Comme ça s'écrit…


Djeeb saga

Posted in Djeeb,Promo par Laurent Gidon sur 24 juin, 2015
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A l’occasion de la parution numérique des deux tomes sortis en papier, petit retour sur la saga Djeeb.

La première partie de Djeeb le Chanceur a été écrite en une vingtaine de jours pendant l’été 2008 dans la maison familiale de mes beaux-parents, en Normandie (Cotentin).
Ayant laissé Djeeb du bon côté du Mont Lorne, j’attaque la seconde partie plus sombre à l’automne, de retour en Haute-Savoie. Quinze jours sont nécessaires à l’achèvement du premier jet.
Après l’avoir adressé à deux éditeurs (un l’acceptera, mais trop tard) j’en poste un extrait sur un forum. Célia Chazel m’appelle de chez Mnémos pour m’en demander le manuscrit complet. Deux jours plus tard, elle l’accepte et m’envoie un contrat.
Nous nous voyons en janvier 2009 à Annecy pour boucler le contrat et évoquer les corrections : aucune sur le scénario, mais quelques reformulations ponctuelles.
En avril 2009 les corrections sont achevées. J’en ai apporté de mon cru, beaucoup plus que ce que Célia demandait.
Mnémos m’invite à défendre personnellement le projet auprès d’Harmonia Mundi qui diffusera le livre. Au cours d’un superbe séjour à Arles je présente Djeeb comme un bouquin léger et pétillant, ce qu’il n’est pas. Représentants et libraires ne sauront pas trop quoi en faire.
En mai 2009, Marc Simonetti étant pressenti pour réaliser l’illustration de couverture et habitant Annecy, nous nous rencontrons dans un bar de la vieille ville. Le temps d’un week-end il transforme ma lecture enflammée du chapitre II (« On aborde le port d’Ambeliane par la Passe des Crocs… ») en une représentation échevelée des lieux : un miracle !
Djeeb le Chanceur est imprimé en juin 2009, ce qui me vaut une invitation aux Imaginales. Je ne boude pas mon plaisir.
Les premières critiques et chroniques tombent sur le Net, puis le temps passe.

En 2014, Multivers me propose d’en sortir une version numérique. J’en profite pour corriger les dernières coquilles et redresser certaines expressions qui confinent au tic d’écriture.

 

L’écriture de Djeeb l’Encourseur s’est déroulée en deux temps très distincts. Une première période de trois semaines pendant l’été 2009, habitée par la fièvre de la parution du Chanceur et de premières critiques élogieuses. Puis… fin des vacances, Djeeb est abandonné sur ces mots : «Le danger était ailleurs. Et en même temps tout proche…»
Oui, le danger était proche : on me diagnostique une dépression sévère et l’écriture se dilue. Il me faudra attendre novembre et les premiers effets de la thérapie pour m’y remettre.
Le premier jet est achevé pour Noël. Hélène Ramdani, qui avait publié avec talent mon premier roman (Aria des Brumes) est chargée par Mnémos du suivi éditorial. Nous avons déjà travaillé ensemble avec bonheur, je lui fais confiance, les corrections vont vite.
C’est Aurélien Police qui est pressenti pour l’illustration. Comme on parle déjà de réimpression pour Djeeb le Chanceur dont les ventes semblent aller bon train, Aurélien fait plusieurs propositions centrées sur le personnage de Djeeb, pour les deux couvertures. Les esquisses sont superbes, Djeeb existe et il est beau !
En janvier, les retours des libraires font déchanter l’éditeur. Plus question de réimpression.
Pour conserver la cohérence de la série, Aurélien réalise une nouvelle illustration mettant la cité de Port Rubia en valeur.
Le livre est imprimé en mai 2010 et proposé en avant-première lors des Imaginales.
Bonnes critiques de nouveau, et puis le temps passe.
En juin 2015, Multivers en sort une version numérique entièrement révisée, permettant à de nouveaux lecteurs de le découvrir pour 3,49 € seulement.

D’autre retours sur l’écriture ou les particularités de la série Djeeb seront mis en ligne ici, mon site officiel d’auteur où je ne parle que livres.

 

