Comme ça s'écrit…


Peau étique

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 18 octobre, 2019

Si je gonfle un ballon devant vous – là, je prends un ballon, j’y applique mes lèvres, je souffle dedans, il se gonfle – si je gonfle ce ballon, chers spectateurs, vous vous attendez forcément à ce que je le crève ou qu’il éclate, devant vous.
Performing art !
C’est un peu comme le Fusil de Tchekhov. Si l’acte 1 consiste à gonfler ce ballon il faudra qu’il éclate avant la fin de l’acte 3, sinon il n’a rien à faire là.

Tiens, voilà que ça nous rappelle l’humanité sur Terre, non ? Quelle pièce, l’humanité, quel spectacle!
Elle entre en scène il y a 200 000 ans (je vous fais grâce des 7 millions d’années de répétitions, c’était des hominidés).

200 000 ans, tout de même un peu long pour un premier acte, mais ne vous inquiétez pas, ça s’accélère vers la fin.

Donc, selon le principe de Tchekhov, il faudra bien que l’humanité éclate au cours du troisième acte. Au bout de l’anthropocène, quoi.
Sinon, toujours selon ce principe, l’humanité n’avait rien à faire là.
C’est sa fonction dans l’histoire : dramatiser la situation.

Et là, on y arrive : c’est le drame !

Je pourrais utiliser ce qui me reste de souffle à m’époumoner, comme le font nombre de nos contemporains, mais je crois que je vais souffler un peu, continuer à gonfler ce ballon.
Ça ne sert à rien, mais ça dramatise.
Comme l’humanité, qui gonfle, gonfle.

On est en droit de se demander qui nous souffle dedans pour qu’on gonfle à ce point.
Parce que l’humanité c’est nous, c’est vous, c’est moi. Et parfois ça me gonfle, un peu.
Heureusement j’ai la peau assez souple, jusqu’ici je gonfle sans éclater.

On est aussi en droit de se demander jusqu’à quel point la souplesse de l’humanité va lui permettre de gonfler sans éclater.
Pour l’instant ça tient.

Il y a quand même quelques déchirures par endroits. Des gens qui meurent plus qu’il n’en devrait. Ça fait de gros trous, une sorte de fuite d’humanité.
Mais ça tient.

Si on regarde le ballon de près, c’est pareil. Non, ne vous approchez pas, vous ne verrez rien. Même au microscope, ça ne suffira pas.
Tout de même, on sait bien qu’un ballon c’est plein de trous. Les trous sont trop petits pour laisser échapper l’air, c’est tout, mais ils sont là.
Plus je gonfle le ballon, plus les trous s’agrandissent, jusqu’à déchirure. Pour l’instant ça tient encore.

Je parle, mais j’en oublie de gonfler.

On oublie vite que l’humanité gonfle quand on pense à autre chose ou quand on discute pour ne rien dire.
On croit qu’on oublie, qu’on s’endurcit.
Mais si on a la peau plus dure alors qu’elle s’amincit, vous imaginez bien ce qui se passe, non ?

Ça pète comme un ballon. Il faut que je souffle encore un peu. Ça devrait bientôt péter. Attendez, je souffle…
Ah ben non, ça tient toujours.
Je me demande jusqu’où on peut aller comme ça.
On a déjà fait du chemin. On a l’entraînement, on se dit qu’avec tout ce qu’on a déjà fait on est prêts à aller beaucoup plus loin. Pas fatigués, enfin, pas trop.

Il y en a toujours pour dire que plus on a couvert de chemin plus on s’approche du bout.
Sans doute des fatigués qui veulent qu’on ralentisse.

Bon, faut que je fasse une pause. Que je souffle un coup.

Paf !

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Pendant que je souffle je lis Peste & Choléra de Patrick Deville, parce qu’il n’est jamais trop tard pour mettre un peu de poésie et de mémoire dans le ballon.


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