Comme ça s'écrit…


Berliner Round 9 – F.A.M.A.S

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 30 avril, 2020

Le lendemain, nous avons perçu nos armes. Elles sont stockées en sous-sol dans une pièce fermée et sécurisée dont nous n’avons vu que le guichet. Là, un armurier vérifie notre nom et note en face le numéro du fusil qu’il nous tend. J’ai déjà tenu une carabine à plomb et, une fois, le .38 de mon oncle policier. Je pensais pouvoir reconnaître et décrypter une arme. Là, je me retrouve avec un bloc compact de plastique et de métal dont dépasse un court canon annelé terminé par un cylindre ajouré. Il y a les éléments attendus (crosse, gâchette) et d’autres assez incongrus, comme cette longue poignée sur le dessus, ou ces tiges, parallèles au canon, retenues par des axes mobiles. Les proportions même sont étranges, rappelant celles d’un clairon. Cela n’a rien à voir avec les armes aperçues ou détaillées dans les films de guerre que j’ai pu voir. C’est trop large, trop plat, trop anguleux, avec des trous et encoches bizarrement placés. On aurait dit un jouet mal dessiné. C’est un FAMAS.

On nous le présente dans la salle de cour, chacun avec son arme posée devant lui. Un instructeur spécial nous en fait la visite, détaillant le bipied (les deux tiges le long du canon), la plaque de l’appui-joue, la fenêtre d’engagement du chargeur reléguée à l’arrière dans la crosse, le levier d’armement, la poignée garde-main, le manchon cache flamme… J’écoute en me demandant si tout cela est bien sérieux. Est-ce juste une arme d’entraînement, un truc fictif, un peu comme les balles à blanc ? Non. L’engin balance du calibre 5,56 à 900 mètres par seconde et une cadence de près de mille coups par minutes, avec une précision mortelle à trois cents mètres. Même si elle ne vous tue pas, la balle à haute vélocité produit un carnage interne, ricochant entre vos os et réduisant organes et muscles en bouillie. Ce truc en plastoc. Je le regarde différemment et soudain il me plaît. Ce n’est pas l’arme de tout le monde, comme le M16 américain ou la Kalachnikov des Russes. C’est un fusil à la française, conçu autrement, plus court, plus léger, qu’il faut apprendre à connaître pour l’apprécier. Et surtout, c’est le mien. On nous confirme que nous ferons couple avec notre arme pendant toute la formation. Parce que chacune a son caractère, sa personnalité, ses réglages, de même que chaque tireur a ses tics, ses habitudes, ses défauts. Les réglages personnalisés de l’arme doivent permettre de corriger les défauts du tireur pour que l’ensemble ainsi harmonisé fasse mouche à chaque coup. Entendre cela m’a fait rire intérieurement. Franchement, comptaient-ils transformer trente civils en tireurs d’élite par la seule magie des Manufactures d’Armes de Saint-Étienne (le MAS de FAMAS, FA désignant Fusil d’Assaut) ? Allons…

Aussi ridicule que cela paraisse, c’est bien ce que les instructeurs avaient comme objectif avoué. Il me fallut apprendre par cœur le numéro de série de mon FAMAS et le déclarer à chaque passage à l’armurerie. Je l’ai oublié depuis, mais à Coëtquidan il s’est imprimé en moi pendant cinq mois, tatoué dans ma mémoire.

Dans la foulée on nous a emmenés faire les premiers tests au pas de tir. La balade commença avec une instruction sur la sangle. Comment la régler pour porter l’arme en bandoulière de façon qu’elle repose sur le ventre, prête à être prise en main. Dans cette configuration la sangle est trop courte pour que l’on puisse tirer autrement que de profil. Mais elle est munie d’un clip qui se détache à la moindre sollicitation. La sangle se dédouble alors et libère l’arme tout en l’empêchant de tomber jusqu’au sol si par mégarde on la lâche. Ingénieux, me disais-je en répétant le geste. Une fois détachée, la bandoulière nous permet de prendre, en balayant l’arme d’une seule main, des airs de Rambo dont nous ne sommes pas peu fiers.

Située à l’écart des casernements, dans un secteur des Écoles ressemblant à une zone industrielle des années cinquante, le stand de tir nous apparut comme une longue bâtisse de béton. Nous n’y avons pas pénétré : le pas de tir est à l’extérieur, en haut de plusieurs marches abritées par un auvent. Chaque tireur s’y installe devant une ouverture entre deux piliers. Cette fenêtre donne sur un vaste espace intérieur vallonné où chaque butte, de plus en plus élevée, correspond à une distance.

Alignés devant les marches du pas de tir, nous avons commencé par déshuiler les canons. Quand les armes sont stockées, tout leur mécanisme et surtout leur canon est imbibé d’une huile faisant office d’antirouille. Un élève passe devant chacun de nous. Il glisse dans le canon une baguette métallique terminée par une sorte de chas d’aiguille où est passé un petit carré de tissu, censé absorber l’huile et libérer les rainures. Un canon huilé s’encrasse à chaque tir, la poudre collant au lubrifiant jusqu’à former une bourre, et risque de nous péter à la figure.

Avant de nous mettre en position nous avons subi un récapitulatif des consignes de sécurité sous une pluie fine. Monter au pas de tir et déposer l’arme sur son bipied dans une direction non dangereuse (donc vers l’intérieur du champ de tir) et attendre les ordres du directeur de tir au garde-à-vous devant son poste de tir (désolé pour la répétition du mot tir, et ce n’est pas fini, le langage militaire n’ayant aucune prétention littéraire). L’ordre préparatoire spécifiait « Pour un tir de cinq coups balle plast à cinquante mètres sur cible fixe, au pas de tir ! » À l’ordre « Dispositions de sécurité ! » nous devions introduire les bouchons anti-bruit dans les oreilles et nous les couvrir du casque anti-bruit. À l’ordre « Position de tir ! », nous mettre à plat ventre et vérifier que l’arme n’est pas chargée en tirant et relâchant le levier d’armement. À l’ordre « Approvisionnez ! » engager le chargeur dans l’arme. À l’ordre « Chargez ! » tirer à fond le levier d’armement pour faire monter une cartouche dans la chambre. À l’ordre « Commencez le feu ! » viser et tirer sans s’occuper de rien d’autre que de sa cible jusqu’à épuisement du chargeur. À moins que l’ordre « Halte au feu ! » ou l’ordre « Cessez le feu ! » nous arrête. Il faut alors exécuter les opérations de sécurité (désengager le chargeur, tirer le levier d’armement, vérifier que la chambre est vide, relâcher, percuter) avant d’annoncer « tir terminé », vérifier que l’arme est de nouveau disposée dans une direction non dangereuse et se remettre au garde-à-vous. C’est simple, logique, mais dans l’excitation du tir je me suis senti dépassé par cette chorégraphie, laminé par la peur de faire un faux pas. On ne jouait plus. Le poids de l’arme sur mon épaule et sur mon ventre me disait que j’accédais à une puissance supérieure, inconnue. Je pouvais tuer. Sur un coup de folie, l’un d’entre nous pouvait se relever, se retourner et vider son chargeur sur la section rassemblée ou simplement sur Moustache. Nous allions être « approvisionnés, chargés » et cela changeait tout.

J’avais oublié que nous n’étions approvisionnés qu’en balles plast, petites munitions d’entraînement crachant un cachou de la taille d’un ongle d’auriculaire. Je ne savais pas non plus que le directeur de tir et les différents instructeurs étaient tous porteurs d’une arme de poing et de munitions de sécurité dans un chargeur engagé. D’ailleurs, je me demande si cela m’aurait rassuré. Les instructeurs justement nous donnent les premiers conseils techniques pour réussir un tir. Il faut se détendre. Prendre son temps. Aligner l’œilleton et le guidon de l’arme – soit les deux points du système de visée – en direction de la cible, puis respirer calmement, ce qui faisait monter ou descendre la ligne de visée, jusqu’à ce qu’elle croise le triangle de couleur sur la cible. Là, bloquer la respiration et rattraper doucement le jeu de la queue de détente – ce qu’on appelle la gâchette dans le civil – jusqu’à être surpris par le départ du coup. Cette méthode évite les crispations et tremblements, ainsi que le coup de doigt qui dévie le tir au tout dernier moment par un mouvement trop volontaire de l’index.

Était-ce l’arme entre nos mains ? On nous parlait soudain avec considération, sans aboyer, sans mépris, comme si nous accédions enfin au cercle des militaires. Nous n’étions plus des sous-merdes rampantes, mais des hommes armés qu’il fallait instruire correctement car la vie d’autres hommes dépendrait peut-être de notre capacité à tirer juste, ou en tout cas à ne pas canarder n’importe comment n’importe où. J’ai apprécié ce revirement temporaire. Même ceux qui s’y prennent mal, relâchent le levier d’armement trop tôt et coincent la cartouche en travers de la chambre, se trompent de position du sélecteur de tir et lâche tout leur chargeur en une seule rafale, ceux-là donc ne sont traité ni à l’insulte ni au coup de pied dans le fessier. Les instructeurs restent calmes, expliquent, conseillent, montrent, corrigent. Peut-être ont-ils eux-même été sélectionnés sur leur capacité à rester sereins face aux comportements les plus aberrants ou dangereux.