Écriture, décharge publique

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 21 juin, 2015

L’autre jour, un intervenant sur France Culture affirmait qu’écrire c’était charger quelque chose dans l’esprit du lecteur.
L’image m’avait paru partielle mais juste. Comme on charge une arme.
La munition peut n’être qu’à blanc, fumigène, dispersante, incendiaire ou létale, souvent à retardement.
La charge exprimera les valeurs et les postures de l’écriveur, contaminées par les valeurs et les postures de l’époque, ou au moins par une frange desdites.
Elle fera son travail, destructeur ou constructeur, au moins interrogateur. L’interrogation d’une balle en pleine tête, c’est chargé.
Il me vient qu’écrire ne fait pas que charger l’esprit du lecteur, mais décharge aussi celui de l’écriveur.
Quelque chose entre la décharge publique à ciel ouvert et le site d’enfouissement de déchets nucléaires. Ce qui s’y voit est vu par tous, l’auteur lui-même pouvant être incommodé par l’odeur. C’est ainsi, il assume.
Ce qu’il assume moins est enterré profond. Mais c’est là. Censé être caché pour les siècles des siècles, ou au moins pour les années – voire les jours – qui le séparent de la mort.
Au-delà, on s’en fout, cela devient les déchets des autres.
Mais quelqu’un pourra toujours gratter, creuser, mettre à jour, décharger de nouveau. Les écrits restent.
La grande foire à tout numérique aura probablement pour effet collatéral de diminuer leur demi-vie radioactive, atténuer leur rayonnement. Mais ça peut encore péter.
Comme disait le commandant Sylvestre : « Nos regrets à la famille, tout ça… »

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Tout en me déchargeant publiquement, je lis encore Une Brève Histoire du Futur, et je rigole souvent bien, sans que ce soit voulu par l’auteur (lequel n’arrête pas de creuser le fossé entre « auteurs de science-fiction qui se trompent » et scientifiques, comme lui, qui savent, eux !).

Quelques chevaux de plus

Posted in Admiration,Vittérature par Laurent Gidon sur 18 juin, 2015
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Hier, j’entre dans une bibliothèque, une grande, pour y trouver Trois Chevaux, de Erri De Luca. Je l’avais lu il y a longtemps, emprunté à la bibliothèque de mon village, mais ils ne l’ont plus. Les livres usés s’en vont ailleurs.
C’est le premier De Luca que j’ai lu. Il m’en reste un souvenir ébloui. Je l’ai retrouvé dans une brève citation en exergue d’un livre dont je parcourais le début offert sur Internet : « Il y a des erreurs qui contiennent une autre vérité. » Il m’a fallu rafraîchir la sensation d’origine.
Dès les premières pages elle revient. C’est bien, c’est très bien.
Il dit des livres d’occasion qu’ils ont le dos détendu et les pages dociles.
Il dit que communiste est un mot pendu au portemanteau du siècle passé.
Il dit que son corps lui obéit pour tout ce dont il le charge, mais qu’une fois son office rempli il l’envoie courir après le vent et le tire à vide, heureux.
Dans la bibliothèque, je regarde les gens qui passent autour de moi, si vrais et là, même si ce qui est dans le livre est aussi vrai, aussi là. C’est De Luca, Erri, écrivain et grimpeur, habitué au présent par un long et sans doute patient usage du temps.
Je ne vais pas pouvoir relire tout le livre ici. Alors je sors pour trouver une librairie où acheter le mien, avec un demi regret.
Demi seulement, parce que même si je ne suis pas De Luca je peux toujours le lire et le sentir charger à travers moi.

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Je lis aussi La Fille de Femme Araignée, d’Anne Hillerman, fille de Tony et qui confirme que la musique littéraire ne se transmet pas par le génome. J’ai pris aussi le dernier Russel Banks à la bibliothèque.

Au naturel

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 4 juin, 2015
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Train – presque vide – de 6h00 entre Annecy et Lyon. Je suis seul dans un compartiment. Quelques secondes avant le départ une jeune femme entre et s’assied juste en face de moi alors qu’il y a six autres sièges libres. Je comprends vite pourquoi : elle sort un nécessaire de maquillage et pose un miroir sur pied orientable sur l’unique tablette étroite qui nous sépare. Elle va mettre trente minutes – l’horloge de mon PC faisant foi – à obtenir satisfaction par une succession d’opérations complexes que j’observe discrètement et note au fur et à mesure au clavier (oui, je fais semblant d’écrire, mais j’espionne).
D’abord un engin en pince qui recourbe les cils, opération longue au petit bruit croustillant. Puis un mascara en tube, un fond de teint appliqué à l’éponge, un stylo correcteur qui gomme les imperfections (veinules, petits boutons…), un rouge à lèvres presque indiscernable de sa carnation naturelle, une poudre invisible estompée au pinceau large… Tout ce patient travail aura pour résultat de lui rendre son visage d’origine, le même qu’avant, sans la moindre trace de maquillage apparent. Un visage naturel. Mais parfait. Quel talent !

