Comme ça s'écrit…


Bienvenue dans la bande à Basile

Posted in Admiration,Vittérature par Laurent Gidon sur 11 août, 2016
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Une petite baie de la côte ouest du Cotentin. Le croissant de plage s’étend sur deux à trois kilomètres, face à la Manche d’abord, mais au-delà c’est l’Atlantique et ses tempêtes houleuses. À l’une des extrémités de la baie, un banc de sable lève une vague qui s’ouvre en droites et en gauches intéressantes. Pas tous les jours : il faut que le coefficient de marée dépasse 70. C’est ce que me dit Basile avec son sourire indécrochable.
Basile… Une jeune femme rencontrée sur le parking me l’a présenté comme « le meilleur surfeur de Normandie ». Je lui attribuerais aussi la plus belle moustache. Difficile, moulé comme il est dans une combinaison de Néoprène sans distinction, d’assumer une prestance de dandy anglais. Pourtant Basile y parvient, sans une once d’accent britannique.
Nous ramons ensemble vers la vague. J’ai l’air d’un phoque échoué sur un espar, lui d’un prince caressant l’onde amère. On m’a dit aussi qu’il shape lui-même ses planches – c’est-à-dire qu’il les conçoit, dessine et réalise – et je veux bien le croire. Celle qu’il chevauche ressemble à une Moby Dick de poche. On dirait une longboard lorsqu’il danse vers l’avant et vient en agripper le nez rond de ses deux pieds (les initiés reconnaîtront un hang ten) pendant que la vague casse généreusement sur l’arrière. Mais l’arrière, justement, semble avoir été raboté, aminci, pour filer comme la queue d’une goutte d’eau. Dessous, un effet de papier à la cuve dessine des volutes à dominante d’orange. C’est artisanal, plutôt joli, sans prétention, unique.
Basile ne prend pas la vague : il l’épouse. Une ondulation que mon manque de pratique me pousse à mépriser se lève doucement devant nous. Lui fait « Ho, ho… » sans cesser de sourire, tourne sur place et se coule en deux brasses dans un creux apparu par magie là où il n’y avait rien.
La danse commence. Elle durera quelques secondes, donc une vie de couple féconde qui déposera des graines de bonheur dans le regard de tous ceux qui partagent ce moment. C’est souple, vif, enlacé, intense mais sans brusquerie, cela n’exploite pas mais révèle et magnifie, c’est beau et cela meurt, d’autant plus beau que c’est bref.

L'ami patineur

L’ami patineur

Nous sommes une quinzaine à profiter du spectacle, et des vagues que Basile nous désigne d’un clin d’œil quand il n’est pas le mieux placé. Parfois il échange quelques mots avec un autre surfeur, et je comprends à les entendre qu’il a aussi sculpté cette planche-ci, multicolore et courte comme une savonnette. L’ami de Basile danse également, à sa façon plus vigoureuse, en pompant l’énergie de la vague avec des gestes imitant le pas du patineur… qui n’aurait qu’un patin.
D’autres échangent des saluts lointains, les yeux brillent du plaisir de se retrouver et de célébrer chaque surf comme autant de cadeaux. Aucune hâte ou précipitation, encore moins de compétition. Chacun communie dans ce qu’il a et ce qu’il peut. Un costaud souriant attend la prochaine à mes côtés. Je préfère le prévenir : il m’arrive de faire des erreurs de priorité et il ne doit pas hésiter à me les signaler.
On ne prend pas la vague si quelqu’un d’autre est mieux placé au pic. Mais pour cela, il faut savoir la juger avant que le pic se creuse, justement. Tout un art dans lequel je balbutie malgré ma bonne volonté.
Ici, on me répond qu’il y a en bien assez pour tout le monde et cela me rappelle ce dicton irlandais : quand dieu a créé le temps, il en fait suffisamment. Pour la bande à Basile, les vagues et le temps c’est tout un.
Il me prend de rêver que toute notre belle humanité entre dans la bande. Il y aurait toujours assez de vagues, et de temps, et de tout.

 

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Entre deux sessions, j’ai tenté de lire Check-Point de Jean-Christophe Rufin. Tenu en échec, j’ai relu avec ravissement L’Abyssin, du même. C’est bon, un bon livre bien écrit. Très bon.

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Hommage ante mortem 2 : Peter Hammill

