Comme ça s'écrit…


Instants communs

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 31 janvier, 2012

Je rentre tard de l’entraînement et le froid vif de la nuit sent la neige. Météo France a lancé un bulletin de vigilance orange pour prévenir les automobilistes anxieux qui demain aux aurores vont se presser dans des bouchons plus denses et paniqués que d’ordinaire sous ces flocons probables. Je m’en suis d’ailleurs offusqué sur facebook. Pourtant, là, maintenant, je me sens bien.
Le calme de la nuit me caresse les épaules. La lumière du lampadaire bave dans un léger coton de brouillard. Le silence éteint mes oreilles. Je respire tranquille, pas pressé de rentrer. Autour de moi, les dix maisons jumelles du lotissement gardent la nuit comme les chariots en cercle des pionniers, dans les westerns. Il y a un monde, dehors, tout autour, et la paix qui transite par le collier des foyers tranquilles semble le gagner tout entier. À me demander si j’en suis l’origine ou le récepteur, au cœur de cette parabole noyée de brume et de nuit.
Chaque respiration fait entrer un peu d’extérieur en moi. Ça se mélange à mes humeurs dans mes poumons avant de ressortir lesté d’un peu de ma personne en une brève buée. Signature réciproque du tout dans l’un et vice versa, contrat passé, avec pour seule obligation d’être.
Alors je suis et nous sommes. Peut-être ai-je flairé un peu de vous dans cet échange, bien que vous soyez endormis ou au contraire tout vibrants, dans un lointain que cet instant annule.
Ma douce qui avait entendu arriver la voiture allume la lumière de l’entrée. Je m’ébroue, sors mon sac et ma housse d’armes avant de saluer une dernière fois cet accord fugace qu’il ne tiendra qu’à moi de réactiver, ailleurs et plus tard. Ou bien à vous.

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Croire, savoir et faire

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 27 janvier, 2012

Au cours de mes études et lors de mes premiers jobs, j’étais devenu un bon praticien du marketing opérationnel et des techniques de vente. Plus j’en apprenais dans ce domaine, plus j’étais capable de réfléchir à l’efficacité de telle ou telle pratique selon les situations. Il m’arrivait même de mettre au point de nouvelles méthodes, de les tester, de former des gens à les utiliser. Étais-je passionné par le marketing et la vente ? Non. Je développais au contraire des aversions profondes pour les excès en tout genre que je constatais autour de moi. Je croyais en un retour de la raison face à la surconsommation. Mais j’étais bon dans mon domaine, mes employeurs m’appréciaient et m’encourageaient à m’améliorer, et je le faisais avec énergie parce que l’acquisition de nouvelles compétences couplée à la réussite est un très bon stimulant.

Lorsque j’ai dû faire mon service militaire, je m’y suis présenté avec une foi antimilitariste associée à un pragmatisme très frontal. Pour limiter le nombre de pénibles placés au-dessus de moi dans la pyramide de commandement, j’ai tenté d’atteindre le plus haut niveau possible pour un appelé en suivant la formation des élèves officiers de réserve de Saint-Cyr. Tout en gardant l’œil narquois de celui à qui on ne la fait pas, je me suis endurci physiquement, entraîné au tir, amélioré en commandement de section et tactique de combat. Au point de finir dans les premiers de ma promotion et pouvoir choisir une affectation « pêchue » à Berlin. Là, j’ai pu peaufiner mes méthodes d’instruction militaire pour adoucir le saut de petits Bretons ou Alsaciens catapultés face aux divisions soviétiques pour défendre notre ridicule enclave française. Je croyais toujours que la force et l’organisation militaire n’apportaient rien de bon, mais j’en étais devenu un petit spécialiste toujours prêt à se perfectionner. Je me sentais bon dans ce que je faisais et n’avais pas l’impression que cela entrait en contradiction avec ma posture pacifiste. C’était d’une autre nature. « Quelle connerie la guerre ! » certes, mais j’avais un boulot à faire et à bien faire.