À mon tour avec onze autres tireurs je suis monté au pas de tir. J’ai suivi la procédure, obéissant aux ordres et tentant de calmer le tambour cardiaque qui sautait dans ma poitrine. Nous allions exécuter un tir de réglage à 50 mètres avec munitions réelles à effet réduit. Un coup d’œil sur le chargeur que l’instructeur avait posé à mes côtés me montra une cartouche de cuivre dans laquelle était enchâssée une balle qui me sembla être de Bakélite rouge sombre. Une fois les bouchons et le casque posés sur mes oreilles, j’eus l’impression de ne plus entendre que ma respiration heurtée. Les ordres me parvenaient du lointain brumeux, comme dans un rêve. Allongé contre mon fusil posé sur ses pattes de sauterelle, je regardais devant moi les vallons de sable éclairés par des bandes de lumière tombées du plafond. Sur la toute première bosse une silhouette blanche se dressait. Pas un homme entier, juste le tronc, avec un triangle rouge au milieu de la poitrine. À cinquante mètres on peut distinguer le visage, reconnaître une personne. On tue de face. Mais pour moi, la vision restait floue. La joue droite appuyée sur la plaque de crosse, l’œil gauche fermé, j’avais du mal à faire le point entre les trois éléments de la ligne de visée. Le triangle de la cible faisait une tâche baveuse impossible à cerner. J’ai tenté de l’aligner au mieux, de contrôler ma respiration, de la bloquer au moment voulu et puis… Le coup m’a effectivement surpris.

Pas un gros choc dans l’épaule, mais quand même l’impression que quelque chose de puissant se produit. J’ai beaucoup tiré à l’arc dans le jardin, et j’ai toujours eu la sensation que l’énergie de la flèche n’était rien d’autre que la force des mes bras tirant la corde. Ici, un tout petit mouvement du doigt déclenchait ce claquement sec et violent qui n’avait rien d’humain. Une arme, une vraie, prévue pour faire de gros dégâts, entre mes mains.

Pour la suite : clic !

Perles dé-confinées

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 29 avril, 2020

OK, ça fait moins envie

Après une période désespérément propice les vagues se dégradent enfin sur la côte atlantique : le confinement paraît plus doux lorsque les conditions de surf perdent de leur attrait.

Il y a toujours plusieurs façons de voir une situation, mais dès que quelqu’un dispose d’un angle d’information il s’empresse de l’ériger en vérité et de l’imposer à quiconque regarde sous un autre angle. La crise sanitaire n’en offre que le dernier exemple en date.

Il est bien sûr tentant, sous cet angle, de rapprocher la déclaration de guerre au virus par notre bon président et la citation de Von Clausewitz : « La première victime de la guerre est la vérité« . Mais, bien se rappeler qu’on ne nous ment pas, pas vraiment : la vérité n’est plus de ce monde, c’est tout.

J’aime assez l’assertion d’Aberkane : en situation de crise, l’information se paye en morts. Peu de morts au début, et peu d’information, beaucoup plus à la fin. Apprendre des morts pour mieux les éviter, c’est là-dessus que se prennent es décisions. Le doute, dans un tel contexte, est signe de santé mentale. La posture du matamore ne devrait pas y avoir sa place.

Les nouvelles ne sont pas bonnes, mais il doit bien y avoir quelque part de quoi se réjouir un peu.

Tenez, le Tchad abolit la peine de mort qui n’était pourtant applicable que pour les crimes de terrorisme. J’imagine que la queue s’allonge pour obtenir la nationalité tchadienne, incorrigible optimiste que je suis.

Dans son tract de crise (clic), Catherine Cusset décrit son bonheur indécent, se demande s’il n’est qu’inconscience, évoque sa peur d’avoir contaminé sa mère, puis la mort brutale d’une amie médecin de 60 ans :

La beauté du monde est réelle, ainsi que le bonheur d’en être le témoin solitaire. C’est un bonheur qui peut se goûter mais ne peut se dire au temps de la mort et du sacrifice, quand le collectif l’emporte sur l’individuel.

J’ai suivi l’intégralité du discours de notre premier ministre à l’Assemblée, hier, et je lui en ai presque voulu de paraître si juste et si compétent alors que je questionne toujours les options économiques et sociales de son gouvernement.
Il a osé dire que, depuis le début de la crise, il n’avait le choix qu’entre de mauvaises décisions, cherchant toujours la moins mauvaise. Merci pour cette franchise, matamore a dû hurler devant son écran.
Les poings dressés et les éructations d’une certaine opposition – parfois justifiés sur le fond mais noyés dans leur forme – m’ont fait remonter une citation de Churchill, à peine paraphrasée : nous avons à ce jour le pire gouvernement, à l’exception de tous les autres. À qui d’autres encore avons-nous échappé ?

Il semblerait que la gestion de la présente crise sanitaire au niveau européen constitue un argument recevable a posteriori pour le Brexit. Bienvenue au royaume de Chacunpoursoi, inclinons-nous devant ses multiples roitelets.

Et pourtant il va nous falloir conforter et consolider ce qui nous tient lieu d’union pour ne pas sombrer trop vite, ce qui se passe juste de l’autre côté de la mer (mare nostrum) valant avertissement dans le spectre des possibles.

Ah oui, dans moins de deux semaines nous allons pourvoir… [mettez ici ce qui vous aura manqué le plus en confinement]

Perso, je mets du Damasio 😉

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J’ai ressorti de ma bibliothèque Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte, traduit par Martine Céleste Desoille pour le très inestimable Monsieur Toussaint Louverture.

Berliner Round 8 – démissions

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 28 avril, 2020

Mes souvenirs des premiers jours, assez précis, se brouillent ensuite dans une mélasse perturbée de fatigue, d’incompréhension, d’effondrements à répétition. Le temps devint bientôt chaotique. Pas les conditions météo – qui avaient leur caractère breton affirmé et constant –, mais les heures. Le temps nous échappe. Nous sommes à la merci d’un programme qui nous est sciemment caché, courant toujours d’un lieu à l’autre, d’une tenue à l’autre, sans savoir pour quelle durée. Une séance d’ordre serré peut se transformer en garde-à-vous prolongé, sanction indéfinie pour un murmure ou un pas de travers. La pluie nous rince, les GAJ nous observent depuis leur abri, pariant sans doute sur lequel d’entre nous craquerait le premier. Et toujours cette question : « tu démissionnes, lopette ? » Nous arrivons parfois à l’ordinaire pour y rester rivés de longues minutes debout, devant les tables où les plats fument, bloqués sans raison par un caprice de GAJ. Soudain on nous intime « Assis ! Mangez ! » et nous nous jetons sur la nourriture quand un aussi soudain « Debout ! Vous avez mangé ! » nous saisit la bouche pleine. Nous n’avons que le temps d’attraper quelques bouts de pain avant de quitter le réfectoire au pas de course.

Les nuits n’existent plus. Sous la lune ou la pluie, nous devons réagir à des alertes hurlées dans les couloirs et nous précipiter dehors où nos rangs sont contrôlés. Même autorisés à rentrer il faut encore attendre au garde-à-vous devant nos lits que toutes les chambres aient été examinées. Une fois recouché, je me souviens avoir souvent hésité entre prier pour me rendormir au plus vite et rester éveillé dans l’attente du prochain hurlement. Nous avons bientôt pris l’habitude de fermer les yeux et dormir dès que nous le pouvions, à n’importe quelle heure. Pareil pour la nourriture, que nous grappillons quand elle se présente. Même chose pour nos besoins naturels : la moindre minute libre doit être l’occasion de pisser ou déféquer, où que ce soit. Une semaine de ce rythme a fait de la plupart d’entre nous des zombies. L’ambiance des chambrées se dégrade, malgré une solidarité assez vite organisée. Des signaux convenus permettent à la plupart de se reposer pendant qu’un seul attend au garde-à-vous, guettant l’arrivée de l’inspection. Il y a eu des erreurs, des surprises, les punitions sont tombées. Une fois, Moustache a jailli du bloc sanitaire où il s’était caché avant la revue, au lieu d’apparaître au bas de l’escalier, et a surpris toute la section avachie sur les lits, sauf nos guetteurs désolés. Nous avons alors eu droit à une séance de sport nocturne.

Le catalogue des sanctions semble inépuisable. Ordre serré, chant, pompes, course, cours de géopolitique… La nuit héberge des activités toujours plus insolites et pénibles. Quand nous avons tenté de protester contre des sanctions collectives censées être interdites par le règlement, seul un geste vers l’insigne « Spéciales » de nos bérets a répondu. Il y a eu entre nous des engueulades, des cris, des coups, des larmes. Dans certaines chambrée, les fautifs responsables de brimades spéciales étaient châtiés ou mis à l’écart. Rien de vraiment grave ou méchant, mais dans cette atmosphère purulente le moindre détail comptait. Lâché par les autres il fallait une volonté de béton pour tenir. On reconnaissaient les victimes à leur retard lors des rassemblements, à leur course titubante pendant les séances de sport, à leur tenue négligée que personne ne les aidait à relever. Et puis un matin, ou après un repos, ils n’étaient plus là. Démissionnés.

La fin de la première semaine avait déjà bien éclairci les rangs. Au moins vingt démissions. Mais une circonstance a joué en notre faveur : nous étions autorisés à voter pour le second tour des Présidentielles. Cela signifiait une permission exceptionnelle, avec obligation de vote. Ceux qui le souhaitaient pouvaient rentrer chez eux le dimanche 8 mai, remplir leur devoir électoral et revenir dans la foulée. Une bouffée d’air civil qui en a sauvé plus d’un. Le samedi matin, l’encadrement nous a signifié notre quartier libre avec un air de soupçon. Un bus nous a déposé à la gare et le train m’a ramené vers les montagnes. Je pense avoir dormi pendant tout le trajet. Prévenue par téléphone, ma mère m’attendait sur le quai. J’ai encore en mémoire son regard triant les passagers, s’arrêtant brièvement sur moi avant de continuer ses recherches. Comme je m’approchais elle m’a demandé « dites voir, jeune homme, mon fils a le même blouson que vous… vous ne l’auriez pas vu ? » Certes je n’avais plus qu’un centimètre de cheveux à la place de mes frisettes, mais avoir en une semaine maigri et changé au point que ma mère ne me reconnaisse pas m’a choqué. Qu’est-ce que nous étions en train de devenir ? Autre chose que ce que nous étions au départ, mais quoi ?