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 14 mars, 2016
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PH1
Voilà que ça recommence : Keith Emerson vient de mourir et partout les hommages se multiplient. C’est gentil pour ceux qui l’aimaient, utile pour ceux qui le découvrent sur le tard, mais lui n’en profitera plus.
J’ai entendu parler de Keith Emerson pour la première fois quand j’avais 11 ou 12 ans (ceci n’étant pas un hommage de plus, je peux parler de moi autant que de lui). Un vieux – au moins 30 ans – à qui je tentais de transmettre ma passion pour Van der Graaf Generator m’avait répondu qu’il connaissait mais qu’il préférait Emerson Lake and Palmer. Dont je n’avais jamais entendu parler. La honte.
En revanche, j’avais beaucoup écouté Van der Graaf, et surtout son leader, Peter Hammill. Respect aux morts, hommage aux vivants ! (comme pour Neil Young).
Pour moi, la plus belle formation de Van der Graaf Generator repose sur le saxo de David Jackson, les roulements à 5 temps de Guy Evans, les grandes orgues de Hugh Banton, et surtout le feulement de Peter Hammill. Non content de composer à partir de quintes augmentées, l’énergumène est capable de passer du minaudage prépubère au hurlement fou furieux juste parce que son texte le justifie.
Oui, Peter écrit les textes, en plus de jouer de la guitare sursaturée et marteler du clavier. Je me souviens avoir croisé dans mes jeunes année un Anglais à qui j’avais fait écouter Sill Life dans l’espoir de négocier une traduction des paroles. Il m’avait répondu, embarrassé : « c’est pas facile, c’est de la poésie, un peu ».
Non, beaucoup. Et comme toute poésie ça se murmure ou ça se hurle à décrocher les enceintes de la petite chaîne stéréo familiale. Car à l’époque la musique se déchaînait. Maintenant, elle s’acronymise en MP3…
Les disques de Van der Graaf et de Peter Hammill solo étaient arrivés sur la platine par l’entremise d’un copain de classe que je ne remercierai jamais assez (Thierry, encore merci). Fan de la première heure (et d’Alice Cooper) il m’avait quasi forcé à écouter Pawn Heart en affirmant que je n’en reviendrais pas.
Évidemment, je n’en suis pas revenu. Après Thierry, c’est Peter Hammill que je dois remercier aujourd’hui d’avoir été à la source de mes émerveillements.
Moisson VDGGIl avait fallu que je monte à Paris pour m’acheter mes premiers disques introuvables à Annecy. C’était dans un tout nouveau magasin au fond d’un trou, aux Halles. Là et nulle part ailleurs on trouvait, on fond d’un bac tiroir, du Van der Graaf et du Peter Hammill en import. J’y avais claqué ma tirelire, pressé de retourner dans ma province pour enfin écouter ma moisson. Dans le train, j’admirais seulement le Mad Hatter du Famous Charisma Label, anticipant les plaisirs à venir.
Pawn Heart et son explosion radicale (longtemps avant celle du Wall des Floyd), World Record et le fugato de Murglys III, Still Life, l’Arrow tirée toute droite de Godbluff, et l’abri contre toute tempête que constituera toujours My Room.
My Room, justement, complètement à part dans les compositions de Peter Hammill. Une balade qui ne semble suspendue qu’aux variations saxistes de David Jackson, soutenue par une basse et une batterie aussi discrètes qu’indispensables, et surtout dessinée par la voix de Peter, donnant dans les graves retenus avant de monter jusqu’à des cieux que seul le saxo ténor peut encore percer. Ce saxo… Jamais je n’ai entendu un tel son, si moelleux et rond au début qu’on croirait une clarinette. Mais c’est bien un saxo, nous rappelle Jackson, lorsqu’il lui prend l’envie brutale de le faire couiner comme un canard à l’agonie avant de le ramener au murmure velouté. Cette chanson toute simple, avec ses méandres et l’alternance de joie et de larmes qu’elle balance au cœur, m’a toujours servi de spot de repli quand ça chahutait trop dur. Essayez, ça marche. Faites attention, c’est addictif. Quand on y trempe, on reste longtemps mouillé.
Chez Peter Hammill, la complexité n’est pas rebutante, l’intelligence musicale se partage, elle ne se sépare jamais de l’émotion, elle la fait grandir.
Longtemps j’ai cru compter parmi les rares à aimer cette musique que j’avais l’impression de reconnaître par bribe chez Bowie (mais on peut reconnaître toute l’histoire de la musique chez Bowie), chez Genesis, chez Pink Floyd, parfois, et donc chez Emerson Lake And Palmer. Et puis j’ai assisté à un concert de Peter Hammill.
PH2C’était dans les années 90, au Passage du Nord-Ouest à Paris. J’avais dans les 25 ans et Peter déjà des cheveux blancs. J’ai vu, dans cette petite salle à boire et à fumer, des Papis de 50 ans se marcher dessus et s’écraser contre le bord de la scène pour réussir à effleurer la chaussure du maître. Je les ai entendus hurler leur passion entre chaque morceau. J’ai senti la ferveur quasi religieuse qui accompagnait la prestation, guitare sèche et voix ravageuse, jeu de scène limité à un tabouret de bar. Je me suis presque senti jaloux, trahi par ce succès bruyant, ces ventres à bière capables de déclamer des textes d’albums que je croyais réservés à mon seul usage. Je me trompais, bien sûr, mais je l’ai vu et entendu, en vrai. Ça compte.
Voilà, Peter Hammill c’est ça : un gars inconnu du grand public qui, à près de 70 ans, se pointe encore sur scène avec une guitare et un tabouret pour y déclencher des trucs qui vous ramonent de fond en comble.
Il compose encore (plus de 30 albums solo), se renouvelle, continue d’être une star adulée en Italie mais ignorée dans son pays, et souvent encore il réchauffe mon cœur.
Je reviens brièvement à Emerson pour conclure. Écouter Pawn Heart de Van Der Graaf et Tarkus d’ELP est une expérience troublante : la même année de production (1971), la même complexité musicale, les mêmes accords étranges, les mêmes progressions qui tiennent lieu de riffs sans fin… Et pourtant les uns ont connu le succès et rempli des stades alors que les autres n’ont fait que toucher quelques cœurs. Mais en profondeur. Peut-être parce qu’il y a chez Van der Graaf la palette vocale de Peter Hammill. Ce quelque chose en plus qui vous berce au plus près de l’humain. Une voix unique qui vit encore et j’en remercie tous ce que l’univers compte de dieux ou d’astres favorables.
Parce que, se donner la chance de rendre hommage à un artiste vivant, c’est quand même se dire qu’il va continuer à vous embellir le quotidien avec des trucs dont vous – et lui – n’avez pas encore idée. Ça crée, Peter, merci !