Il serait facile d’enchaîner les exemples de vie professionnelle ou personnelle. Ce qui apparaîtrait, c’est que plus j’en sais sur un domaine, plus j’agis au sommet de mes capacités dans ce domaine, et moins je me mets en question. Cette dissociation frappe-t-elle tout le monde ?
Comme des chefs d’entreprises tellement bons et impliqués qu’ils sont incapables de voir la souffrance de leurs employés ou l’aberration que représente leur activité. Des financiers spécialistes du rendement de chaque euro, toujours à l’affût de nouvelles façons d’en gagner, et par ailleurs honnêtes gens désolés de l’état dans lequel se trouvent société et économie, mais absolument aveugle à leur responsabilité en la matière. Des ouvriers attachés à la qualité de leur travail même s’il correspond à un désastre écologique, désastre global dont ils sont conscients par ailleurs, loin de l’usine. Des politiciens tellement forts pour argumenter et contre argumenter qu’ils en oublient la nature même de leur mission, laquelle n’est pas forcément limitée à démolir l’opposant. Des tas de gens, vous et moi, qui appliquent des critères de jugement totalement opposés dès qu’il s’agit de leur domaine de compétence pointu ou d’une vision générale.

Je ne sais pas de quelle façon cela s’explique et se modélise en psychologie, mais la constatation est là : l’humain est capable de s’engager à fond dans des formations ou des activités qui contredisent sa croyance, ou sa morale, ou ses principes. Plus il est performant, précis et impliqué sur un secteur restreint, moins il peut voir ou veut voir la façon dont son activité s’insère dans un panorama qu’il est aussi capable d’analyser par ailleurs de façon juste et sincère.
Et quand les principes reprennent le dessus, quand les yeux s’ouvrent, le choc est rude. Voilà sans doute pourquoi tant de spécialistes cherchent à l’éviter en se concentrant sur toujours plus de performance dans leur spécialité.

J’avais noté une phrase dans L’Art français de la guerre : « La force ne se donne jamais tort : quand son usage échoue, on croit toujours qu’avec un peu plus de force on aurait réussi. Alors on recommence, plus fort, avec un peu plus de dégâts. »
Je me demande si l’idée n’est pas applicable à toutes les techniques et compétences humaines. Qu’on nous donne un objectif, qu’on nous permette d’acquérir les moyens de l’atteindre, et nous fonçons jusqu’au mur avec la fierté du travail bien fait, quelles que soient nos convictions supérieures.

Il faut alors saluer le courage ou l’indépendance d’esprit de ceux qui, experts dans leur domaine, arrivent à tirer les sonnettes d’alarme lorsqu’ils perçoivent un déraillement.

L’économie du tas de bûches

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 22 janvier, 2012

Nous chauffons toute la maison avec un poêle dont le design, si vous en croyez mon sens esthétique provincial, confine à l’œuvre d’art. Mais je vous en ai déjà parlé, et ce n’est pas directement le sujet du jour.

Pour nous chauffer, ce poêle brûle du bois. Simple et renouvelable. N’empêche que ce bois, l’hiver venu, il faut l’avoir. Et le gérer pour qu’il dure toute la saison froide.
Savez-vous quel volume de bois nous devrons brûler pour nous chauffer correctement tout cet hiver ? Non ? Eh bien moi non plus. Et c’est tout le sujet.
L’expérience aidant, nous savons qu’en gros une dizaine de stères peut suffire. Mais nous ne savons pas si l’hiver sera exceptionnellement froid, ni quand et combien de temps il sera froid. Car cela change tout. Trois mois avec des températures tout juste négatives ou trois semaines à moins dix, en moyenne c’est pareil. Mais cela tape très différemment dans le tas de bûches. Soit on entretient un petit foyer constant, soit on crame par paniers entiers tout en claquant des dents au matin. Avec en plus la crainte du tas qui baisse.
Alors il faut économiser.

