Comme ça s'écrit…


De 10 jeudis l’1

Posted in Textes,Vittérature par Laurent Gidon sur 20 février, 2017

Chaque jeudi, hormis lors des vacances scolaires, on m’a proposé d’animer deux ateliers d’écriture dans un collège et un lycée situés à l’autre bout du lac.
Chaque jeudi je vais donc m’offrir la route des berges et les éclairages changeants sur le miroir d’eau tendu aux montagnes.
Des foules vacancières se déplacent en toute saison pour y jeter un œil touristique, et moi j’aurai le privilège d’en profiter chaque semaine à des heures suffisamment creuses pour nourrir l’impression que le spectacle ne se jouera que pour moi.
Lors d’un premier rendez-vous j’avais pu admirer les efforts du soleil d’hiver à percer une brume tenace. On sentait la neige et le givre à la lutte.
En trouvant la route si belle je m’étais dit qu’il y aurait matière à série : dix jeudis au bord du lac, un peu comme les 36 vues du Mont Fuji de Hokusai (quitte à convoquer des référence, autant qu’elles aient de la gueule).
La magie du paysage et la rencontre d’un jeune autostoppeur m’ont d’ailleurs donné l’idée d’une nouvelle bien terre à terre, dès mon retour.
Cela commence ainsi :

Ce matin, une superbe lentille de brume couvre tout Annecy. Vu depuis la rocade d’accès qui surplombe la ville son aveuglant miroir renvoie les premiers rayons du jour tout juste passés par dessus les crêtes enneigées. J’en prends le flash pleine face au débouché d’une ligne d’arbres. Cela brille comme une visite divine. Tenir, au moins un moment, pour profiter du spectacle, avant de rabattre le pare-soleil : j’ai besoin d’y voir pour conduire. La route plonge vers les rues, je traverse la brume comme un rêve cotonneux, l’air scintille de brouillard givré. Les –5° affichés par le thermomètre de bord justifient ces milliards de diamants en suspension. Magnifique ! Derrière la colline, le lac se cache en coulisse pour faire le plein de magie matinale. Une chance qu’on m’ait proposé ce rendez-vous à Faverges : à moi la route des berges en heure creuse, près de vingt kilomètres à pleurer de beauté.
Au sommet du Crêt du Maure s’offre le premier point de vue sur la baie d’Albigny, miraculeuse dans sa tonalité turquoise glacé, mi-iceberg mi-lagon hawaïen. La descente de l’ancien hôpital me permet de constater l’avancée des travaux. Les anciens bâtiments ont été jetés à terre, réduits en poussière. S’en relèvent des squelettes de béton encore manipulés par des grues aux bras longs. Il y aura ici de bien beaux immeubles qui domineront le bout du lac niché sous la montagne. Les bonnes gens qui auront les moyens de s’en payer quelques mètres carrés s’offriront bien du bonheur à contempler le spectacle depuis leurs baies vitrées imprenables. Avant, seuls les malades et leurs infirmières s’en partageaient l’exclusivité. Le capital dominant n’a pas pu tolérer plus longtemps pareille injustice. J’en suis jaloux d’avance.
Pour étaler les aigreurs de cette pensée envieuse, je décide de prendre l’autostoppeur qui agite une main au bas de la côte, juste après le rond-point.

La suite dérive vertement mais garde un contact sporadique avec les bords du lac.
Chaque jeudi, donc.
Le premier atelier a eu lieu la semaine dernière. Tout à l’émotion de cette rencontre avec les jeunes écrivants, je n’en ai gardé qu’un souvenir aussi affolé qu’enthousiaste. Et cette photo terne, aux antipode de mon remue-ménage intérieur.

1-jeudi-2
Chaque jeudi, je prendrai la photo du même endroit, à la même heure. Un peu comme Auggie Wren, dans Smoke. Chacun son coin de rue : au mien, il y a un château.

————————

Quand je ne longe pas le lac, je lis Toutes ces grandes questions de Douglas Kennedy.