La permission s’est effacée de ma mémoire dans un brouillard épais. J’ai mangé, dormi, voté, dormi, mangé et repris le train vers la Bretagne sans même savoir qui avait gagné. Je ne garde que le souvenir d’un bref cauchemar halluciné où les petites lucarnes qui éclairent ma chambre figuraient les visages de mes collègues alignés au garde-à-vous alors que j’étais couché, incapable de me lever, et honteux de faire punir tout le monde par cette inconséquence.

Au retour, nous avons perçu une légère modification de l’ambiance. Déjà, nous nous sommes retrouvés dans le train, avec pas grand-chose à partager, certes, mais plus que les regards scrutateurs ou furtifs que nous avions échangés lors du premier voyage, quand nous étions encore civils. L’impression de faire partie d’un club, sinon d’une caste. D’être un « nous ». Rassemblés dans la cour, le premier garde-à-vous a confirmé cette impression : nous avions appris à nous tenir serrés face à l’adversité. Cela pouvait peut-être marcher. On allait s’en sortir. Certains avaient même profiter de la permission pour s’en sortir définitivement : désertion. Mais le mot n’était pas prononcé, trop honteux ou trop tentant peut-être.

Hasard ou intention, la formation initiale a pris un tour plus guerrier. Nous avions appris à ranger nos chambres, faire nos lits, nous habiller, nous présenter et marcher ; nous pouvions apprendre à tuer. Et d’abord à ne pas nous faire tuer.

Après une brève information théorique sur le concept de « poste » nous avons mis en pratique sur le terrain. Cela consistait à marcher en colonne, en bord de route, et d’attendre le signal. Au cri « postez-vous ! » nous devions nous jeter vers le bas-côté, si possible dans une position mimant le tireur couché. Moustache coordonnait et les GAJ corrigeaient. Le sergent a bien cherché à nous faire sauter dans des caniveaux gorgés d’eau ou dans des buissons de genêts dont les épines voraces nous agrippaient le treillis, mais dans l’ensemble l’exercice était dirigé vers l’acquisition d’une compétence plus que vers la brimade. Peu à peu, nous arrivons à nous poster sans trop d’erreurs. La répétition commentée, le « drill », fait son travail. Et je ne sais pas si nous devenons respectables aux yeux du galonné, mais lorsque sous ses yeux je me tapis au pied d’un arbre, alignant un ennemi potentiel de mon fusil imaginaire, Moustache s’approche, fais le tour de ma position d’un air soupçonneux, puis se penche pour me glisser à l’oreille, sans hurler « Pas mal… mais il faudra t’habituer à te battre sans ta main gauche ». Et il me désigne ma montre au poignet, qu’un rayon de soleil passé entre les branches fait hurler de son éclat comme un gyrophare. Je déboucle prestement le bracelet et glisse la montre dans ma poche.

J’ai compris un truc : à travers son mépris, sa morgue et ses cris, Moustache exprime surtout sa peur. Il panique à l’idée de nous lâcher sur un théâtre d’opération et d’avoir à se reprocher notre mort par déficience de préparation. Ou, plus prosaïquement, il craint le regard du capitaine sur notre incompétence qui signerait sa propre déficience. Notre formation est sous sa responsabilité. Il l’assume jusqu’à l’hystérie. D’avoir saisi cela me rassure. Je vis mieux l’ambiance, même si cela ne change pas grand chose à ce qui est à vraiment l’œuvre : notre sélection-élimination par tous les moyens.

Derrière nous, un cri bref a fusé. Moustache s’est retourné et s’est approché d’un pauvre gars dont je ne voyais que la jambe dépassant du fossé. Il gémissais des « merde, merde, merde ! » éloquents. Ignorant la position et les gémissements de la victime, Moustache s’est adressé au GAJ qui se mit immédiatement au garde-à-vous : « Rapport, soldat ! » Le GAJ a répondu que le conscrit s’était tordu le genou en se postant. « Et alors, c’est grave ? » Apparemment, ça l’était. Peut-être une entorse. Le gars a essayé de se relever, de marcher, mais sa jambe semblait refuser de le porter. Il s’est étalé sur la route, le visage crispé de douleur. « Il marche ou il démissionne ! » Le gars ne pouvait pas marcher, mais ne voulait pas démissionner. Il s’est relevé. Moustache l’a suivi en aboyant. « T’es blessé ? Non ? Tu marches, alors ! Tu cours, allez, cours ! » Bien sûr, le gars est de nouveau tombé. Il criait, pleurait, cherchait à se relever, retombait. Et Moustache, penché sur lui « Tu démissionnes, c’est ça ? T’as trop mal, tu peux pas suivre ? Alors, tu démissionnes. Je veux te l’entendre dire ! » Le type au sol secouait la tête pour dire non, mais après une dernière tentative écroulée, a fini par murmurer qu’il démissionnait. « Plus fort, j’ai rien entendu : tu démissionnes ? Hein, c’est ça lopette, tu démissionnes ? » Quand le sergent a été satisfait de la réponse il a attrapé la radio que portait l’un de nous et a appelé pour une évacuation sanitaire. « Et que je te revois plus, le rampant ! » Il s’est détourné du blessé pour s’adresser à nous. « Un fragile, ça met toute la section en danger. S’il y en a qui se sentent fragiles, il peuvent partir avec votre copain lopette. Y a d’la place dans l’ambulance ! » Nous avons repris la marche, en nous postant du mieux possible à chaque ordre, avec une prudence renouvelée dans chaque geste.

Le soir même, devant la section rassemblée, le capitaine a institué une nouvelle tradition : le décompte quotidien des démissions dans notre peloton. Aujourd’hui deux, dont une sur blessure. Et il nous a salué avec un sourire.

La suite (clic)

Il va falloir payer

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 27 avril, 2020

Le titre peut induire en erreur : il ne s’agit pas de prédire des années noires à nos petits-enfants esclaves des dettes contractées par le surcroît de dépense publique (clic) généré lors de la présente épidémie.
Ce qu’il va falloir payer, ou plutôt accepter de payer si l’on veut que les choses prennent un chemin différent après la crise virale, c’est tout ce que nous avons pris l’habitude d’utiliser dans une fausse gratuité ou une béate inconscience.

Je vois sur certaines chaînes de télévision des cartons de remerciement aux marques qui ont accepté de maintenir leurs dépenses de publicité pour que la chaîne puisse continuer d’ouvrir le robinet, continuer d’éclabousser l’écran à flux tendu.
Rien que cela il faudra décider de le payer ou de ne plus l’avoir, parce que la fausse gratuité reposant sur la publicité constitue une bonne part de ce qui marche sur la tête dans notre économie.
Ce n’est qu’un aspect, très visible et pourtant mal saisi. La publicité est partout, elle finance nombre de nos spectacles ou activités. Elle est devenue en moins d’un siècle un modèle économique en soi qui, du foot business à l’Internet, agite le miroir aux alouettes devant lequel nous sommes tous hypnotisés. C’est devenu un réflexe : pour chaque besoin d’argent on commence par chercher un sponsor.
La question de fond ne me semble pas être l’impact de la publicité sur les esprits, mais le système de financement sous-jacent. Et, comme chaque fois qu’il s’agit d’une question systémique, la réponse n’est pas unique. Cependant, une chose me semble sûre : cela va changer et il va falloir payer.

Il va nous falloir accepter de payer pour les dégâts infligés à l’environnement par l’énergie trop bon marché. Nous prenons la voiture, le bateau de croisière ou l’avion, mais aussi nous faisons transporter, livrer, construire, fabriquer, télécharger, le tout à des prix qui n’incitent pas à prendre conscience de l’impact de chaque goutte de carburant brûlée pour que cela soit possible.
Comme l’explique le Shift Project (clic), nous sommes en pleine crise d’adolescence. Nous avons le choix entre piquer une grosse colère de frustration, taper du pied, exiger fromage ET dessert quitte à disparaître, ou faire évoluer tant nos moyens que nos désirs et devenir adultes avec une chance de survivre en tant qu’espèce.

Il va nous falloir payer pour toutes les tâches dégradantes ou dommageables que nous déléguons à d’autres sans en avoir toujours conscience. La méritocratie est un cache-sexe qui nous évite de nous voir nus. Incapables d’assumer moralement l’impact physique ou mental de leur emploi sur les caissières, les mineurs de fond, les ouvriers de l’industrie ou du bâtiment, nous préférons la narration du mérite individuel pour justifier notre confort relatif pendant que d’autres, moins méritants ou ayant moins bien travaillé à l’école, se ruinent la santé pour notre consommation.
Payer pour cela n’est pas alors une question d’argent. Il va falloir mouiller la chemise, participer, bêcher, porter, faire notre part, non comme de petits colibris gentiment inutiles, mais comme des adultes qui prennent vraiment leur place dans une société locale au lieu de n’en prendre que les bénéfices.

Il va falloir payer, parce que la dette s’accroît.
Pas la dette monétaire qui peut s’effacer d’un trait de plume comptable. Non, la dette physique, celle qui nous rend redevable à notre prochain, celui d’à côté, parce que seul sans lui nous ne pouvons pas grand-chose. À force de considérer l’humanité comme un grand réservoir de travail sans visage dans lequel nous pouvons puiser indéfiniment – si un magasin ferme nous en trouvons un autre, si un produit n’est plus disponible en rayon un autre le remplace – nous avons aussi considéré que l’argent, même le peu d’argent dont certains disposent, est le sésame absolu pour satisfaire tous nos besoins.
Le virus a réduit la taille du réservoir. Nous pouvons maintenant voir les visages. Et ce que nous ne savons pas ou plus accomplir par nous-mêmes, il va nous falloir le réapprendre ensemble.
Il va nous falloir payer de notre personne.

