Pas une promesse de succès, de gloire ou de fortune. Pas même une bonne note.
C’est autre chose qui nous lie et nous enivre parfois.
Cette promesse, peut-être, que chacun saura faire. Chacun suffira à la tâche, quel que soit son talent, son expérience, sa qualité d’être.
En atelier d’écriture il n’y a pas d’erreur possible, pas d’échec. Lorsqu’il suffit à chacun d’écouter ce qui raconte en soi, le simple fait de prendre le crayon ou le clavier est signe indubitable de réussite.
Il n’y a pas d’échec (je le répète, c’est important). Tous ceux qui ont accepté de s’écouter et de laisser couler ont réussi. Et ils savent qu’ils ont réussi, pas besoin de diplôme ou de félicitations. Ils ont suffi.
Et pour chacun, c’est bon à savoir.

Une goutte de miel dépasse sous le couvercle du pot. J’ai l’air de sauter du coq à l’âne, mais non, vous verrez.
Une goutte de miel, donc, à l’air libre. Je regarde une mouche tourner autour et s’y poser. De près, je vois sa petite trompe pomper tant qu’elle peut.
Je me retiens de chasser l’insecte : cette goutte est hors du pot et même si je sais que la mouche y injecte des millions de bactéries elle ne contaminera pas le reste du miel.
Je regarde de plus près, la mouche ne bouge pas et pompe. J’approche mon doigt. Je touche ses ailes. La mouche pompe tant et plus, ivre de miel. Elle ne voit pas la menace. Je peux la caresser, la déplacer, elle tourne autour de sa trompe et néglige tous les signes de danger, droguée au miel. Je finis par la décoller d’une chiquenaude, sans qu’elle réagisse.
Quelles sont les promesses qui nous enivrent au point que nous n’arrivions plus à voir les doigts qui nous manipulent ?
Qu’avons-nous cru, collectivement, lors des dernières élections ? Quel miel de renouveau, de succès, de grandeur, avons-nous pompé benoîtement ?
La course à la fortune de quelques-uns est une usine à perdants. Ivres de ce miel, nous ne voyons pas ce qui va nous éjecter d’une chiquenaude.
Pourtant, la vie pourrait être un atelier d’écriture.
Un espace-temps privilégié où chacun s’écouterait, en profondeur, et écrirait sa vie comme il l’entend. Celui qui court après le succès ou la croissance se retrouverait vite à courir seul, à la poursuite de ses chimères.
Les autres le regarderaient avec bienveillance tant que l’homme au grand projet ne se mettrait pas en tête de les faire tous courir avec lui, ou pour lui.
Ce serait chouette.
Et c’est possible.

Après l’atelier je suis allé grimper sur une falaise en dalle pas loin du lac, avant d’y plonger avec bonheur, ivre de sa fraîcheur.
L’autostoppeur du retour était bien d’accord avec moi : quelques plaisirs simples qui n’enlèvent rien à personne rendent la vie plus belle et plus digne. J’ai fait un détour pour le poser plus près de sa destination.
Du temps, j’en avais. Et il m’en reste encore pas mal.

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Mon miel du moment c’est le dernier Pennac, sans ivresse particulière. Je vais me mettre en quête de Voyage en Misarchie d’Emmanuel Dockès aux éditions du Détour, après en avoir entendu parler ici.

Jeudi mon plaisir

Posted in Jeudi,Vittérature par Laurent Gidon sur 9 juin, 2017
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Peut-être n’y a-t-il pas de honte à être doué pour le bonheur si l’on arrive à le partager un petit peu, ou au moins à l’exprimer.

Un des participants à l’atelier du jeudi ne tient pas en place. Hyper réactif, il a quelque chose à claironner sur tout, même sur le silence quand les autres sont penchés sur leurs textes. Pourtant, il m’a suffi de lui dire qu’il écrit bien, que sa nouvelle à peine ébauchée est déjà intéressante, pour qu’il se calme, se concentre, et ponde en vingt minutes une scène que j’ai en effet vraiment trouvée bien tournée.
Un vrai plaisir à peu de mots.

Sur la route du retour je prends un autostoppeur qui va jusqu’à Saint-Jorioz alors que je m’arrête à Duingt pour y faire une photo et me baigner un peu. Barbe, bonnet commando, veste militaire, Jean noir et rangers, mais un air un peu paumé.
Je lui dis qu’il peut m’attendre ou prendre mon deuxième maillot et se baigner aussi.
Il prend le maillot et va se mettre à l’eau un peu plus loin, tout blanc et maigre une fois débarrassé de sa carapace post-punk.
Quand je suis de nouveau prêt à partir il est assis sur un banc en caleçon. Finalement il préfère rester là et profiter du soleil. Sa liberté me fait plaisir, on se salue et je repars.

La semaine prochaine, ce sera le dernier atelier. Nous avons prévu de faire un point bilan avec l’équipe organisatrice.
Je sais déjà ce que je vais leur dire, combien j’ai apprécié leur soutien ou leur simple présence, tous ces jeudis après-midi que j’ai passés avec eux dans le local de Fabric’Arts, entre deux sessions.
Je sais aussi que toutes les nouvelles ne seront pas terminées, et qu’en vue d’une publication en recueil il serait bien d’ajouter un atelier. Que ça me ferait plaisir, aussi.
Les bons moments ne sont pas si rares, et il suffit parfois de s’en créer.

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Un plaisir ne venant jamais seul, j’ai lu Murmurer à l’oreille des femmes de Douglas Kennedy, traduit par Bernard Cohen.


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