Toutes ces années

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 17 février, 2017

Quelques banalités, désolé…
Il y a eu le 11 septembre, Katrina et Fukushima, il y a eu des sourires, des berceaux gazouillants et des aubes magnifiques. Des trucs qui nous sont tombés dessus et d’autres qui nous ont relevés.
Il y a eu des larmes, des horreurs et des pires encore, chacun s’en souvient.
Pas besoin de chercher loin pour retrouver aussi une musique, un film, un livre, une rencontre, un instant de joie. Ou plusieurs, et d’autres encore, faisons l’effort.
Rien ne s’efface, rien ne s’équilibre, se souvenir de tout ne justifie rien, mais c’est là, en chacun de nous.
Toutes ces années nous les avons vécues, ce qui les rend merveilleuses, même les plus dures.
Toutes ces années mon père n’a pas voulu les vivre. Il n’aura vu ni Chirac, ni Sarkozy ni Hollande présidents. Il n’aura vu ni Smoke, ni Gladiator, ni grandir mes enfants. Il n’aura pas entendu Dogora sur la pelouse du Pâquier et ne l’aura pas chanté avec nous. Tout ce qu’il n’a pas… si je devais lui raconter il ne me croirait pas.
Toutes ces années que rien n’est venu arrêter, toutes ces années à vouloir tout changer, ou que rien ne change, ce qui revient à la même façon de ne pas voir ou pas vouloir.
Toutes ces années à rattraper du bout des doigts ce qui nous échappe et parfois tombe et se brise, pas de retour en arrière, pas besoin de pleurer.
Toutes ces années partagées sans jamais se croiser, ou rarement, à croire parfois qu’on est seul alors que non, bien sûr.
Toutes ces années à se séparer, à se retrouver, à s’attendre, à se manquer, à trouver le temps long alors que non.
Toutes ces années, et puis des mois, et puis des jours, et puis des heures, et puis fini.
Mais pas encore, oh non, pas encore.
Toutes ces années à venir, à faire exister, à jouir. Et ça commence maintenant…

Toutes ces années et une de plus...

Toutes ces années et une de plus…

Très Chère Politique

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 1 février, 2017
Tags: , ,

 

Première image sortie par une recherche sur le mot

Première image sortie par une recherche sur le mot « politique »

Chers, très chers femmes et hommes politiques (faut-il accorder en nombre ? allez savoir…), voici pourquoi vous m’êtes si chers alors que vous battez la campagne.
Tout d’abord, réglons son compte à l’acception financière : tout ce que vous proclamez, décidez, engagez, gagnez, dépensez, s’est fait et se fera à mes frais. Les politiques sont mes employés. N’y voyez pas un aveu d’imposition, voire d’ISF. Entre la TVA, les taxes locales et la CSG à tous les étages chacun paie pour la politique, et c’est très bien, c’est notre affaire à tous.
Le drame serait que notre droit de regard se limite aux élections. Ne puis-je garder un œil sur vos repas, vos émoluments, vos retraites, vos conflits d’intérêt, vos budgets de fonctionnement ? En cela pourtant vous me coûtez très cher.
Vous m’êtes chers car vous prenez en charge ce qui m’incombe mais dont je ne veux pas m’alourdir. Ceux qui proclament ne pas vouloir faire de politique car « c’est tous pourris et compagnie » ne font qu’entériner sans s’excuser en rien.
Vous m’êtes chers car vous représentez à grande échelle les mamans et papas dont j’ai besoin aussi bien pour m’enthousiasmer que pour râler. Grâce à vous, à vos grandes positions, à vos petites phrases, je reste un perpétuel adolescent disposant d’un réservoir inépuisable de repoussoirs pour passer ma crise.
Vous m’êtes chers car du marigot où vous frétillez se dresse parfois une figure, une personnalité complexe mais droite, un discours et des actes qui me donnent envie de dire oui, au lieu de si souvent non, non, non ! Il en faut de la friction et du fumier pour que cette figure émerge, sinon elle ferait comme moi et resterait au fond, à râler sans se mouiller, croyant ne pas se salir.
Vous m’êtes chers car même si les plus lointains d’entre vous occupent les médias, d’autres plus proches me sont accessibles. Ces femmes et ces hommes vivent là, près de chez moi, et travaillent à faire de ce chez moi un lieu où je peux vivre aussi. Elles et ils font ce que je ne veux pas faire, décider de l’heure du passage des éboueurs comme de l’affectation des crédits à mon mur d’escalade ou l’autorisation de telle parcelle à la construction, faire tourner la cantine comme la ronde policière qui rassure mes voisins, prendre langue avec les communes d’à côté pour tenter de résorber les bouchons quotidiens vers la grande ville et retour (laissez tomber, vous n’y arriverez pas, les conducteurs du matin et du soir adorent leur voiture et le temps qu’ils y passent).
Vous m’êtes chers parce que, pour gérer ces petites questions qui pourtant sont les plus influentes sur ma vie de tous les jours, vous écoutez, réfléchissez, proposez, réécoutez, réfléchissez encore, au lieu de disposer de solutions toutes faites comme la plupart d’entre nous, nous qui ne faisons rien pour nous mettre d’accord, mais savons tout et le clamons au comptoir avec de grands gestes définitifs.
Vous m’êtes chers enfin car, au moment où vos errements incitent le plus grand nombre à ne plus croire en rien et encore moins en vous, je vois justement une opportunité à partager : vous rejoindre, prendre notre part, agir aussi et ne plus seulement contester.
Très chère politique, tu peux compter sur nous. Peut-être pas dans les urnes, il ne faut pas exagérer, mais sur le terrain, là où ça se passe. À tout de suite.

————–

Ayant laissé à mes vœux tout le mois de janvier pour s’exprimer, je me retrouve en février à lire Le Dieu Fleuve, de Wilbur Smith.


%d blogueurs aiment cette page :