Berliner Round 7 – devenir

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 25 avril, 2020
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Retour au casernement, changement de tenue, rassemblement en treillis rangers dans la cour, « Garde-à-vous ». Ce n’est pas encore la routine, mais la section semble commencer à prendre le rythme. Quelques exercices d’ordre serré nous rappellent que nous avons encore du chemin avant de savoir seulement marcher correctement, puis nous sommes partis vers l’ordinaire. Repas rapide, retour au pas de gymnastique pour masquer notre incompétence à nous déplacer en rangs, garde-à-vous dans la cour. Un GAJ demande qui s’y connaît en musique et sait chanter. Personne ne se dénonce. Tous connaissent sans doute la blague : « vous savez jouer du piano ? Alors corvée de patates ! » Le gradé insiste, arguant que sans volontaire pour devenir élève chant il prendrait sur lui d’en désigner un, avec le risque de nous mettre tous dans l’embarras (il n’a pas employé ce mot, mais un autre, plus imagé) si le gars ne savait pas pousser une note. Un grand blond a fin par lever la main. Il a reçu un petit carnet recensant les chants militaires autorisés. Sa tâche serait d’en choisir un, d’en déchiffrer les notes, puis de nous l’apprendre. D’ici deux jours, nous devrions être capables de nous déplacer en rangs, au pas et en chantant. J’ai cru rêver.

La suite fut une revue de fourrier, expérience amusante qui devait nous apprendre à réagir rapidement à tout ordre de départ. Rassemblés au garde-à-vous, nous écoutions un GAJ nous donner la liste des effets que nous devions porter sur nous et dans quel ordre. Au « Rompez les rangs » nous avions cinq minutes pour monter dans les chambres, changer de tenue, ranger celle que nous quittions et redescendre nous rassembler pour inspection. Chaque minute de retard donnait lieu à deux nouvelles revues. L’ambiance bon enfant du début – on rigolait de se voir en rangers, short blanc, gants et casque lourd – céda bientôt à une certaine lassitude, puis à l’énervement lorsque, pour la dixième fois, le retard de Taupier nous valut deux revues supplémentaires. Si nous avions été dans Full Metal Jacket, nous aurions trouvé notre engagé Baleine.

Mais l’ambiance n’était pas la même que dans le film. Mariole, par exemple, qui aurait pu tenir le rôle à la fois comique et destructeur de l’engagé Guignol, avait un humour rassembleur qui cravachait toutes les opportunités sans jamais faire prendre de risque à quiconque. Au fil des changements de tenue mes autres collègues d’infortune commençaient à exister pour moi. Ils auront tous ici un surnom que je leur ai troussé a posteriori. Le soldat Potham avait le physique massif de l’engagé Baleine, et un peu de sa lourdeur, mais il contrebalançait par une jovialité de tous les instants et une étonnante puissance physique. Nous avons vite remarqué aussi sa capacité à produire une élévation matinale qui tendait ses draps comme un mat sous une toile de tente. Il en riait beaucoup, sans la moindre gêne. Mozart était un raffiné plein d’égards pour chacun : toujours souriant et agréable il avait la capacité, d’un mot juste ou d’un geste, de réduire les tensions. Mastard alliait une force impressionnante à une douceur étrange, presque rêveuse. Bones savait que son apparence singulière – visage étroit aux yeux en tête d’épingle, cheveu blond pâle déjà clairsemé, maigreur de faucheux – risquait de le mettre à l’écart, aussi il se proposait toujours pour aider, réconforter. Futé pétillait sans arrêt, discrètement, avec un sourire qui semblait dire à tout le monde « Ceci n’est pas si grave ». Dans notre chambrée seul Braque pouvait devenir source de problèmes. Souvent narquois, il avait toujours une pique moqueuse en réserve. Mais dans la masse des conscrits, on le remarquait peu et Potham le rabattait souvent d’un « Oh, ta gueule ! » appuyé d’un roulement d’épaules qui suffisait à le mettre en veilleuse. Bref, nous avions de la chance. Trouver nos marques et notre place personnelle dans ce grand ensemble n’a pris que deux grosses journées. On savait qui en baverait et quand, et sur qui chacun pourrait alors s’appuyer.

D’autres chambrées ne vivaient pas la même donne. Dans l’une, nous avons constaté une forme de bizutage incohérent – nous étions tous de la même promotion – qui, bien sûr, semblait frapper deux conscrits plus jeunes, plus malingres, plus faibles. L’un deux a peu à peu réussi à retourner la situation en devenant l’esclave d’un chef autoproclamé qui régnait sur une cour ricanante. L’autre a tenu deux semaines, puis a démissionné sous les quolibets.

À l’issue de cette revue de fourrier, nous avons été pris en photo, avons remplis de nouveaux papiers, avons couru d’un bureau à l’autre pour y déposer nos formulaires. Chaque moment de répit était mis à profit par les GAJ pour nous inculquer l’ordre serré ou nous passer quelques trucs qui nous faciliteraient la vie.

Les points clés à récurer en prévision des revues de casernement (inspection générale et détaillée des chambres) : dessus des portes, dessus des plinthes, dessous des cadres de lit, partout où un sergent en gants blancs pourrait traquer une hypothétique poussière avec un air de « Haaa, espèce de sous-crotte, tu croyais que c’était propre mais moi je sais où la crasse hideuse échappe à tes pathétiques efforts de feignasse, on me la fait pas ! ».

Pourquoi et quand cirer nos rangers. Les réponses étant : un, pour les rendre le plus étanches possible, et deux, tout le temps. Même mouillées, même sales, même propres et brillante : brosser, cirer, lustrer. Toujours, à chaque occasion. Un réflexe à avoir, aussi naturel que respirer.

Comment donner un air plus avantageux à nos treillis, en glissant un élastique dans l’ourlet afin de faire blouser la veste sous le ceinturon. Un détail, mais nous nous sommes aperçus très vite que le militaire donne une grande importance à tout ce qui le distingue par l’uniforme, ce qui n’est un paradoxe qu’en apparence. Quand on est tous habillés de la même façon, c’est l’art de bien porter le vêtement commun qui affirme l’homme particulier. L’angle impeccable du béret, sa taille idoine qui le réduit à une capsule au sommet du crâne, la cassure nette au-dessus de l’insigne des Écoles, tout concourait à passer soit pour un warrior, soit pour une pine d’huître.

L’insigne des écoles, une simple grenade flammée dans un cercle où était inscrit « École Spéciale Militaire de Saint-Cyr » sera bientôt sur-exploité par l’encadrement pour répondre à toute requête. Dès que nous avons eu acquis les rudiments du règlement militaire nous avons essayé de limiter les corvées ou les brimades spécifiquement interdites par le manuel. À chacune de nos tentatives d’appel à la règle, il nous sera répondu d’un geste vers l’insigne du béret, parfois accompagné d’un murmure « Hé, Spéciales ! » signifiant que le règlement militaire ne s’appliquait, au sein ces écoles si spéciales, que de façon parcellaire et selon le bon vouloir du cadre. À nous de plier, ou de partir. N’est pas spécial qui veut.

Petit à petit, les Écoles faisaient de nous des militaires. C’est-à-dire ce que les militaires attendent d’un militaire. Au moins dans l’expression de surface, bien résumée par le détail du garde-à-vous : regard fixe droit devant, menton relevé, poitrine gonflée, ventre rentré et reins légèrement cambrés, bras tendus sans être rigides pour appliquer les doigts sur les coutures du pantalon. Toute une mise en scène devant donner l’impression qu’on est à la fois attentif, disponible, respectueux, déférent, mais aussi tonique, viril, fier, guerrier. Cette façade peut, et d’ailleurs doit, cacher la fatigue, la colère, le mépris, tout ce qu’éprouve l’inférieur dans son intérieur. Le garde-à-vous veut dire « prends garde à toi si je découvre ce que tu penses ou ce que tu ressens ! » Mais le garde-à-vous doit aussi cacher l’incompétence, l’incapacité, la flemme, le j’m’en foutisme. Le garde-à-vous, c’est l’illusion répétée que tout va bien dans la section, qu’elle est bien encadrée, et tant pis si aucun de nous n’a compris ce qu’il fait là.

Pourtant, nous allions bientôt comprendre.
Nous étions pris dans les deux bras contradictoires d’une tenaille. D’un côté, l’armée avait besoin de nous sous la forme accomplie d’officiers supplétifs capables d’encadrer des recrues et d’en faire des soldats exploitables pour les vrais militaires. Sur les deux cent dix mille hommes de l’armée de terre de l’époque, cent dix mille étaient des appelés dont l’instruction serait confiée à d’autres appelés temporairement promus officiers : nous. Mais d’un autre côté, il fallait éclaircir les rangs puisqu’il n’y aurait qu’une petite centaine de postes à pourvoir dans cinq mois, à l’issue de notre formation. Nous étions déjà cent cinquante, et une centaine de titulaires d’une Préparation Militaire Spécialisée nous rejoindrait à la fin de notre peloton préparatoire. Nous ne le savions pas encore, mais ce que nous savions, puisqu’on nous le répétait à la moindre occasion, c’est qu’il nous suffisait de dire stop pour être démissionnaire et prendre le car vers une affectation de seconde classe. T’es fatigué ? Démissionne ! Tu t’es fait mal ? Démissionne ! T’as mal dormi, t’as faim, t’as les pieds mouillés, t’es constipé ? Démissionne ! Nous sentions cette pression permanente, quelque chose qui nous disait que nous ne valions rien et qu’il était temps de faire de la place pour ceux qui avaient un peu de cœur et autant de couilles. Les vrais. Les purs.