On commence à allumer régulièrement dès fin octobre. Juste une grosse flambée le soir, pour tenir en respect l’ogre de la nuit. Pas trop, pour pas faire baisser le tas avant les vrais froids. Il y a deux moments clé où l’on prend conscience que le tas baisse : au tout début, lorsque chaque bûche de moins fait une dent creuse, et à la toute fin, lorsqu’on peut compter celles qui restent. Mi-novembre, le poêle commence à tourner matin et soir, en deux gros feux quotidiens qui chargent la masse d’accumulation et maintiennent la température autour de 18°. Et puis viennent les semaines de froid sec en janvier, où l’on jongle entre poêle et soleil pour profiter de tout ce qui chauffe. Ça brûle toute la journée, avec plus ou moins de charge et de tirage.
Nous avons déjà passé la moitié du bois. Il nous reste encore tout février, souvent glacial, puis mars, froid et humide, avril parfois, qui regèle… La bonne gestion recommande l’économie, l’usage de sources annexes (cagettes, palettes, récupérations diverses) pour être sûr de tenir. On accepte d’avoir un peu froid toute en se disant que si l’hiver dure moins longtemps on se retrouvera avec un excès de bois et la tentation de cramer sans compter.

C’est tout le problème de l’économie du tas de bûches. Au début, on en a beaucoup et peu besoin, mais on se retient de l’utiliser par peur de gaspiller et de manquer plus tard. Au milieu, on en a un besoin énorme et heureusement il en reste, mais on ne sait pas s’il en restera assez, alors on se retient. Vers la fin, tout ce qui reste est presque de trop. On voudrait se faire plaisir à flamber, mais ça ne sert plus à rien.
Chaque année ça recommence.
Et chaque année je me demande si on ne gère pas nos vies comme un tas de bûches. À toujours croire qu’on va manquer. À toujours craindre de tomber en panne plus tard. À ne pas profiter à temps, et puis c’est trop tard.

Wild clavier

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 6 janvier, 2012

L’automne dernier, Télérama et la biennale d’art contemporain de Lyon avaient lancé un concours de nouvelles avec pour seules contraintes le titre (Une terrible beauté est née) et la taille : 2011 caractères tout juste.

Il m’a fallu longtemps pour me décider à écrire un truc, et puis cela s’est déclenché à 24 heures de la deadline, en écoutant la BO de Into the Wild par Eddie Vedder. Je n’ai pas atteint le podium, mais je me suis fait plaisir à écrire vite et à compter les caractères pour ajuster le tir.

Une terrible beauté est née

J’en tombe à la renverse. Eddie Vedder hurle dans le wild, Emile Hirsh amaigri meurt sur l’écran, suivi par la dernière photo connue de Christopher McCandless et tout s’unit en moi dans un éclair de douceur.
Rien qu’un film… mais un visage, une voix, une musique, une histoire et la réalité sauvage qui se précipitent dans un présent unique comme si tous les liens se nouaient là, pour me dire quoi ?
Cela frappe à la porte de ma mélancolie. Frappe à en briser les murs, libérer ce qui doit l’être et ne sait pas encore voler. Oui, c’est ça : Stendhal marchait avec la crainte de tomber en quittant la Santa Croce, alors qu’il m’est offert des ailes. Ce sourire que je déploie, Valérie ne l’a pas vu depuis des années. Elle se demande d’ailleurs si elle ne l’a jamais vu, je le lis dans ses yeux qui hésitent, et puis rient aussi. Sa main agrippe mon bras, peut-être pour me retenir comme un ballon volant. J’ai failli décoller à la poursuite de cette idée fire and forget qui vient de larguer sa secousse sur mes ruines. Il faut rattraper ce bout d’émotion pour tresser à nouveau l’écheveau.
— Alors, tu as aimé ?
— Attends, je cherche…
Je me cherche dans cette impression fugace. Je me cherche dans le monde.
— Tu comprends, c’est comme si tout avait été à sa place. Le vrai et le faux, le faux disant vrai, le trop qui bouche le manque et moi, surtout moi, pour tout accepter. Maintenant, avant, ailleurs, tout est en lien, je suis au centre et c’est magique, tu comprends ?
Elle se marre franchement, accuse un surdosage de médocs, menace mon toubib de procès, mais elle est heureuse parce que mon sourire à tire d’aile l’autorise enfin à rire de ce qui me tuait. Il a suffit d’une vie terminée dans la solitude effarante de l’Alaska, et ravivée devant moi par toute une chaîne improbable de talents et de hasards, pour me rappeler que présent veut aussi dire cadeau. Alors je l’ouvre.
Je vais vivre et la mort attendra, à moins qu’une autre terrible beauté naisse encore en moi pour la chasser toujours plus loin.