Peut-être y a-t-il au moins deux façons de tracer sa route.
L’une consisterait à s’agiter, accumuler, réussir de façon mesurable, publique… Une sorte de maquillage voyant pour cacher le vide. Il faut recommencer chaque jour. Replâtrer. En rajouter toujours plus. Ça occupe, mais ça épuise. Et puis, que faire quand on a oublié sa trousse à maquillage ou pas eu le temps (l’énergie ?) de jeter de la poudre aux yeux ?
L’autre chercherait plutôt, par un long travail sur soi, à retrouver le naturel, ce vide cher aux bouddhistes. Ce n’est pas facile, mais les patients efforts sont récompensés : on donne la plus belle image de soi, une vérité juste un peu arrangée, un naturel idéal qui flatte l’œil sans l’agresser. Un maquillage, certes, mais qui ne ment pas (un peu comme le truc imparable que j’enseigne à mes enfants pour tricher aux examens sans se faire prendre : tu apprends tout par cœur, tu bosses, tu t’entraînes, et tu passes tranquille sans que personne s’en aperçoive).
Il est possible aussi qu’un encore plus long travail conduise à s’accepter sans maquillage.
Quitte à laisser voir les imperfections, le temps de les corriger par en-dessous, en profondeur. Et en gardant à l’esprit que ceux qui nous entourent, eux, n’ont pas le choix et ont bien dû nous accepter tels que nous leur apparaissons, maquillés ou pas, naturels ou pas. Toujours visibles sous les couches de fond de teint ou de réussite sociale. Quoi que nous fassions pour améliorer notre image, ils nous voient tels qu’ils veulent bien nous voir.

J’ai l’impression de redécouvrir l’eau tiède et la psychologie deuxballistique du new age dans ce wagon silencieux.
Je ne vous aurais pas ennuyés avec ces considérations peut-être banales si je ne finissais par leur trouver un fond de vérité exploitable. Retrouver le naturel, le fond de soi non négociable, ce qui nous permettra de dire, face à d’éventuelles critiques « désolé, c’est moi, je peux changer ma façon d’agir, mais pas ma façon d’être, ou en tout cas pas dans l’immédiat ». C’est du boulot, mais c’est utile.
Il est 7h00, le train passe devant le lac du Bourget. Sans une ride. Sans maquillage.

Photo Philippe Schaller

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En sortant du train je me suis acheté Le Degré zéro de l’écriture, de Roland Barthe. Je vais le lire.

Pertes en ligne

Posted in Lecture,Réflexitude par Laurent Gidon sur 2 juin, 2015
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Pour illustrer la loi de Moore dans son livre Une Brève Histoire du Futur, Michio Kaku écrit ce paragraphe :

On reçoit parfois une carte d’anniversaire qui se met à chanter « Happy Birthday » quand on l’ouvre. Croyez-le ou non, mais cette puce dépasse en puissance informatique toute celle dont disposaient les forces alliées en 1945 […]. La puissance informatique d’un smartphone actuel dépasse celle que la NASA a mis en œuvre pour envoyer les premiers hommes sur la Lune en 1969. Les jeux vidéo rendus gourmands par la simulation 3D consomment plus de ressources que les ordinateurs centraux d’il y a 10 ans. La dernière PlayStation de Sony à 300 dollars vaut, informatiquement parlant, un supercalculateur militaire de 1997 à plusieurs millions de dollars.

Les chiffres, les dates et les faits sont connus. Ce qui me frappe en lisant cela ce matin, c’est le décalage de fond entre les termes des différentes comparaisons.
Une puce festive jetable, contre une guerre qui a changé le monde.
Un téléphone essentiellement employé pour prendre et envoyer des selfies, contre le rêve réalisé d’une bonne partie de l’humanité.
Des jeux vidéos contre des outils professionnels.
Une machine à jouer déjà obsolète contre un engin à visée militaire.
Tout ce progrès n’a-t-il conduit qu’à cela ? À mobiliser le maximum de puissance pour s’arracher un sourire ?
Non, bien sûr. Rassurons-nous, les supercalculateurs militaires comme les projets spatiaux sont toujours d’actualité, et toujours plus puissants. Mais il ne peuvent plus servir à nous situer sur la carte du progrès. Ce qui compte pour nous aujourd’hui, ce que nous sommes capables d’évaluer mentalement, ce sont les outils de divertissement.
Il m’a fallu me replonger dans l’étymologie de « divertir ». Le terme décrit à l’origine le fait de «détourner quelqu’un de quelque chose», puis «se détourner, se séparer de, être différent» avant de signifier notre actuel «s’amuser, se distraire».
De quoi cherchons-nous à nous détourner avec tant de puissance ?
De quelle humanité sommes-nous en train de nous séparer ?
Quelle perte en ligne – cette électricité dissipée dans le réseau à mesure que celui-ci s’allonge – nous a vidé de notre substance humaine pour nous coller devant des écrans à la recherche d’un autre frisson ?
Je n’ai pas LA réponse, bien sûr, parce que chacun pourra tisser la sienne.
Ce qui compte, je pense, c’est de ne pas oublier de se poser la question.
Chaque fois que je mobilise la puissance phénoménale de l’informatique pour me distraire, est-ce que je donne le meilleur de moi-même dans la grande expérience humaine, ou est-ce qu’au contraire je m’en abstrais ?

On reconnaîtra dans cette illustration le talent d’Aurélien Police, qui m’avait fait l’honneur de réaliser la couverture de Djeeb l’Encourseur.

 


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