Les purs. Accessoirement, c’était ainsi que s’appelaient les fanas mili entre eux. Ils avaient tenté de se regrouper, former une section, ou au moins une chambrée, mais, pris dans la désorganisation de l’incorporation, n’avaient pas réussi à faire mieux que des couples répartis un peu partout. Dilués dans la masse, ils avaient peu de capacité de nuisance et n’étaient guère plus qu’agaçants par leur enthousiasme mâtiné d’incompétence mythomane. Les voir s’y croire et se vautrer comme tout le monde est devenu presque drôle.

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Berliner Round 6 – rien-du-tout

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 21 avril, 2020
Marchfeld

Oui, ça a de la gueule !

J’avais lu un livre évoquant les sociétés à climénoles. Dans ce type d’organisation, les climénoles sont des intermédiaires servant de tampon entre un personnage important et le monde réel. L’importance de quelqu’un se mesure au nombre de climénoles qui le séparent du monde. L’armée semble fonctionner ainsi, au moins dans ce que j’en vois ces premiers jours. Les grades forment une échelle de climénoles. Les rien-du-tout comme nous, qui ne sont même pas au premier barreau, s’adressent au bas de l’échelle (tout en bas, mais déjà au-dessus du rien-du-tout), qui répercute à l’échelon du dessus. Et, quand le haut échelon daigne s’exprimer vers le très bas, c’était toujours sous une forme collective, sans parler à personne en particulier, à aucune personne en tout cas qui aurait le front ou la possibilité de répondre.

Perdu dans la masse des rien-du-tout, j’en ressens une solitude intense, percevant comme jamais mon insignifiance. Ce capitaine indifférent n’est pas une brute. Il n’a rien du galonné borné et méprisant. Je lui trouve même des airs de dandy cocasse, conscient – voire promoteur – de sa propre cocasserie. Mais son attitude nous signifie qu’il est d’un autre cercle, vaste et lointain, dont le tracé croise le nôtre d’une manière fortuite et très temporaire. Il nous considère comme un aléa de son parcours personnel, avec peut-être un peu d’amusement mais sans le moindre intérêt. C’est voulu, sans doute. Il faut que chacun se sente à distance du pouvoir, pour ne se tourner que vers ses égaux en rien-du-tout. Nous devions former une communauté de rien-du-tout, développer un esprit de groupe, faire corps face au commandement. Que rien ne dépasse.

Le capitaine nous souhaite une bonne journée, formulant le vœu que nous apprenions au plus vite les usages militaires, puis nous laisse aux mains des GAJ pour nous conduire en sport. Même son « ‘adàvous » final et sautillant paraît sans implication personnelle, comme s’il se doutait bien que nous n’avons aucune idée des résonances profondes d’un ordre lancé par son auguste personne, tout en n’y accordant lui-même pas la moindre importance.

Aujourd’hui, je pense que cette lecture attentive des sous-entendus cachés derrière chaque geste, intonation ou attitude de nos supérieurs relevait de ma détresse panique. Il aurait fallu que je me fonde dans la masse pour trouver ma place et mon réconfort parmi mes collègues en infortune, mais je m’y refusais. Au contraire, je cherchais un père auprès de chaque gradé, une figure que je puisse admirer, qui me reconnaîtrait et qui m’aurait extrait du lot. L’indifférence, la petitesse ou la vulgarité que je percevais alors chez nos encadrants m’étaient des blessures profondes. Enfin, profondes : j’ai survécu, non ?

Retour en chambrée, changement de tenue. Short, t-shirt et baskets plates : nous ne savons pas encore que nous pouvons utiliser nos chaussures de sport perso. La séance est dirigée par un adjudant musclé et blagueur qui nous en présente les objectifs alors que nous sommes rassemblés sur un stade mêlant technique moderne (une piste de course en Tartan rouge brique) et attributs étrangement désuets, comme les bordures de béton granuleux qui délimitent les différentes zones ou cette terrasse en gradins évoquant un stade grec. Pour arriver là nous avons traversé en trottant ce que je pense alors être une bonne partie des Écoles de Coëtquidan. Après nos bâtiments vieillots nous avons croisé des constructions de plus en plus modernes et imposantes, d’un style que je qualifierais d’international. Le paysage d’abord vallonné et boisé s’étale en une vaste cuvette où trônent des immeubles de verre, des structures de béton et de métal, de larges esplanades dallées piquées de hampes aux drapeaux déployés et martelées du sabot de cavaliers de bronze, héroïques, dominateurs, écrasants. Je trouve sur le coup que ça a de la gueule. Une grandeur moderniste, figée dans une démarche années soixante, mais une grandeur tout de même. Les GAJ nous font avancer au pas de gymnastique car nous ne sommes pas assez présentables en ordre serré pour traverser cette zone qui, je le découvrirai plus tard, est le vrai Saint-Cyr, l’école des vrais officiers. La section du peloton préparatoire – dit PPEOR – y est tout juste tolérée, mais il faut passer vite, discrètement, ne pas obliger un gradé à détourner le regard devant notre indigence qu’il devrait sinon sanctionner.

Stade et installations sportives se trouvent adossés à l’autre versant de la cuvette, entourés d’arbres. L’adjudant Blagueur nous affirme avec le sourire qu’il s’agit seulement d’une prise de contact, une sorte de décrassage, qui permettra aussi de voir le niveau de chacun. Il nous invite avec enthousiasme à le suivre dans un footing jovial et part comme une balle. Je le suis du mieux que je peux, lui collant au train alors qu’il cavale en descendant les gradins vers un sentier où le fond de la cuvette se vide vers une vallée forestière. Derrière, je sens la section s’étirer dès les premières foulées. Il y a ceux qui s’accrochent, ceux qui gardent de l’énergie en réserve, et ceux qui manquent déjà de souffle.

Sans s’arrêter, Blagueur s’est bientôt retourné pour évaluer les dégâts. Me découvrant sur ses talons, il me demande avec un clin d’œil si je suis « l’élève course ». Je serais bien en mal de lui répondre, tant je cherche l’air tout en essayant de ne pas tomber. Nous courons maintenant sur un pré ravagé par le labour probable de milliers de rangers, voire de sangliers. Quand nous rejoignons un sentier, la course devrait être plus facile, mais j’ai cramé toutes mes ressources. Je vois mes collègues me dépasser un à un, jusqu’à me retrouver distancé en queue de peloton, avec Taupier et un GAJ râleur qui le presse de rejoindre le groupe.

Taupier n’a pas un physique facile. Petit et voûté, il ressemble à un Dustin Hoffman acnéique aux yeux cachés derrière des verres en cul de bouteille. Mais surtout il arbore toujours une expression à la fois larmoyante et dégoûtée, comme s’il portait tous les malheurs du monde et nous accusait de ne pas l’aider dans cette tâche ingrate. Les GAJ l’ont repéré et le garderont à l’œil, vérifiant sa tenue, son lavage, le rangement de son armoire, le contenu de sa musette… Il y a toujours quelque chose à reprendre, comme si Taupier mettait un point d’honneur à ne pas correspondre à l’image d’un honnête élève officier… qu’il n’est même pas encore. Et bien sûr, après cinq cents mètres de footing il souffle comme une locomotive, rouge et suant, trottant à pas débiles, les mains crispées sur sa poitrine pour essayer d’y retenir un cœur menaçant d’exploser. Le GAJ serre-file le houspille. Il faut recoller, ce n’est pas possible d’avoir pris autant de retard en si peu de temps, Taupier fait exprès, il commence à faire chier ! Et moi qui ralentis aussi, merde !

J’ai bassement sauté sur l’occasion et proposé de rester avec Taupier, de l’aider à mieux courir. Je compte juste masquer sous ce faux altruisme le fait que je n’en peux plus. Toujours trottinant au ralenti le GAJ me répond un « Putain, mais dégage : cours ! » qui ne me rend pas mon souffle mais booste un peu ma motivation. Si je ne veux pas être assimilé à Taupier et donc à la lie de l’humanité telle que se la représente un gradé, il faut que je dégage et coure, aussi vite que possible.

Je m’éreinte la rate sur le chemin qui monte maintenant à flanc de colline, entre les troncs sombres d’une forêt de résineux. J’y retrouve d’autres coureurs faiblissants qui n’ont pas reçu le même aiguillon. Après avoir péniblement doublé les premiers des derniers je me stabilise dans la masse essoufflée. Là, je lève le pied dans l’idée de ralentir le groupe. Je ne sais pas si j’y suis parvenu, ou si j’ai trouvé le mythique second souffle, mais je termine le décrassage sans mourir trop fort.

Ne sachant pas combien de temps ou sur quelle distance nous allions courir, et comptant aussi sur une forme physique que je croyais correcte, j’ai brûlé trop d’énergie dès le départ. Je me suis peut-être dit aussi qu’en partant devant j’avais une chance d’y rester. Ou bien j’ai cherché à me faire remarquer par papa Blagueur. Échec sur toute la ligne. Ce sera souvent ainsi lors de cette formation militaire. L’impression de ne pas savoir où je vais ni pour combien de temps, incertitude sur les usages, sur ce qu’on attend de moi. Complexe d’usurpateur, au moins jusqu’à ce que je retrouve la raison de ma présence ici.

À l’arrivée, Blagueur annonce que nous venons de boucler notre premier parcours DOM. Dans mon hébétude épuisée, j’entends « d’homme », genre truc de mecs, bien couillu. Il s’agit en fait d’un parcours de Décathlon Olympique Moderne dont nous avons parcouru les sept kilomètres en plus de trente minutes pour les moins bons, dont moi. Il va nous falloir descendre sous les vingt minutes, quinze pour les meilleurs. L’adjudant nous a ensuite gratifié de quelques conseils – échauffement, recherche du rythme, étirements… – pour améliorer nos temps et éviter la casse. C’est là que j’entends pour la première fois le mantra qui va nous accompagner pendant tout ce peloton préparatoire : « Il n’y que trois façons d’en sortir : validé, blessé ou démissionné ». Blagueur ajoute que si quelqu’un veut nous quitter tout de suite, il est prêt à enregistrer sa démission et à la transmettre immédiatement. Dès ce soir les démissionnaires dormiront dans une autre caserne où ils termineront leurs classes comme seconde pompe. Personne n’a demandé à partir, pas même Taupier qui récupère en hoquetant sous les regards impatients des GAJ et de l’adjudant.