PH3

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Pendant que Peter Hammill chante encore et qu’au gouvernement on tente de nous faire croire que l’entreprise a plus de droits que l’humain (il faudrait un billet sur ce projet de loi dite « travail »), j’ai abandonné la lecture du nouveau Joël Dicker (j’avais déjà parlé du précédent) pour me consacrer à L’Amour sans visage de Hélène Waysbord.

Ante mortem : Neil Young

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 7 février, 2016
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L’apparente hécatombe qui, fin 2015 début 2016, semble avoir fauché d’un coup trop d’artistes et déclenché une avalanche nécrologique, après m’avoir bien attristé me donne au moins une envie : rendre hommage à ceux dont l’art a compté pour moi avant qu’ils disparaissent. Après, c’est trop tard. L’idée est venu hier soir, en entendant une chanson de Neil Young joliment placé dans un film à succès. L’émotion qui dépasse les images, parce que c’est Neil Young, et qu’il compte. Et de me dire : ce n’est pas seulement lorsqu’il sort un disque ou lorsqu’il sera mort que je peux parler de lui, tenter d’exprimer ce qui me touche chez lui.
Donc Neil Young, pour commencer.
J’aurais pu tomber dedans quand j’étais petit au début des années 70, et d’ailleurs mon premier contact avec Uncle Neil s’est fait – comme pour beaucoup d’oreilles de ma génération – à travers Harvest. Mais non, j’ai pris du retard et n’ai découvert Harvest en CD que longtemps après le succès du vinyle. J’avais la bonne trentaine, une famille, des enfants, des vacances à l’autre bout du pays. Je l’ai acheté comme ça, sans savoir, parce que j’avais l’impression de connaître le nom du chanteur. C’est immédiatement devenu mon disque de voiture, spécial grands espaces et autoroutes sans fin. Oui, même en France.
Voilà que je succombe à la maladie qui touche la plupart des hommages : raconter ma propre histoire, parler de moi sous prétexte d’évoquer l’Autre, le grand, celui dont le talent me touche et donc m’autorise – crois-je – à prendre la parole. Stop. Place à Mr. Young.
Photo C. Diltz

Photo H. Diltz

Neil Young, d’abord une voix. Il fallait oser, bâti comme il est avec sa gueule de chaffouin, il fallait oser, venant du Canada et donc chargé d’emblée d’une image de tapette aux yeux de l’étasunien de base (lequel étasunien s’était probablement déjà fait souffler pas mal de jolies filles par l’autre Canadien Leonard Cohen, dans une tessiture il est vrai diamétralement opposée), il fallait oser donc, monter si haut dans les aigus, afficher autant de fragilité funambule, de douceur contraltesque, de préciosité presque, sous la dégaine de bûcheron. Et sans un sourire, en plus. Est-ce pour cela que la Young touch touche immédiatement ? Sur moi en tout cas, ça marche, j’ai envie de dire « bravo, c’est gonflé, continue ! »
Mais il semble que ça n’ait pas marché tout de suite, le vrai succès a mis du temps à venir. Et s’il s’est maintenu après Harvest et jusqu’à aujourd’hui, c’est dans une interzone entre star planétaire et artiste local. Peut-être que, où qu’il se produise, Neil Young est un peu tout de suite du coin, le mec qui chante et qui joue de la guitare avec ses potes, qui semble avoir toujours été là sans pour autant faire la une des magazines.

