Comme ça s'écrit…


À quoi s’attendre ?

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 25 novembre, 2013

Il y a eu du vent cette nuit. J’ai entendu la charpente gémir quand les paquets d’air en colère appuyaient trop fort.
Nous avons refait le toit l’an passé, et j’ai l’impression que les nouvelles tuiles sont profilées comme des ailes d’avion. En écoutant les rafales, je me demande jusqu’à quelle vitesse de vent la toiture est prévue pour tenir.
Quand j’étais gamin, chaque fois que je posais ce genre de question on répondait « C’est étudié pour… »
C’est étudié pour quoi, pour combien de km/h, pour quel niveau de typhon, pour quel diamètre de tornade ? Aujourd’hui, je sais que c’est étudié pour qu’on se sente rassurés dans des conditions normales, pas plus.
Il y a forcément un vent qui fera s’envoler mes tuiles. On estime juste qu’il est peu probable qu’il intervienne dans les dix ans à venir (en fait neuf, maintenant). C’est la garantie décennale du couvreur, je suis couvert.
Et c’est donc pétri d’une sérénité sans faille que je verrai mon toit s’envoler le jour où le vent décidera de n’être plus normal.
Voilà ce dont je me souviens du livre de Nassim Nicholas Taleb : un jour, viendra un vent noir qui dépassera tous les vents blancs, ceux pour lesquels je suis assuré, et me surprendra à poil sous les étoiles.
Jusque là, mon toit aura tenu. Il se sera peut-être presque envolé plusieurs fois, mais cela n’aura rien changé. Qu’il s’envole une seule fois, et voilà que tout change.
La question n’est pas de savoir si cela va arriver, ni même quand cela va arriver.
La question porte sur ce que je suis prêt à supporter.
La question porte sur ce que je ferai lorsque ce que je n’ai pas prévu arrivera. Et, plus je prévois de choses, plus je serai surpris lorsque ce que je crois impossible se produira.
On appelle ça le biais cognitif, un paradoxe seulement en apparence.
J’appelle ça la beauté de la vie, parce qu’il n’y a pas que des catastrophes qui soient inattendues.
Ce matin, après le vent, il faisait beau. Toutes les tuiles étaient à leur place, la première neige avait fondu. C’était lundi, et tout était possible.

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En ce moment, je lis Faillir être flingué, et je trouve que le titre va assez bien avec ce billet (en plus, le livre me plaît pour l’instant).

Derniers feux

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 21 novembre, 2013

J’arrive au bout de Mélodie du temps ordinaire. J’ai traîné. Il m’a fallu plusieurs jours pour finir les vingt dernières pages sur 660 que compte le livre.
D’ailleurs, que nous conte-t-il, ce livre ? Une histoire de diable – le bien nommé Duvall, à la prononciation anglaise si proche de Devil mais que le traducteur n’a pas cherché à rendre – qui s’ingénie à mettre en branle les pires travers de plusieurs personnages en flattant leurs rêves secrets par la tromperie permanente.
Et nous, que voulons nous, de quoi rêvons-nous ? Et surtout, quel diable vient nous tromper sur ce à quoi nous aspirons vraiment ?
Bien que ce roman raconte de pures horreurs, j’ai eu du mal à le refermer. J’ai traîné, étiré le dénouement, refusé l’obstacle de la dernière page qui m’aurait rendu à la réalité du temps ordinaire. Qu’est-ce qui m’a poussé à freiner ainsi ma lecture, alors que les exactions décrites (de même que les réactions stupides mais ô combien réalistes des personnages) me faisaient bouillir de rage ?
Sans doute le même sentiment qui nous pousse tous à prolonger le plus longtemps possible nos modes de vie, nos systèmes de valeur, nos façons d’interagir, alors même que nous savons intimement n’avoir plus rien à y gagner.
Ce matin, trois petits centimètres de neige ont bloqué des centaines de voitures sur la route qui traverse le village. Chaque chute de flocons donne le même résultat, on le sait. Pourtant, les gens d’ici se sont rués sur leurs véhicules pour s’agglutiner dans ce bouchon prévisible. Je les vois râler ou se résigner, hurler dans leur portable… Il faut aller bosser, c’est nécessaire.
Partout, on se ruine la santé et on massacre l’environnement pour préserver des emplois et faire perdurer un système économique qui a prouvé son incapacité à faire notre bonheur.
Nous arrivons aux dernière pages de ce livre-là, le livre de la surproduction et du gaspillage, le livre de la compétition et du mépris de l’autre, le livre des rêves tordus par la publicité et les jeux du stade, le livre du pouvoir corrompu et incapable, le livre de la justice par les armes, le livre de la honte et du délabrement. Nous arrivons aux dernière pages, mais nous ne voulons pas le refermer.
Par peur de l’autre livre, celui qui n’est pas encore écrit.
Nous nous crispons de plus en plus. Nous crions, nous descendons dans la rue, nous invectivons, nous bloquons tout, nous cherchons des responsables en fonction de leur origine ou de leur couleur. Tout pétrifiés de trouille, nous gesticulons pour prolonger notre malheur.
C’est normal, le changement fait peur. Une peur qui passera.
Derniers feux du vieux monde, dernières pages du vieux livre, dernières crispations avant la fluidification. Derniers sourires enjôleurs de Duvall avant que nous lui tournions enfin le dos.