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Pensées suédoises

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 18 avril, 2020

J’aurais apprécié que notre gouvernement(clic) nous informe et nous conseille au lieu de mentir, d’interdire et punir(clic).
J’aurais préféré que notre gouvernement soit cohérent et nous fasse confiance pour adopter les mesures de distanciation sociale, aussi bien pour aller travailler (indispensable!) que pour prendre l’air sur la plage ou en forêt (facultatif donc réprimé).
Devoir expliquer une décision permet d’en dépister les erreurs logiques.
L’imposer sert souvent à faire l’économie de la réflexion.

Pour avoir les derniers chiffres : clic

En Suède (clic), le gouvernement ne confine pas de manière autoritaire. Il ne décrète pas les gestes barrière : il incite, recommande, conseille, voire prie la population de suivre certaines règles de prudence appuyées par une information précise et claire.
Si l’on compare les taux d’infection, de maladie et de mortalité liés au Covid-19 entre la Suède et la Norvège contiguë, mais qui elle confine sa population, on constate qu’il n’y a pas de différence notable (carte ci-dessus, que vous pouvez actualiser d’un clic).
Obliger les gens à rester chez eux et les punir s’ils contreviennent n’apporte donc rien dans la lutte contre l’épidémie.

Lorsque je parle de la Suède autour de moi, on me répond que c’est une autre mentalité.
Je suis d’accord, un mentalité éduquée par des décennies de gouvernance fondée sur la confiance à double sens.
Des gouvernants qui s’appliquent à se montrer dignes de confiance jusqu’à l’anecdotique et des administrés qui font confiance autant qu’on leur fait confiance.
Une évolution récente (hausse de la criminalité suivant la hausse du taux d’immigration) montre l’importance de l’éducation culturelle sur le long terme.
On note ainsi une surreprésentation des immigrés récents dans les malades du Covid-19 en Suède, résultat d’une faible appropriation culturelle du modèle suédois par une frange récente de sa population.
Il est d’ailleurs permis de se demander si, une fois expurgés de cette surreprésentation immigrée réfractaire, les chiffres du modèle suédois faisant primer le conseil sur la contrainte ne prouveraient pas une efficacité supérieure à celle du confinement autoritaire.

Mais, nous ne sommes pas suédois.
Une formule décrit assez bien ce que nous vivons en France : la confiance se gagne goutte à goutte et se perd au litre.
Combien de temps nous faudra-t-il pour accepter collectivement les recommandations d’un gouvernement qui nous ferait confiance et dans lequel nous pourrions placer notre confiance ?
La question est systémique et ne tolère donc pas de réponse unique. Chacun doit faire sa part d’évolution pour que quelque chose change. Mais, comme le dit Anne-Sophie Chazaud, le renoncement aux libertés est souvent sans retour : « Il n’est guère besoin d’anticiper une dystopie catastrophiste pour imaginer que, pour les mêmes raisons d’encadrement sanitaire du biologique humain, un quelconque exécutif puisse ensuite étendre ce contrôle prophylactique aux patients porteurs du VIH afin de s’assurer de leurs contacts, de leurs rapports sexuels, ou s’assurer au nom d’un contrôle bénéfices/coûts que des personnes en surpoids ne vont plus acheter de produits jugés néfastes pour leur santé, pour ne prendre que ces quelques exemples. »
L’épidémie actuelle est un bon test, grandeur nature.
Une sorte d’épreuve anticipée de ce que nous aurons à vivre lorsque l’emballement climatique ne nous laissera d’autre choix.
Le cours de la culture suédoise sera-t-il le must de la rentrée scolaire 2020 ?

Allez, une petite blague pêchée dans les commentaires d’un article…
Commentateur : « Encore un effort, les complotistes, et vous allez nous prouver que c’est Macron qui a inventé le Covid19… »
Réponse immédiate : « Il en serait bien incapable. »

Edit du 2 mai : le nombre de cas et le nombre de morts recensés en Suède semble augmenter fortement par rapport à d’autres pays confinés (Norvège, Danemark).
L’honnêteté ou la prise en compte du réel m’oblige donc à revenir sur ma position ci-dessus concernant l’efficacité de la contrainte. Sur le long terme je reste convaincu qu’il vaut mieux faire confiance que contraindre et punir, surtout si l’on se place dans une dynamique d’évolution de l’humain vers plus de conscience et de liberté. Cette dynamique peut toutefois se trouver freinée ou brisée par des comportements rétrogrades tels qu’on les constate partout, en confinement comme ailleurs.

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Côté lecture, Ateliers de Jean-Claude Carrière continue de me ravir.

Berliner Round 5 – Troupeau !

Posted in Berliner Round par Laurent Gidon sur 17 avril, 2020

Cours de présentation : se mettre au garde-à-vous, saluer (il faudra un cours spécial sur le salut), ôter son béret si l’on est à l’intérieur, énoncer à haute et intelligible voix son grade, son nom, sa section et sa compagnie, puis se taire. Cela n’a l’air de rien, mais il faut à certains des dizaines de répétition pour intégrer cette séquence. Nous passons tous nos premiers moments libres à des jeux de rôles gradé/recrue dans les chambrées, pour débloquer les plus irréductibles. Qui nous ont remercié de cette aide.

Le soir-même, les GAJ nous guident vers l’ordinaire en section constituée, marchant au pas en colonne par quatre. Un troupeau de treillis mal portés, mal rangés, battant des bras à contretemps, sautant le pas pour le retrouver, serpentant sans alignement, encadré par trois chiens de berger qui jappent d’abord avec espoir, puis agacement, enfin découragement. Il nous faut trois fois le temps nécessaire. Nous sommes doublés par un groupe impeccable, fiers warriors au pas cadencé qui avalent le terrain en chantant d’une seule voix grave, virile, impressionnante. Nos GAJ les regardent passer avec quelque chose d’envieux dans les yeux.

Cette pensée ne me vient pas sur le moment, mais trois ou quatre mois plus tôt, nos GAJ étaient des civils comme nous, absolument imperméable aux beautés de l’ordre militaire. Il ne leur a fallu que ces quelques mois – et peut-être moins – pour changer complètement leur grille de valeurs. Aujourd’hui, sans la moindre ironie narquoise, ils ont pour objectif de nous faire ressembler à ce qui les aurait sans doute dégoûté, avant, dans le civil. L’armée travaille très bien la matière humaine jusqu’à produire cet outil parfaitement poli, fiable, multi-usage : le soldat.

Après un repas copié sur celui du midi, la soirée s’est amenuisée entre rangements, exercices de présentation, discussions autour de ce que chacun avait abandonné dans sa vie d’avant… Je ne sais pas quoi dire de moi. J’écoute, je cherche parmi mes cinq compagnons de chambrée qui pourrait devenir un copain. Un mariole a trouvé les mots désabusés qui ont fait rire. Je ne me souviens plus de ses blagues, mais elles nous ont éclairés tant qu’il est resté parmi nous. Chaque situation tendue était pour lui prétexte à une saillie, voire une simple mimique. À partir de maintenant il sera pour moi Soldat Mariole. Sa bouille ronde et rousse nous a souvent allégé la mélancolie et la fatigue. Il a hélas cassé avant la fin, mais j’y reviendrai sans doute. Ce premier soir, un des GAJ s’est installé avec nous en montant un lit de camp près de la fenêtre. Puis il a fallu se coucher et éteindre.

Première journée terminée entre épuisement et sentiment d’imposture. Je n’ai rien à faire ici. Je n’ai rien d’un soldat. Ni l’esprit, ni l’envie, ni même la démarche. Cinq mois à passer sous cette meule, acquérir des comportements et des attitudes qui me révulsent. Avant de devenir officier, je vais devoir apprendre à être une sous-merde, selon l’expression de Moustache.

Un bruit me tire de ces pensées moroses. Un frottement répétitif. Une loupiote s’agite près de la fenêtre. Dans le noir, alors que toutes les recrues dorment déjà, notre GAJ cire ses rangers à la lueur d’une lampe de poche filtrée de rouge. Cela m’effraie, plus encore que l’idée de ces cinq mois à venir. Comment un gars, qui devait être comme moi il n’y a que quelque temps, avec les mêmes doutes et les mêmes craintes, éprouve-t-il le besoin de briquer ses chaussures à cette heure-ci, seul dans le noir ? Quel démon de l’exemplarité le pousse à ce perfectionnisme ? Mais aussi : quel sens personnel du devoir l’incite à polir son cuir dans la plus parfaite discrétion, alors que son grade lui permettrait de nous imposer en pleine lumière ce spectacle édifiant ? Dire que j’ai eu alors une révélation serait exagéré. Mais, ce type, plongé dans cet environnement coercitif, agit ainsi selon des critères ou des principes qui lui sont propres. Il me montre que c’est possible, qu’on peut passer au travers du formatage en se préservant. Oui, je peux me moquer ou me désespérer de ce qu’on attend de moi ici, mais je peux aussi tenter de rester moi-même, à l’intérieur du moule, y exprimer mon sens du nécessaire.

Rester moi-même ? Mais qu’est-ce que c’était, ce « moi-même » ? Je n’en savais rien. Je savais juste que toute cette discipline, ces ordres absurdes – d’ailleurs probablement voulus tels pour bien nous faire comprendre que l’obéissance prime sur l’intelligence – me gonflent déjà , me terrorisent presque, et que je n’ai d’autre expression de « moi-même » que « non, non, non, j’veux pas, c’est trop con ! ». Un moi-même réactif, sans autre forme que la résistance aux coups qu’il reçoit. Je me suis endormi là-dessus.