Il faut le suivre, le chanteur perché, avec électricité ou sans, avec groupe ou sans groupe, voire avec encore un autre groupe, en apparition dans un festival ou sur une scène rien que pour lui, dans les bacs des disquaires (ça existe encore ?) pour une nouveauté ou un fond de tiroir. On le suit pour lui, tout entier, avec ses virages à 90° et son noise, parce que, où qu’il aille, c’est lui.
Attention, voici quelques considérations oiseuses et ouvertes à polémique, mais tant pis. Buffalo Springfield, c’est Neil Young, point. Crosby, Stills, Nash, c’est joli, mais avec Neil Young ça donne tout de suite Ohio (entre autres) et d’un coup ça décoince. Quand Pearl Jam joue du Young avec Young, c’est du Young, et où est passé Pearl Jam ? (j’aime bien Pearl Jam, je ferai un hommage à Eddie Vedder un jour, mais là, c’est Young) Quant à Crazy Horse, c’est quatre Young autour de Young. Et même les petits jeunes de Promise of the Real font très Young. Partout, le mec fait ce qu’il veut, ce qu’il sent, et tout le reste suit, se met à sonner autour de lui, comme lui.
On peut même le suivre en librairie. J’ai lu son autobiographie, et franchement elle vaut le coup. Peut-être pas pour la littérature, ni pour les révélations qui croustillent, mais pour la présence du bonhomme. À travers ses obsessions sur le rendu du son, ses bagnoles, sa façon d’y revenir plusieurs fois, ses digressions hors musique, on sent qu’il est là, que c’est lui qui parle et pas un ghost writer en train de tapiner dans l’ombre. Keith Richards avait eu l’élégance d’afficher la collaboration de James Fox pour son Life, et il avait sans doute eu raison de prendre de l’aide et livrer ce bon bouquin, bien balancé, comme une succession de riffs calibrés. Neil Young passe par d’autres chemins, buissonniers, comme sa musique, son doigté à la guitare, si simple quand on décortique, mais dur à trouver sur les cordes. Il écrit à sa façon, c’est bien lui qu’on lit, il est dans la maison, ça fait chaud.
S’il fallait choisir une chanson hommage, j’aurais du mal. Mais je prendrais quand même Driftin’ Back, sur Psychedelic Pill, pour son virage du folk acoustique au rugissement tout électrique, parce que chaque fois que je l’écoute j’imagine les vieux briscards du Crazy Horse en train balancer ces deux accords ad lib avec un sourire de connivence, et surtout parce qu’elle dépasse les vingt-cinq minutes, même en version studio. Quand on invite Neil Young dans ses oreilles, autant le laisser s’y installer un certain temps.
Voilà, merci monsieur Young. Mon hommage est rendu, pas besoin de mourir, vous pouvez rester encore un moment, il y aura toujours de la place pour vous.
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Pendant que j’écoute du Neil Young, je lis Va et poste une sentinelle de Harper Lee, et je retrouve avec plaisir le petite musique de la tueuse du Mocking Bird. Mais je reste aussi sous le charme du très impressionnant Les Prépondérants, en me demandant pourquoi on n’en a pas plus parlé pendant la période des prix. Trop d’altitude ?
Young Autobio

Giron sauvage

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 21 janvier, 2016
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Photo Michel Lamarche

Photo Michel Lamarche

L’autoradio envoie les premières mesures roulantes d’un concerto pour piano. Sur la droite, quelque chose m’attire l’œil dans un fourré chargé de neige. Un grand oiseau déploie ses ailes couleur café au lait pour se dégager de la broussaille gelée. Il bat comme au ralenti et s’élève dans le ciel gris. Fasciné, je n’ai pas freiné : il passe devant moi, au ras du pare-brise. Je distingue son ventre velouté, ses grandes ailes toutes blanches dessous, je ressens presque son poids appuyé sur l’air vif. Et il s’éloigne dans le froid brumeux.
C’est peu de chose, mais cette vision associée à la mélancolie exacerbée de Rachmaninov me déclenche une onde de gratitude.
Je ne sais pas quelle espèce d’oiseau vient de me frôler. Un rapace, certainement, qui se nourrit en prédateur. Et qui trouve donc dans notre environnement rurbanisé – un fourré, quelques prés enclavés, des maisons tout autour – de quoi poursuivre son existence. Il n’a pas eu peur de moi, il avait juste quelque chose à faire, ailleurs, maintenant, sans que mon passage automobile le détourne de son chemin.
Peut-être vient-elle de là, cette gratitude. Du message que m’envoie cette bête sauvage de taille respectable : « vous, les humains, n’avez pas tout bousillé, nous sommes encore là, nous pouvons vivre à vos côtés. »
Je suis dans ma bulle rapide et polluante, avec ma musique tonitruante, et finalement je ne dérange pas tant que ça. Et puis, disons que j’ai gardé assez de contact avec le monde naturel pour m’émerveiller du spectacle qui m’est offert.
J’éprouve la même note d’espoir lorsque je remarque un héron en chasse sur le triangle en friche d’un échangeur routier, ou quand une parcelle ravagée signale le repas d’une harde de sangliers descendue de la montagne. Ce ne sont pas des insectes ou des mulots, la taille compte. Ces grands animaux auraient pu s’écarter, refuser la compétition avec l’humain. Mais non, ils sont restés ou sont revenus, malgré nous, sans faire débat – ce ne sont pas des loups ou des ours qu’il faudrait se mettre d’accord protéger ou contrôler –, ils tolèrent nos excès agricoles, routiers, industriels ou architecturaux. J’ai envie de les remercier pour ça.
J’ai l’impression que quelque chose de sauvage est passé entre les dents de notre herse civilisationnelle, et que cela survit, discrètement, sous le radar. Comme si la nature attendait notre départ, ou notre évolution. Notre retour dans son giron.
C’est patient, la nature. Plus que nous.

 

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Tant que la nature nous tolère j’en profite pour lire, notamment Nous serons des Héros, de Brigitte Giraud. Et je reste longuement dans Les Prépondérants, ainsi que dans Tant que nous sommes vivants, comme chaque fois que j’aime le ton et l’environnement d’un livre.