Un billet de Bernard Maris dans Charlie Hebdo me semble coller à cette question : combien de temps allons-nous encore rêver du diable habillé en sponsor ?

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Vu qu’il serait dommage de changer d’ambiance, je lis maintenant Dolorès Claiborne, parce qu’on m’a dit que c’était un des meilleurs du King.

Fier d’être Français

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 5 novembre, 2013

Ce n’est pas vraiment le moment, je sais.
Jamais je n’aurais cru écrire un jour : « Je suis fier d’être Français ». Jamais je n’aurais même cru le penser. Jusqu’ici, j’avais l’impression d’être Français par un heureux hasard de naissance. J’en éprouvais une vraie gratitude, mais de fierté, non. Puisque je n’y suis pour rien.
Pourtant, lorsqu’une candidate aux élections municipales compare une ministre à une guenon et que dans la foulée une jeune angevine propose à cette même ministre une banane, cela me prend soudain à la gorge.
Oui, moi aussi je suis Français. Français comme elles, comme tous ceux qui osent sans vergogne exprimer leur racisme, leur foi dans les gaz de schistes, leur haine de l’éco-taxe ou leur fierté de mériter 50 ou 100 fois le salaire d’un manœuvre… (faites votre choix, allongez la liste au besoin)
Où est ma fierté, là-dedans ?
Dans le fait que, comme tous les Français qui affirment des opinions, progressistes ou rétrogrades, confiantes ou paniquées, haineuses ou partageuses, comme tous les autres Français en somme, j’ai le choix de penser ce que je pense, de dire ce que je dis, de faire ce que je fais.
J’ai pu me construire dans la diversité. On ne m’a jamais imposé une opinion, une façon de penser, une vision de moi-même, une activité professionnelle, une religion ou une idéologie. Certains ont essayé, mais la France, non. Au contraire, la France a laissé tous les courants se mêler autour de moi, pour que je puisse goûter l’eau et choisir la température de mon bain.
J’ai pu lire, entendre à la radio ou suivre à la télé, des points de vue qui m’ont enthousiasmé ou hérissé, qui m’ont fait réfléchir sur ce que je pensais et pourquoi je le pensais. J’ai pu comparer, comprendre, me faire une opinion, me tromper et surtout changer d’avis.
La France ne m’a jamais menacé de prison, de mutilation ou d’excommunication pour délit d’opinion… encore que.
En tant que Français, j’éprouve donc une légitime fierté de mes opinions, puisque – à l’inverse de ma nationalité qui m’est tombée dessus par hasard – je suis responsable de ce que je pense, de ce que je dis, de ce que je fais.
C’est de cette responsabilité que je suis fier, et fier aussi de pouvoir l’assumer face à ceux qui professent des opinions contraires.
On peut me reprocher d’être écolo bobo, de ne pas participer au redressement productif de la France à hauteur de mes capacités, de ne pas cramer assez de pétrole ou de nucléaire, de ne pas élever mes enfants dans le respect de la sainte consommation ni dans la haine de l’autre, d’être intolérant au racisme comme à la bêtise de ceux qui croient qu’on peut continuer à tout pourrir tant qu’on a un boulot, une voiture et un écran plat… (reprochez-moi d’autres trucs, vous avez le droit)
Merci la France, pour cette liberté de choix : elle va avec la liberté d’en parler au lieu de se taire.
Je la partage à égalité avec les racistes, les lobbyistes pétroliers, les marchands d’armes, les défenseurs de l’emploi contre l’environnement, les incitateurs à gagner plus, les vendeurs de violence amusante, et tous les autres avec lesquels je ne suis pas souvent d’accord, pourtant tous Français comme moi, mes frères en responsabilité.
Dans une république de liberté, d’égalité et de fraternité, le respect ne s’exige pas : il s’accorde.

 

(je m’aperçois que j’avais déjà écrit un truc sur l’idée de nationalité utile, ici…)

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Pendant ce temps, je lis Mélodie du temps ordinaire, de Mary McGarry Morris, ce qui va me prendre un moment parce que j’aime ça et que c’est long. Après, je me ferai le Goncourt (Un auteur de polars récompensé cette année, à quand un écriveur de SF ?).


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