Au réveil, je ne suis prêt ni à me couler dans le moule, ni à lui résister. Je ne suis prêt à rien parce que l’armée va penser à ma place, ce qui est imprévisible : on ne peut pas être prêt à ça, et c’est tout le sens de la préparation.

La section 1 de la 11 se trouve ballottée par un planning sans réelle densité, mais dont nous ne maîtrisons aucun des détails cruciaux. On nous dit à quelle heure nous devons être prêts, rassemblés dans la cour, et dans quelle tenue. Action ! Mais les questions fusent. Faut-il se laver avant de s’habiller ? A-t-on le temps de prendre une douche ? Faut-il se raser ? Y a-t-il un ordre de passage au sanitaires ? Doit-on faire son lit ? Comment ? Les trivialités quotidiennes dont chacun se dégage à sa façon dans le civil prennent ici une importance collective cardinale. Nous sommes vite en retard sur tout. Il ne suffit pas d’être propre, rangé, habillé, encore faut-il que toute la section le soit en même temps et de façon uniforme. Au fur et à mesure des retards accumulés, les conseils précis des GAJ deviennent des ordres, puis des engueulades aboyées sans ménagement. Ce premier matin nous sommes arrivés en retard à l’ordinaire, la marche au pas étant abandonnée au profit d’une course désordonnée. Nous avons eu tout juste le temps d’avaler un bol chaud et quelques tranches de pain avant de courir vers notre premier rendez-vous.

Il s’agit d’une présentation de la section dans la cour. Les GAJ réussissent à nous ranger en colonne par six avant de nous mettre au garde-à-vous. L’un d’eux entre dans le bâtiment, puis ressort précipitamment se placer de profil sur le côté de notre groupe. Le petit personnage déjà aperçu la veille sort de son pas dansant. Toujours impeccable dans son treillis semblant taillé sur mesure, le visage impénétrable. Un chef, visiblement. Il nous jette un coup d’œil, s’approche du GAJ, lui fait une remontrance discrète avant de s’en retourner vers l’entrée et disparaître. Le GAJ nous crie « Repos ! ». Une houle parcourt l’alignement pendant que nous prenons la position en nous inspectant les uns les autres. Un des GAJ change l’ordre des recrues du premier rang pour réaliser une brochette de tailles décroissante. Lorsque le chef reparaît, le GAJ peut crier « Garde-à-vous ! » et saluer. Chef vient se placer à trois mètres devant lui et lui rend une version molle de son salut. Il se fige dans une position gracieuse avec un bref passage sur les pointes de pied, le dos légèrement cambré, les bras arqués comme si quelque chose lui encombrait les aisselles, les doigts venant tout juste effleurer les coutures de son pantalon. Cela ressemble à un « garde-à-vous », mais comme réinterprété, personnalisé, démontrant qu’il y a un monde entre la position obligatoire du subalterne et celle, réglementaire mais condescendante, du supérieur.

Le GAJ brame d’une voix que nous ne lui connaissons pas encore « Première section rassemblée, à vos ordres Mon Capitaine ! » C’est donc un capitaine. Je le note. Il se tourne vers nous d’un quart de tour sautillant, nous sourit d’un air bonhomme, puis émet un « ‘hepos » tout juste audible. Nous hésitons un instant, pas certains d’avoir entendu ou correctement interprété, mais comme le premier rang se met au repos le changement de position finit par se répandre, par contagion. S’ensuit une présentation brève de notre commandant de section, qui ponctue chaque phrase d’un léger tressautement sur l’avant des pieds. Il nous affirme être surtout à notre service pour nous faciliter l’apprentissage des notions de base nécessaires à tout bon soldat. Nous pouvons nous reposer sur lui, sur ses sous-officiers, ainsi que sur nos GAJ qui vont nous accompagner toutes ces premières semaines. Il compte sur nous pour donner le meilleur de nous-mêmes et lui faire honneur.

Cette dernière phrase va colorer tous nos rapports avec le capitaine, je m’en suis rendu compte plus tard. En fait, il se fiche complètement de ce que nous faisons ou apprenons, tant qu’aucun problème ne remonte à ses oreilles. Un peloton préparatoire EOR n’a aucune valeur à ses yeux. Nous ne sommes rien, un peu comme ces nourrissons du 19ème siècle que leurs bourgeois de parents confient à des nourrices et des précepteurs jusqu’à ce qu’ils soient en âge de tenir leur rang familial. Pour nous, cela devrait prendre un bon mois.

La suite ? Clic !

Perles confinées

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 15 avril, 2020

huitre

« Cette fois, nous sommes peut-être allés trop loin. Sans même le savoir, ni vraiment le vouloir. En nous laissant emporter par notre façon de vivre, nos habitudes et le souffle des circonstances. […]
Alors, face à cette implacable machinerie, cette sublime bourrasque du futur, l’on ressentait confusément de quoi demain serait fait, une sorte d’absence tumultueuse, un vide assourdissant, et l’on devinait qu’une nouvelle époque était en train de se ruer sur nous. »
Jean-Paul Dubois – L’Amérique m’inquiète (juin 2003)

Formulons le vœu qu’à l’issue de la crise les gestes barrière, et notamment la distance de sécurité, continuent de s’appliquer aux véhicules sur les routes. Où l’on s’aperçoit qu’un petit virus a fait mieux pour la baisse de la mortalité routière que des milliers de panneaux de limitation à 80 km/h et autant de radars automatiques ou gendarmo-portés.

Viendra le temps où un certificat d’immunité au coronavirus en bonnet difforme vaudra Ausweis pour un retour à la vie sociale.

Un jour de pandémie qu’il n’a pas vu venir du haut de son illusoire piédestal, l’homme égocentré réalise qu’il ne peut pas acheter la santé, ni le fait d’être vivant.
Jean-François Cornachon

Il apparaît clairement maintenant que l’école est avant tout conçue pour débarrasser les parents de leurs enfants. On y ajoutera que la réouverture annoncée des établissements scolaires constitue le seul moyen de renvoyer les ouvriers et petits employés au travail. L’école, foyer de contamination ? Allons donc, on sait bien que les enfants n’y attrapent jamais rien et ne se le transmettent pas plus.

La crainte des impacts économiques de la crise ne risque-t-elle pas d’encourager la poursuite d’arbitrage du budget en faveur de l’essentiel ?
Cabinet Roland Berger – Covid-19, impacts et rebonds

On notera que l’essentiel et l’indispensable sont affaires de point de vue, et que le lobbying s’accommode très bien du confinement : la sortie de crise en préparera sans doute une autre, plus violente et irrémédiable.

Dépoussiérons Jimmy Carter :

Ce soir, je souhaite vous parler d’une menace fondamentale qui pèse sur la démocratie de notre pays… […] Cette menace est à peine perceptible par des canaux ordinaires. Il s’agit d’une crise de confiance. Il s’agit d’une crise qui frappe la volonté de notre nation en son sein même, en son âme et en son esprit. Nous percevons cette crise en raison du doute croissant au sujet de la signification de nos vies et de la perte d’un objectif […] commun.

Après la crise de 2008, les plans massifs de soutien avaient conduit à une forte hausse des émissions de CO2, on peut donc s’attendre à une flambée climatique post-confinement… sauf bien sûr si l’économisme cesse d’être la religion dominante. Mais, en quoi allons nous placer notre foi ?

Je n’ai pas peur de tomber malade. De quoi alors ? De tout ce que la contagion risque de changer. De découvrir que l’échafaudage de notre civilisation est un château de cartes. J’ai peur de la table rase, mais aussi de son contraire : que la peur passe en vain, sans laisser de trace derrière elle.
Paolo Giordano –Contagions

« De toutes les doctrines sociales, aucune n’est ignorée, méconnue, déformée, travestie, ridiculisée autant que l’Anarchisme ; l’intérêt de tous ceux qui détiennent actuellement le Pouvoir se confond, ici, avec l’intérêt de tous ceux qui ambitionnent de le conquérir. »
Sébastien Faure – Encyclopédie Anarchiste

Si le gouvernement persiste à nous prendre pour des sales gosses qu’il faut encadrer, tancer, punir, peut-être n’avons-nous que ce que nous méritons. Après, bien sûr, chacun peut décider de se prendre en main et assumer son adultitude.

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Bien sûr je continue de lire Le Cercle des Menteurs, de l’inestimable Jean-Claude Carrière, et je parle dans le micro pour alimenter le podcast rigolo-dépressif que Si j’aurais su, j’aurais rien dit (clic pour la totale)…

Berliner round 4 : incorporé

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 14 avril, 2020

Les papiers signés, l’incorporation peut commencer. Installation à l’étage dans des chambres de six, très différentes de celles où j’avais passé un moment lors de mes trois jours. Pas de lits superposés dans une vaste pièce, mais six box comprenant couchage, armoire et bureau en bois blond. Quatre box sont répartis le long des murs et deux regroupés dans un îlot central. Deux fenêtres donnent sur la cour et, au-delà, sur un autre bâtiment identique. WC et douches se trouvent au rez-de-chaussée, mais un bloc de lavabos permet rasage et débarbouillage à chaque étage. Nous posons là nos sacs, puis les GAJ nous conduisent à l’ordinaire. En chemin, ils nous préviennent que nous marchons en ordre dispersé pour la dernière fois. Dès cette après-midi nous aurons notre première formation à l’ordre serré. Du chinois, pour moi.