De l’utilité de vivre

Posted in Admiration,Vittérature par Laurent Gidon sur 17 janvier, 2016
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Mardi soir un autre de mes cousins est mort brutalement. Sa mère est ma marraine, je l’aime beaucoup, je suis triste pour elle. J’avais écrit un premier texte d’hommage, mais je le garde, j’étais trop triste pour que ce soit partageable.
Vendredi, je suis allé profiter de trente centimètres de poudre fraîche et vierge sous un bref soleil. J’en ai sans doute trop fait, mais il y avait de la joie et on était nombreux.
Samedi j’ai grimpé à la salle d’escalade malgré les douleurs de l’abus de ski la veille, pour le plaisir de retrouver les copains habituels. J’en ai encore mal aux doigts, ça me rappelle ce bon moment.
Et ce soir je regarde en replay le doc sur Wish You Were Here et l’interview de Bowie diffusés dans Tracks hier soir.
Je ne sais pas si c’est la fatigue accumulée, aussi bien physique qu’émotionnelle, mais une image me fait monter les larmes. Discrètes bien sûr, les larmes. Les enfants finissent leurs devoirs avec l’aide de ma douce, pas besoin de faire étalage de pathos.
Cette image, donc. Roger Waters tend le bras vers David Gilmour et ajoute de la main un petit geste pour lui dire, allez, viens, câlin. L’image d’après, les quatre Pink Floyd sont bras dessus bras dessous, devant le public de Hyde Park.
Ils sont sur scène lors d’un concert Live Aid en 2005. Ils n’ont pas joué ensemble depuis 25 ans et les désaccords violents post The Wall. Ils viennent de chanter Wish You Were Here en hommage aux absents, et en particulier à Syd (Barrett, renseignez-vous). Et ils montrent que tant pis les gros mots et les vacheries, tant pis les avocats et les gros sous, tant pis la guéguerre de pouvoir qui les a bêtement éloignés si longtemps, il suffit qu’ils acceptent de refaire un truc ensemble pour que tout s’efface et qu’ils tombent dans les bras les uns des autres, en souvenir de Syd.
On se retrouve, on chante quelque chose de beau, on se rappelle qu’on s’aime quand même. De nos jours, cela suffit comme émotion pour en pleurer un peu.
Depuis, Syd Barret est mort, Rick Wright est mort, David Bowie est mort, mais les émotions qu’ils on fait naître continuent de vivre.
Ce qui différencie la vie humaine de tout le reste dans l’univers, ce qui la fait changer de registre, peut-être n’est-ce  finalement que ça : nos émotions.
Celles qu’on éprouve. Celles qu’on partage. Celles qu’on donne autres. L’émotion n’a pas besoin d’intelligence, de force ou de talent, juste de présence. Une émotion n’existe pas sans quelqu’un pour la ressentir. Elle n’est pas gravée dans le disque, dans l’image ou dans un livre, mais dans la mémoire de celui qui l’a éprouvée. Elle ne subsiste que le temps que nous vivons, mais elle peut se transmettre.
Je ne vous dirai pas l’émotion qui me revient en pensant à mon cousin, je réserve cette confidence à sa mère. Je dis juste que, sans lui, j’en aurais vécu une de moins. Et une belle.
Peut-être pas le sens de la vie, mais l’utilité de vivre me semble contenue là, dans les émotions que l’on donne aux autres. Alors on continue.

Photo Arte-John Edington

Photo Arte-John Edington

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Question émotion, j’ai lu avec une colère mal contenue Douze ans, sept mois, onze jours de Lorris Murail, et maintenant je me régale de Tant que nous sommes vivants, de Anne-Laure Bondoux, avec gratitude donc.

Ayerdhal

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 30 octobre, 2015
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Ayerdhal, par Mandy

Ayerdhal, par Mandy

Résister à la pulsion de parler de soi autour du disparu, même si on a de la peine.
Donc Ayerdhal, d’abord un sourire narquois qui dit autant je t’aime que je te connais tout nu.
Une vivacité, un phrasé à bousculer tout ce qui se croit trop bien ancré : les idées toutes faites, les satisfactions confites, les bêtises, toutes les bêtises.
Quelques convictions sur la façon de s’en sortir ensemble, sans chef, d’où des colères bien senties face à ce qu’on fait de nous. Et des actes, bien sûr.
Ça démarre et ça balance, ça pose le problème sous ton nez (le fric, la politique, l’amour, tous les problèmes, tous), ça te pousse à trouver ta solution, à te bouger : c’est de l’Ayerdhal.
On l’écoute et on le lit. Il fait chanter des phrases en culbutant les mots et on se dit que ça sonne, oui, ça sonne.
Et ça résonne.
L’Ayerdhal dure, on ne le jette pas comme ça, on ne s’en épluche pas facilement. Merci, Parleur, de nous avoir tatoué quelques notions sur l’âme. Merci encore.
Il déborde parfois, agace ou s’éteint par surprise, pas question d’en faire un saint homme, mais bon sang qu’est-ce qu’il vit !
Qu’est-ce qu’il vivait…

Au généreux encombrement des éléphants

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 12 août, 2015
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© Yann Rabanier pour Télérama

En lisant une interview de Paul Watson – fondateur de Sea Shepherd – j’ai eu envie de lire ou relire Les racines du ciel de Romain Gary. Ce livre a été publié en 1956, mais dès la note de l’auteur en avant-propos je comprends pourquoi Watson le cite comme une des lectures fondatrices de son combat.
Cette adresse au lecteur de 1956 est d’ailleurs d’une telle actualité que je m’empresse de vous en proposer cet extrait :