Dernier autoportrait de Christopher McCandless - 1992

Happy 2012 à tous

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 2 janvier, 2012
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Chaque fin d’année depuis – pfiouuu, je m’rappelle plus – je fais l’écriveur et trousse une petite histoire pour adresser mes voeux. En quelques clics tâtonnants je la mets en page façon NRF ou autre éditeur célèbre, l’imprime, la découpe et la plie de mes doigts gourds, la signe et l’envoie à mes proches. Il m’arrive aussi d’en faire un pdf et de l’adresser par mail certifié issu d’électrons proprement recyclés. Chaque année, il y a ce moment rigolo où l’histoire est lue à haute voix en famille, chacun se composant une figure de circonstance pour ne froisser ni l’auteur ni le lecteur, avant de plonger le nez dans sa tasse de café (c’est toujours en fin de repas). Et chaque année je viens ici vous proposer l’histoire d’il y a deux ans, pour que celle de l’année garde un parfum d’exclusivité à ceux qui la reçoivent en propre.

Fin 2009, je nous souhaitais un certain penchant pour 2010.

Un penchant pour 2010

En toute fin d’année, vient le moment des vœux, attendu par tous les membres du Club. Instant d’excitation et d’angoisse où chacun doit exprimer en peu de mots ce qu’il attend, de la vie, l’univers et tout le reste. Cet exercice public de haute voltige est la raison d’être du Club des Vœux. On s’y prépare toute l’année. L’assemblée entière vous examine, dissèque mots et intonations, cherche le faux pas, le manque de franchise, ou pire : l’affectation.
Aristide ne s’en était jamais très bien tiré. Trop de pression, sans doute. Mais il avait le souvenir d’avoir entendu un membre éclair, apparu une seule fois, dont les paroles… eh bien, l’avaient touché.
Le bonhomme s’était levé à son tour, et avait jeté ceci : « Qu’attendions-nous de l’année écoulée qu’elle ne nous aurait pas donné ? Qu’aurions-nous dû attendre ? Rien d’autre que des jours et des nuits. Nous les avons eus. Et nous les avons à loisir transformés en amours, ou en ennuis. Qu’attendre alors de l’année à venir, et que vous en souhaiter ? Qu’elle fasse le compte, comme les autres ! Qu’elle donne son juste nombre de matins. Après… Certes, ce que chacun en fera ne dépend pas seulement de lui, loin s’en faut ! Mais le courage, l’envie, la patience, oui : cela nous revient en propre. Alors je nous souhaite cela. Que nous ayons le courage, l’envie et la patience pour tous les matins de l’an qui s’annonce. Le reste suivra. »
Aristide avait bien remarqué le succès mitigé recueilli par l’orateur. L’homme avait déçu. Certains voulaient qu’on leur souhaite la chance, le bonheur. D’autre la réussite ou la santé. Les satisfaits faisaient vœux que rien ne bouge alors que d’autres espéraient tout changer. Comment formuler un souhait qui rassemble ces attentes dispersées ? Aristide, lui, trouvait que l’orateur au décompte s’en était bien sorti. Et si on lui demandait de faire mieux, il renoncerait.
Mieux non, mais différent peut-être ? Lorsque vint son tour, Aristide se leva. Pour la première fois en plus de trente ans de présence au Club, il n’eut pas à s’éclaircir la voix. Elle sonna, claire, dépourvue des hésitations qui entachaient d’ordinaire sa prestation. « Que ceux qui veulent que l’an prochain continue de même se penchent un peu vers ceux qui attendent que tout change, et vice versa. Voilà : vivons penchés ! Et que le vent de 2010 courbe nos fragiles roseaux les uns vers les autres, pour qu’aucun ne se rompe. »
Le léger silence qui suivit lui confirma que, s’il n’avait pas séduit, il avait au moins surpris.

2012 sera ce que nous en ferons tous : je vous souhaite de la vivre pleinement.


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