L’ordinaire : des tables de huit ou dix dans un réfectoire bruyant, un personnel militaire d’un abord volontiers revêche qui amène et remporte les plats sur chariot, une nourriture correcte – salade de lentilles, coquillettes et viande quelconque, portion de fromage et part de cake préemballées –, une ambiance encore paisible. Les chambrées naturellement regroupées tentent de faire connaissance. On commente, certains rigolent, mais je regarde les JAG du coin de l’œil, surpris de les voir, dès qu’ils sont assis, enfourner du pain dans les poches de leur pantalon. Ils mangent vite, goulûment et en silence, penchés sur leur assiette, se resservent tant que le plat est sur la table. Nous posons des questions sur la bouffe, ils répondent que ça va. Est-ce que c’est toujours comme ça, copieux et banal ? Oui, peut-être, ça dépend. Ils on l’air d’avoir perdu tout jugement par rapport à la nourriture qui retrouve sa fonction première : alimenter le corps, l’approvisionner comme on recharge une arme.

La suite nous prouvera en effet que nous ne sommes plus que des corps, mais des corps imparfait, à façonner. Et encore, il y en a trop : en cours de façonnage nous serons dégrossis selon une sélection impitoyable, jusqu’à ce qu’il en reste moins de la moitié.

Première prise en charge de ces corps, le coiffeur. Il y en a trois, qui officient dans ce qui aurait pu être un salon des années cinquante. Je ne sens aucun sadisme dans leurs coups de tondeuses ravageurs ; ils en ont sans doute trop vu, la routine les endort. Plusieurs fois cependant j’entends l’expression « tête à record » lorsqu’ils voient arriver une recrue à cheveux déjà courts. L’idée est alors de traiter la coupe en cinq passages et moins de trente secondes. Nous sortons tous avec sur le crâne un centimètre résiduel, même longueur partout. Plus tard certains prévoyants exhiberont des tondeuses perso et vendront des Flat Tops, coupe rasée sur les côtés et gardant sur le dessus une longueur travaillée pour former un plateau. Très classe.

Lors de ce passage chez le coiffeur j’entends pour la première fois le terme « fana mili ». Elle désigne les rares d’entre nous qui semblent à l’aise dans cet environnement et portaient déjà le cheveu ras avant rectification. Des jeunes déjà sensibilisés à l’intense poésie militaire, fanatiques de l’ordre serré et du patriotisme armé, convictions souvent familiales mais théoriques : ils n’ont jamais vraiment expérimenté l’ordre militaire dont ils se déclarent d’enthousiastes fanatiques. Ceux-là posent un problème aux coiffeurs qui semblent ne pas les apprécier («Chiotte, encore un fana mili ! »). On commence par les traiter au ridicule : une tonsure exotique laissant juste une touffe de poils au-dessus des oreilles ou traçant une autoroute en travers du crâne. Les fana mili râlent jusqu’à ce que le praticien rectifie au sabot zéro. Il ne leur reste plus rien, ils semblent ravis de leur perruque en peau de fesse, signe de distinction qui ne tiendra pas longtemps.

Nous sortons avec des têtes de bagnards qui, étrangement, accusent nos disparités au lieu de les fondre dans un tout uniformisé. La forme du crâne, les traits, les expressions, tout devient plus visible, plus lisible. Nous sommes tous différents les un des autres, mais aussi différents de nos identités précédentes : impossible de reconnaître mes compagnons de chambre.

Étape suivante, perception du paquetage. Tous en ligne devant un comptoir long de vingt ou trente mètres derrière lequel les fourriers nous chargent les bras par étapes successives, sac à dos, musette, duvet, demie (?) toile de tente, piquets de bois et sardines métallique, gamelle, couvert et quart de fer blanc, deux paires de rangers, chaussettes (trois paires), béret, treillis de combat (usés) et de sport (très usé), poncho de pluie (grande cape de toile cirée verte), survêtement (les mêmes trucs bleu pâle que mon père avait conservés de son passage à l’armée vingt-cinq ans plus tôt), baskets blanches à semelles plates sans amorti, short blanc, t-shirts blanc (trois), polo à manches longues (deux), slips kangourou (trois), mouchoir (quatre), gamelle, quart et couverts, gourde, cirage, brosse… Et sans doute d’autres choses indispensables au soldat mais que j’ai oubliées. Pour tous les vêtements il faut déclarer sa taille selon des codes que je ne maîtrise pas (pourquoi un 38 en pantalon et un 52 en veste ?), pas mieux que les autres en tout cas.

La suite sera une longue session d’essayages et de vérifications, chacun étalant son paquetage sur et autour d’une table dans la salle de classe où nous avons été ramenés. Les GAJ font le tour avec une liste pour s’assurer qu’il ne manque rien à personne. Ils conseillent sur la taille des chaussures ou d’une veste (il ne faut pas que ça tombe trop bas, mais il faut que les manches couvrent bien les poignets), et renvoient les oublieux ou ceux qui se sont trompés refaire la queue chez le fourrier. Cela dure, les questions fusent. « Je peux garder mes chaussettes perso ? Mon caleçon perso ? » Questions répétées d’un bout à l’autre de la salle par d’autres qui n’ont pas entendu ou pas écouté l’information. Nos gradés se lassent et finissent par répondre qu’on n’a qu’à se démerder entre nous, qu’ils ne vont pas tout nous redire cent fois. Ils sortent fumer une clope. Nous tentons de faire rentrer tout le paquetage dans sac et musette, sans y parvenir. Nous ne sommes pas encore des soldats.

Et puis un coup de gueule, ça suffit comme ça, on nous envoie ranger nos paquetages dans nos chambres, et vite ! Nous devons passer encore plus vite une tenue militaire selon une liste d’effets imposés. Puis, redescendre pour une session d’ordre serré. Alignement dans la cour, vérification des présences (nous apprenons à nous compter), explication des termes de base. Que veut dire « en colonne par six », comment et quand se mettre au « Garde-à-vous ! », quel sens exact recouvre le trompeur « Repos ! ».

Rappel pour les oublieux et toutes celles et ceux qui auront échappé aux joies de la formation militaire en République Française (les étrangers ont leurs propres façons de faire). On se met au garde-à-vous en rassemblant les talons, jambes tendues, bras tendus le long du corps, main collées au cuisses, le petit doigt sur la couture du pantalon, les épaules dégagées, le torse bombé et le menton virilement relevé, regard fixe à l’horizontal. On se met bien sûr au garde-à-vous dès qu’on nous l’ordonne, mais aussi sans qu’il soit besoin d’en entendre l’ordre lorsqu’un gradé entre dans une pièce, voire lorsqu’il s’adresse à nous n’importe où, lorsqu’on se présente dans son bureau… Le garde-à-vous est l’attitude de base du soldat face à ses supérieurs, exprimant son respect, son attention, sa capacité à entendre, comprendre et exécuter sans délai tout ordre qui lui sera donné.

Et le repos ? C’est pareil. La posture est différente, pieds légèrement écartées et mains croisées dans le dos, mais l’attitude est la même. On ne se met au repos que sur ordre, dans l’objectif d’écouter, comprendre et exécuter.

Une fois à peu près ordonnée, notre section découvre les joies de la tenue correcte. Quels boutons fermer, quel col rabattre sur quel autre, dans quel sens incliner le béret, comment serrer le bas du pantalon avec la deuxième boucle de la ranger fermée sur la cheville, et surtout : vérifier la tenue du voisin, lui faire remarquer les erreurs, remercier pour ces remarques. « Vous êtes ensemble pour un mois de peloton. Vous avez tout à apprendre. Tout seuls, vous n’y arriverez pas. Il faut vous entraider. Il faut pouvoir compter sur les autres. C’est une question de survie ! » Je trouve que le gradé y va un peu fort, mais je me souviens d’avoir apprécié ces quelques mots. Ils introduisent un semblant de chaleur humaine. Rien de spontané, mais de la chaleur tout de même, ou au moins une codépendance qui rapproche. Nous avons inspecté nos voisins, rectifié ce qui nous semblait devoir l’être, remercié pour cet aide. Une habitude qui m’est restée.

Et puis, il a fallu marcher. Marcher au pas peut sembler simple. Il suffit pourtant de vouloir faire marcher trente types du même pas pour s’apercevoir qu’il existe au moins trente façons différentes et incompatibles de s’y prendre. Nous mettons plus d’une heure avant de réussir à couvrir la moitié de la cour dans un ensemble acceptable. Et il ne s’agit encore que de se déplacer en ligne droite.

Moustache pointe son nez. Les GAJ hurlent un « Halte ! » qui a des effets divers, puis un « Garde-à-vous ! » qui nous fige dans des positions inconciliables aux yeux du militaire de carrière. Moustache en oublie de hurler. Je l’entends murmurer « Oh putain, quelle bande de sous-merdes ! » et il se replie dans ses quartiers.

Je ne me souviens pas si c’est à ce moment que j’ai compris l’utilité de l’autorité graduelle. Mais elle est déjà à l’œuvre sur nous, par l’intermédiaire des GAJ. À l’armée, le grade exige le respect. Mais le respect n’existe pas ici en tant que sentiment. Le respect militaire n’existe que comme marque de respect, qu’il faut savoir exprimer correctement, même si on ne l’éprouve pas. Tout tient sur cette convention. Quelqu’un qui ne sait pas exprimer le respect dû au grade – moi, par exemple, face au capitaine 7 sur 20 des trois jours – est un danger : on ne peut pas le contrôler, le sanctionner pour irrespect, ni même lui parler dans les formes voulues. Hors de question donc, pour un officier ou un sous-officier, d’entrer en contact formel avec des recrues qui n’ont pas appris les marques minimum de respect à présenter au supérieur. Les GAJ sont nos supérieurs de fait, avec trois ou quatre mois d’instruction d’avance sur nous, mais en termes de hiérarchie militaire ils ne sont rien, rien du tout. Ils peuvent donc essuyer notre irrespect sans que la chaîne d’autorité en pâtisse. À eux de nous apprendre comment nous comporter avant de nous présenter à de vrais militaires.

La suite !

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