« Un seul aspect de mon livre est donc inscrit dans les faits : l’extermination de la grande faune africaine, et en particulier des éléphants…
Quant au problème plus général de la protection de la nature, il n’a, bien entendu, rien de spécifiquement africain : il y a belle lurette que nous hurlons comme des écorchés.
À ceux qui s’étonneraient de ma sollicitude, qu’ils jugeront peut-être « exquise », ou excessive, pour les beautés de la terre, à un moment où nous devons défendre notre œuvre humaine menacée par ses plus anciens démons, je répondrai que je nous crois assez généreux pour accepter de nous encombrer des éléphants, quelles que soient les difficultés de notre lutte et les cruelles exigences de notre marche en avant.
Les hommes ont toujours donné le meilleur d’eux-mêmes pour essayer de conserver une certaine beauté à la vie.
Une certaine beauté naturelle.
Enfin, comme la question du nationalisme est évoquée indirectement dans ce roman, aux lecteurs qui désirent connaître la position personnelle de l’auteur sur ce point, je tiens à dire ceci : mon livre traite du problème, essentiel pour nous, de la protection de la nature, et cette tâche est si immense, dans toutes ses implications, à l’époque du travail forcé, de la bombe à hydrogène, de la misère, de la pensée asservie, du cancer et de la fin qui justifie les moyens, que seul un effort prodigieux de notre génie et toute la fraternité dont nous sommes capables peuvent en venir à bout. Je ne vois en tout cas guère comment on saurait laisser la responsabilité de cette œuvre généreuse à ceux qui puisent leur force politique aux sources primitives de la haine raciale et religieuse et de la mystique tribale. L’histoire de ce siècle a prouvé d’une manière sanglante et définitive […] que l’alibi du nationalisme est toujours invoqué par les fossoyeurs de la liberté, qu’aucun droit de la personne n’est toléré sur les voies triomphales des « bâtisseurs pour milles ans », des « géniaux pères des peuples », et des « épées de l’Islam », et qu’avec un peu d’habileté, un bon Parti au départ, une bonne police à l’arrivée et un rien de lâcheté chez l’adversaire, il n’est que trop facile de disposer d’un peuple au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Je crois à la liberté individuelle, à la tolérance et aux droits de l’homme. Ils se peut qu’il s’agisse là aussi d’éléphants démodés et anachroniques, survivants encombrants d’une époque géologique révolue : celle de l’humanisme. Je ne le pense pas, parce que je crois au progrès et que le progrès véritable porte en lui les conditions indispensables à leur survie. Il est possible, bien entendu, que je me trompe et que ma confiance est une simple ruse que me joue mon instinct de conservation. J’espère bien disparaître alors avec eux. Mais non sans les avoir défendus jusqu’au bout contre les déchaînements totalitaires, nationalistes, racistes, mystiques et idéomaniaques, et aucune imposture, aucune théorie, aucune dialectique, aucun camouflage idéologique ne me feront oublier leur souveraine simplicité. »

S’il fallait résumer, je retiendrais

que je nous crois assez généreux pour accepter de nous encombrer des éléphants
l’alibi du nationalisme est toujours invoqué par les fossoyeurs de la liberté
le progrès véritable porte en lui les conditions indispensables à leur survie
(celle des éléphants et de l’humanisme)

Bientôt soixante ans que ce texte a été publié. Comment en retirer une ligne aujourd’hui ?
Comment faire pour ne pas avoir à le citer encore intégralement dans soixante ans ?

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Parallèlement à Romain Gary, je lis Brooklyn de Colm Tóibín.

 

Quelques chevaux de plus

Posted in Admiration,Vittérature par Laurent Gidon sur 18 juin, 2015
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Hier, j’entre dans une bibliothèque, une grande, pour y trouver Trois Chevaux, de Erri De Luca. Je l’avais lu il y a longtemps, emprunté à la bibliothèque de mon village, mais ils ne l’ont plus. Les livres usés s’en vont ailleurs.
C’est le premier De Luca que j’ai lu. Il m’en reste un souvenir ébloui. Je l’ai retrouvé dans une brève citation en exergue d’un livre dont je parcourais le début offert sur Internet : « Il y a des erreurs qui contiennent une autre vérité. » Il m’a fallu rafraîchir la sensation d’origine.
Dès les premières pages elle revient. C’est bien, c’est très bien.
Il dit des livres d’occasion qu’ils ont le dos détendu et les pages dociles.
Il dit que communiste est un mot pendu au portemanteau du siècle passé.
Il dit que son corps lui obéit pour tout ce dont il le charge, mais qu’une fois son office rempli il l’envoie courir après le vent et le tire à vide, heureux.
Dans la bibliothèque, je regarde les gens qui passent autour de moi, si vrais et là, même si ce qui est dans le livre est aussi vrai, aussi là. C’est De Luca, Erri, écrivain et grimpeur, habitué au présent par un long et sans doute patient usage du temps.
Je ne vais pas pouvoir relire tout le livre ici. Alors je sors pour trouver une librairie où acheter le mien, avec un demi regret.
Demi seulement, parce que même si je ne suis pas De Luca je peux toujours le lire et le sentir charger à travers moi.

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Je lis aussi La Fille de Femme Araignée, d’Anne Hillerman, fille de Tony et qui confirme que la musique littéraire ne se transmet pas par le génome. J’ai pris aussi le dernier Russel Banks à la bibliothèque.

Chambéry festival (magie avec truc)

Posted in Admiration,Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 31 mai, 2015
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Il y a près de chez moi une petite ville – bon, une ville moyenne – qui a trouvé la formule magique de l’événement littéraire réussi.
J’en sors, je peux vous donner la martingale, car dans chaque tour de magie réussi il y a un truc, mais la vraie magie commence quand tout le monde y arrive.

D’abord, c’est un festival qui fonctionne avec, par et pour des lecteurs. Pas des acheteurs de livres, comme la plupart des salons alibi librairies, mais de vrais lecteurs : des vrais gens qui ont tous lu le vrai livre des auteurs invités. Comment se fait-ce ? Patience.
Ensuite, c’est un festival qui réunit des auteurs ayant un vrai point commun : ici, il s’agit de leur premier roman. Cela pourrait être autre chose. Ce n’est pas important en soi, mais ça l’est pour les lecteurs.
Car les lecteurs sélectionnent les auteurs invités. Les lecteurs. Pas les libraires ou les éditeurs. En fait, voilà le vrai point commun entre tous les invités : avoir été lu et apprécié par les lecteurs.
Le mot clé est sélection : on n’invite pas la clique habituelle des grands auteurs à la mode pour servir de locomotive aux écrivains régionaux, non. Ici, on ne fait venir qu’un nombre restreint d’auteurs, tous vraiment attendus.
Et il n’y a plus de compétition, de grand prix ni de mention, de proclamation des résultats : les auteurs sélectionnés ont tous le Prix du Premier Roman, tous lauréats, on peut se détendre et passer aux vraies relations.
Enfin, c’est un festival qui néglige l’actualité pour s’intéresser aux livres de l’an passé. Cela peut paraître idiot dans une époque où l’on court après le scoop, mais ça ne l’est pas, loin de là. Je dirais même que ça change tout. Vous verrez.

Le principe, donc : pendant un an, on propose aux lecteurs volontaires tous les premiers romans qui sortent.
Les lecteurs en parlent entre eux ou décident seuls, mais établissent une liste de 15 auteurs.
L’année suivante, les 15 auteurs les plus cités sont invités pendant quatre jours pour présenter leur livre et rencontrer les lecteurs (petits déjeuners, tables rondes, ateliers, dédicaces…).
Rien de révolutionnaire… et pourtant.

Pourquoi ça marche ?
D’abord parce que les lecteurs ont choisi les auteurs, ils les attendent pendant un an, ils ont aimé (ou pas, ou pas tous) leur livre et rêvent de rencontrer enfin la personne derrière la plume, pour lui dire ce qu’ils pensent de son travail. Quand les auteurs sont enfin là, c’est la fête. Personne ne boude son plaisir, pas de passants indifférents qui tirent la lippe sur des étals de dédicaces infertiles. Il s’agit plus de retrouvailles émues. C’est beau.
Ensuite parce que les auteurs sont jeunes, certes – c’est leur premier roman publié – mais qu’ils sont déjà aguerris par un an de salons et dédicaces (si leurs éditeurs ont bien travaillé). Ils sont à mi chemin entre l’amateur et l’écrivain, avec souvent un autre métier à côté et des sourire jamais blasés, mais aussi quelque chose à dire sur leur nouveau statut. Ils sont dans le bain, sans être ramollis.
Enfin parce que ce festival donne un coup de fouet revigorant à ces primo-romanciers.
Multi-primé ou sorti confidentiellement, en termes de librairie leur premier roman est déjà loin derrière eux. Il a souvent déserté les rayons, on n’en parle plus. Et là, alors que les auteurs sont souvent en train de peiner sur l’épreuve du deuxième roman, voilà que le premier renaît. Voilà qu’ils retrouvent les sunlights, les honneurs de la presse, la foule avide. C’est merveilleux, pour un auteur. C’est la vie qui vous sourit deux fois, c’est l’espoir et la joie et le rire et le contact et le sourire et le partage qui renaissent. Ce sont aussi les ventes qui redécollent. C’est magique. Ne boudons pas !

Voilà. C’est peu de chose, ce festival. Il suffit d’une bonne idée et d’une équipe motivée – la préparation s’étale sur un an, avec 4 permanents, des stagiaires et des dizaines de bénévoles – et d’un seul coup, baguette magique, un bouche-trou culturel se transforme en événement à succès. C’est facile, y a qu’à ! C’est à se demander pourquoi il n’y en a pas plus sur ce modèle…
Alors des idées du même type, vous m’appelez et je vous en donne à la pelle. Tant que le triple principe lecteurs/auteurs/temps est respecté, on peut trousser des salons de toutes les tailles et tous les styles.
Tenez, juste un qui me vient, comme ça : Le Salon de Poche. Un festival où les lecteurs sélectionnent des auteurs parmi ceux dont le roman est republié en format poche. Pour les lecteurs, c’est moins cher, pour les auteurs cela se croise souvent avec de nouvelles sorties en grand format, le temps fait son œuvre, le succès se profile.
Ne me remerciez pas, c’est cadeau.

Bon, j’ai l’air de vous avoir fait découvrir la source magique, mais le Festival du Premier Roman de Chambéry est est quand même cette année à sa 28ème édition. Quand même. Un truc qui aurait dû faire des petits, non ? Si oui, dites-le moi, en com, que je précise ici. Merci.

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Pendant le Festival, je lisais Buvard, de Julia Kerninon, mais j’ai aussi été fortement marqué par les personnalités de Slobodan Despot et Gauz.

Pierre est parti

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 1 mai, 2015
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Parmi mes nombreux cousins, l’un s’appelait Pierre. Le fils aîné du frère de mon père, pour le situer.
D’aussi loin que remontent mes souvenirs je l’ai toujours vu habillé d’un polo blanc, même en hiver, toujours vu souriant ou d’une bienveillante neutralité, toujours vu ferme sur ses principes : pas d’alcool, pas de tabac. Il limonadait alors que toute la famille trinquait au champagne à chaque nouvelle année. Il parlait doux dans un milieu familial de stentors, professeurs d’université habitués à subjuguer du verbe des amphis de mille places.
De la science, Pierre avait plutôt choisi le côté secret du laboratoire.
Je me souviens de sa thèse, dans les années 80, portant sur l’application des lentilles de Fresnel en optique planaire. Il me parlait déjà d’un possible ordinateur optique, ultra rapide et sans dégagement de chaleur, en ajoutant avec un petit sourire « Mais c’est encore un peu compliqué ».
Sa carrière de chercheur semble l’avoir éloigné de ces complications-là pour le livrer à d’autres. Nous n’avons toujours pas d’ordinateur optique, ultra rapide et sans échauffement. Coïncidence ?
Depuis quelques années, Pierre et moi nous voyions rarement. Aux obsèques de mon père, à la sortie d’un Djeeb que je dédicaçais dans une librairie grenobloise…
Nous avions repris un contact plus régulier, par mail et téléphone, lorsqu’il avait bien voulu me donner son avis sur L’Abri des Regards et sur nos visions complémentaires, voire incompatibles, de notre famille commune. Et de mon père.
Nous avons beaucoup parlé et je l’en remercie. Nous avons eu le temps, tout juste, alors nous l’avons pris.
Parce que, dans le même temps son cancer s’est déclaré.
Au cardia, tout d’abord. Puis un torticolis persistant a révélé des métastases osseuses dans la nuque. Et puis… En quelques mois Pierre s’est vu balayé. Il s’est regardé, ausculté, curieux des efforts médicaux et des tactiques mises en œuvre dans le champ de bataille qu’était devenu son corps.
Une bataille qu’il a perdue voici déjà trois semaines.
C’est le temps qu’il m’a fallu pour concrétiser sa mort. Je n’ai pas pu aller à ses obsèques, partager ma peine avec son père, sa tante, son frère, ses neveu et nièce. Je n’ai pas pu ritualiser son départ. Et pourtant, d’une certaine façon, je l’avais déjà fait, en lui dédiant le manuscrit de mon futur roman.
Dans nos conversations nous parlions aussi littérature. La mienne. Il avait lu la première version de Quelque Chose d’Autre. Il m’avait conseillé sur la façon de créer un être extraterrestre à la fois opaque et transparent, impossible à analyser. Je le cite :

Le truc bizarre pourrait parfaitement être fait de matière ordinaire. Par contre pour devenir bizarre, il doit avoir une structure interne complexe, voire très complexe, plus que ça : extrêmement complexe. Je me justifie : Si tu vas voir les propriétés surprenantes, tu vas les trouver pour des matériaux très particuliers avec des arrangements internes très particuliers. Par exemple : il existe la possibilité d’avoir des matériaux d’indice optique négatif (pour une longueur d’onde) c’est a dire que la réfraction n’est pas habituelle et peut permettre des comportements optiques inattendus dans notre monde. Comme tu le verras dans cet article c’est possible avec des métamatéraiux aux structure interne complexe. Autre exemple : La supraconductivité, elle n’existe a « haute » température que pour des molécules assemblées en réseau périodiques complexes. Je ne connais rien en superfluidité, mais peut être est elle aussi possible dans les réseaux poreux ? Mais l’adhérence des surfaces peut être modifié par une nanostructure. J’insiste bien, la périodicité, à multiples échelles (éventuellement variable) permet par l’interaction avec l’onde qui accompagne les particules des phénomènes inattendus. Donc si tu imagines un truc, juste blanchâtre a première vue, puis étudié par les scientifiques, qui se révèle d’une structure multi-périodique et composé de presque tous les atomes connus, en proportions variables, alors il peut avoir des propriétés surprenantes. Son étude demandera une quasi infinité de mesures. Chaque direction de l’espace révélant une nano-structure périodique adaptée a une nouvelle particularité. Si tu ajoutes que sa structure interne se modifie dans le temps ou sous les circonstances, tu obtiens un sujet d’étude pour scientifiques qui sortira de nombreuse révélations (de ton choix), et qui sera sans fin, le nombre de possibilités devenant immense. Selon moi, là cela devient crédible. Les trucs simples on les connaît, mais les trucs compliqués aux propriétés bizarres on est juste au début de leur découverte.

Voilà. Les trucs simples on les connaît. Sous ses airs de simplicité, Pierre était complexe, avec de nombreuses propriétés étonnantes. Je suis content de l’avoir un peu connu, un peu découvert. Et je lui souhaite bon voyage.

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Pendant que Pierre mourait je lisais Le Royaume d’Emmanuel Carrère, que je viens d’achever dans la douleur. Il n’y a aucun rapport, hélas.

Pierre Gidon - Stéréoscopie

Ceci n’est pas une photo qui bégaie mais une stéréoscopie, prise de vue permettant la visualisation en relief et dont Pierre Gidon était un des plus grands spécialistes.

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